mercredi 30 juin 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : STIRNER

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

3 - Max Stirner

*

As-tu déjà vu un Esprit ? – Moi ? non, mais ma grand-mère en a vu. – C'est comme moi : je n'en ai jamais vu, mais ma grand-mère en avait qui lui couraient sans cesse dans les jambes ; et, par respect pour le témoignage de nos grands-mères, nous croyons à l'existence des esprits.

Mais n'avions-nous pas aussi des grands-pères, et ne haussaient-ils pas les épaules chaque fois que nos grands-mères entamaient leurs histoires de revenants ? Hélas ! oui, c'étaient des incrédules et ils ont fait grand tort à notre bonne religion, tous ces philosophes ! Nous le verrons bien par la suite !

Qu'y a-t-il au fond de cette foi profonde dans les revenants, sinon la foi dans l'existence d'êtres spirituels en général ? Et la seconde ne serait-elle pas déplorablement ébranlée, s'il était établi que tout homme qui pense doit hausser les épaules devant la première ?

Les Romantiques, sentant combien l'abandon de la croyance aux esprits ou revenants compromettrait la croyance en Dieu même, s'efforcèrent de conjurer cette conséquence fâcheuse ; dans ce but, non seulement ils ressuscitèrent le monde merveilleux des légendes, mais ils finirent par exploiter le « monde supérieur » avec leurs somnambules, leurs voyantes, etc.

Les bons croyants et les Pères de l'Église ne soupçonnaient guère que, la croyance aux revenants s'effondrant, c’était le sol même qui se dérobait sous la Religion, désormais flottante et sans appui. Celui qui ne croit plus à aucun revenant n’a qu’à être conséquent avec lui-même pour que son incrédulité le conduise à s'apercevoir qu'il ne se cache derrière les choses aucun être à part, aucun revenant, ou (pour employer un mot dont on a naïvement fait un synonyme de ce dernier) – aucun Esprit.

« Mais il existe des Esprits ! » Contemple le monde qui t'entoure, et dis-moi si derrière toute chose ne t'apparaît pas un Esprit. La fleur, l'humble fleur te dit l'Esprit du Créateur qui en fit une petite merveille ; les étoiles proclame l'Esprit qui ordonne leur cours ; un Esprit de sublimité plane au sommet des monts ; l'Esprit de la mélancolie et du désir murmure sous les eaux ; – et dans les hommes parlent des millions d'Esprits. Que les montagnes s'affaissent, que le monde des étoiles tombe en poussière, que les fleurs se flétrissent et que meurent les hommes, que survit-il à la ruine de ces corps visibles? L'Esprit, invisible, éternel ! Oui, tout dans ce monde est hanté ! Que dis-je ? Ce monde lui-même est hanté ; masque décevant, il est la forme errante d'un Esprit, il est un fantôme.

Qu'est-ce qu'un fantôme, sinon un corps apparent, mais un Esprit réel ? Tel est le monde, « vain », « nul », illusoire apparence sans autre réalité que l'Esprit, dont il est l'enveloppe visible. Regarde : ici, là, de toutes parts t’entoure un monde de fantômes ; tu es assiégé sans cesse de visions, d’« apparitions ». Tout ce qui se montre à toi n'est que le reflet de l'Esprit qui l'habite, une apparition spectrale ; le monde entier n'est qu'une fantasmagorie derrière la quelle s’agite l’Esprit. Tu « vois des Esprits ».

Vas-tu peut-être le comparer aux Anciens, qui voyaient : partout des dieux ? Les dieux, mon cher Moderne, ne sont pas des Esprits ; les dieux ne réduisent pas le monde à n'être qu'une apparence et ne le spiritualisent pas.

À tes yeux, le monde entier est spiritualisé ; il est devenu un énigmatique fantôme ; aussi ne songes-tu même plus à t'étonner de ne trouver en toi qu'un fantôme. Ton Esprit ne hante-t-il pas ton corps et n'est-il pas, lui, le vrai, le réel, tandis que ton corps n'est qu'une « apparence », quelque chose de périssable et « sans valeur » ? Ne sommes-nous point tous des spectres, de pauvres êtres tourmentés qui attendent la « délivrance » ? Ne sommes-nous pas des « Esprits »?

Depuis que l'Esprit a paru dans le monde, depuis que « le Verbe s'est fait chair », ce monde spiritualisé et livré aux enchantements n'est plus qu'une maison hantée.

Max Stirner

Illustration : Bill Térébenthine

L’unique et sa propriété, chapitre Les Possédés (extrait)

samedi 26 juin 2010

LA VALEUR DE L'HOMME # 3

Ah, le foot ! La coupe du Monde ! Et tout ce qui va avec… Difficile de passer à côté. On en parle bien assez comme ça me direz-vous… Trop, même ? C’est possible… Alors pourquoi en rajouter une couche avec cet article ? Tout simplement parce que cette Coupe du Monde, par delà sa dimension purement sportive, est quand même un merveilleux miroir grossissant de presque tout ce qui dysfonctionne dans nos sociétés ! Et qu’on serait bien bête de se priver d’un tel exemple...

Ainsi, un des thèmes qui reviennent le plus souvent dans le feuilleton tragi-comique que nous a joué l’équipe de France, durant ce mondial, c’est celui de l’argent. Et du même coup, bien sûr, celui de son corolaire : l’idée de valeur.

« Avec tout ce qu’ils gagnent ces zozos là, ils pourraient quand même faire preuve d’un peu plus de bonne volonté pour courir derrière la balle » ; « Les joueurs sont-ils trop payés ? » ; « Vu ce que ces sportifs gagnent, ils devraient au moins essayer de donner du plaisir aux supporters »… Phrases récurrentes. Phrases étonnantes aussi. Car elles tendent insidieusement à valider le fait qu’il y a un quelconque lien entre l’activité des footballeurs et les sommes qu’ils gagnent. Un rapport de cause à effet. Un peu comme pour nos salaires à nous autres, gens normaux. Ainsi, si on travaille un mois, on est payé pour cela entre 1000 et 3000 €, en fonction – paraît-il – de la difficulté, de la pénibilité du travail demandé et du niveau de qualification et de compétence requis pour l’exercer. Certains vont au-delà : 5000, 10.000 €, mais bon, tout cela reste dans des ordres de grandeur concevables. Discutables, certes, mais concevables.

Mais là…

Vous rendez-vous compte que pour gagner ce que touche en un an un joueur moyen de l’équipe de France, un brave smicard (car le smicard est toujours brave) devrait travailler cinq-cents ans ! Cinq siècles ! C’est à peine si on arrive à se projeter aussi loin dans le futur. C’est presque aussi impressionnant quand on se retourne en arrière. Cinq siècles en moins, ça nous ramène à 1510, juste avant le règne de François 1er ! Vous vous rendez compte ? À ce niveau là, la question n’est même plus de savoir si, vu de ce qu’ils gagnent, les footballeurs devraient faire preuve de meilleure volonté sur le terrain ou être un peu plus souriants avec leur public. Si le monde dans lequel nous vivons fonctionnait normalement, le simple fait de savoir qu’un gus, en tapant dans un ballon, ramasse chaque heure ce que d’autres gagnent en un mois, devrait mettre un terme immédiat à la Coupe du Monde, pour ne parler que d’elle. Comment voulez-vous que des notions comme celles de « dignité », « d’’honneur » de « sacrifice » parlent à des types qui sont à ce point déconnectés de la réalité ? Et en plus, j’ai effectué mes calculs sur la base d’un smic français. Comme l’événement se déroule sur le sol africain, j’aurais pu prendre appui sur le salaire moyen de pays comme le Cameroun ou le Soudan (entre 100 et 300 €) : on n’aurait alors plus parlé en siècles, mais en millénaires !!! De quoi remonter jusqu’à l’érection des Pyramides d’Égypte, pour poursuivre dans notre mode de comparaison rétroactif…

La question n’est donc pas de savoir si les footballeurs sont trop payés, mais de comprendre comment une société peut en arriver à s’organiser ainsi. Je sais bien que les économistes sont là pour nous rappeler que si les footballeurs sont si bien rémunérés c’est qu’ils génèrent des richesses encore plus exorbitantes dont ils ne touchent en fait qu’une infime partie. Toujours la même chanson : heureusement que les nantis sont nantis car ce sont eux qui font marcher l’économie… mais au bénéfice de qui ?

Moi je vois tous les jours des types qui survivent avec 400 € par mois et qui doivent aller montrer patte blanche tous les quatre matins à Pôle Emploi ou au service social pour justifier du fait qu’ils ont toujours besoin de leurs allocations. Je vois des familles qui doivent mendier auprès des associations caritatives, CCAS et autres services sociaux les quelques dizaines d’euros qui leur permettront de pouvoir de nouveau être alimentées en eau ou en électricité. Et combien de familles obligées d’aller faire la queue aux banques alimentaires pour récupérer quelques patates, des couches pour les enfants ou du lait pour le biberon. Tout ça pour pouvoir continuer à payer leur loyer ? Et de plus en plus souvent, ces individus là travaillent, ils ont suivis des études, des formations. Ils respectent les lois, font de leur mieux pour ne pas se faire remarquer. Ils ont même parfois été artisans, chefs d’entreprises. En quoi ont-ils failli tous ces gens là ? Qu’ont-ils fait pour mériter de vivre ainsi ? Comment expliquer que même en vivant mille ans ils ne récolteraient pas le cinquième des primes que les joueurs de l’équipe de France devaient toucher après leur déroute sud-africaine ? Un homme ne vaut-il pas un homme dans le pays des Droits de l’Homme ? Non. Si on parle en termes de richesse, un Ribéry ou un Henry pèsent à eux deux le poids de 1000 à 2000 travailleurs pauvres… Et ces exemples footballistiques d’injustice sociale ne sont que des gouttes d’eau dans l’océan des injustices économiques. On le voit bien en ces temps où tous nos petits joueurs de la sphère politiques se font prendre les uns après les autres la main dans le sac… Mais quand s’élèvera-t-il enfin celui qui aura le courage de clamer que la devise Républicaine « Liberté Égalité Fraternité » n’a aucun sens et que le premier devoir civique digne de ce nom, aujourd’hui, devrait consister à détruire tous les édifices qui osent afficher cet indigne slogan sur leurs façades. Indigne non pas parce qu’il n’est pas respectable : mais parce qu’il n’est pas respecté.

Le plus triste, dans tout ça, c’est que toutes ces femmes et tous ces hommes qui galèrent au quotidien pour glaner de quoi survivre à court terme n’en veulent même pas au système qui les broie. Ils sont les premiers à admirer les footballeurs, quand ils sont bons et qu’ils gagnent des matchs. Sans doute par ce qu’au fond ils ne sont même pas capable d’imaginer qu’on puisse gagner réellement autant d’argent. Peut-être aussi parce qu’ils ont compris que le plus important, ce n’est pas d’être riche, mais d’avoir encore le privilège de rêver.

Stéphane Beau

vendredi 25 juin 2010

LETTRE # 14

Mon cher Bertrand

J’entendais Bixente Lizarazu, l’autre soir, affirmer avec stupeur sur RTL qu’il était vidé après avoir vécu (en tant qu’observateur de la Coupe du Monde africaine) des journées de folie à commenter les exploits des Bleus. Proche, déclarait-il, d’éprouver ce fameux syndrome de Stockholm… Vous savez, cette empathie irrationnelle qu’un otage finit par ressentir envers ses ravisseurs lorsqu’avec eux, il est retenu dans un lieu clos trop longtemps. On finissait autour de moi, disait Lizarazu, par admettre qu’après tout, insulter son entraîneur, ce n’est pas si grave ; que se mutiner pour rire juste avant un match de coupe du monde, ça n’avait rien de dramatique, que pour un entraîneur vaincu, ne pas serrer la main de son collègue adverse avant de quitter un terrain peut se justifier. Dans une telle logique, on finit par se dire que des comportements qu’on jugeait impensables jusqu’alors peuvent dorénavant, après tout, se concevoir. Et finir par devenir des comportements normaux. C’est alors, disait-il, qu’on est impacté. « J’ai été, impacté par ces deux semaines de folie : Ils ont tout oublié, je me demande même si c’est encore des footballeurs, si je me trouve dans la réalité ou dans un film ».

Et Lizarazu de conclure par un : « J’ai besoin de dormir » sans appel.

Je vous parle de ceci en écho à l’évocation que vous faites d’une école que j’ai connue dans mon enfance, et qui a été depuis soufflée, rasée, désintégrée par quarante ans de réformes, dont la dernière en date n’est qu’une ultime mise au point. Avoir besoin de dormir… être impacté : la première fois que j’ai ressenti ça, je débutais dans un collège de Seine Saint-Denis et je venais d’entendre dans un conseil de classe de quatrième une collègue affirmer de certains élèves en fin de deuxième trimestre qu’ils avaient fait des progrès, ils apportaient leurs affaires…

Etre pris en otage dans ce genre de situation que les politiques nationales, de droite comme de gauche, ont, chacune à leur tour, créée, entretenue, cautionnée, c’est être lâché, abandonné avec ces gosses dans un mensonge à la fois politique, pédagogique, sociétale, c’est être impacté comme Lizarazu dans sa lointaine Afrique ; et je crois sincèrement que la plupart des professeurs qui n’ont pas eu la chance de quitter ce genre d’établissements à temps sont réellement atteints de ce syndrome, parfois même à leur insu : car à force de se retrouver en empathie avec leurs élèves, ils ont fini par admettre leurs codes, leur langage, leurs manières de n’être jamais responsables de rien, de croire qu’il suffit de s’excuser ou de signer des chartes, et ont fini par ne plus comprendre jusqu’à leur propre autorité, ni se sentir liés à ceux dont ils la tenaient. Là est la clé.

Ajoutez quelques cyniques crapules (véritables Domenech de l’Education nationale) qui ont su produire les discours de façade, parfois assis dans les plus confortables sièges de la rue de Grenelle ou du festival de Cannes… dans la foulée de ces salauds, combien de professeurs de lettres, par exemple, ont fini par admettre que le slam, c’était bien de la poésie, que la belle langue n’était finalement qu’un artifice bourgeois, la grammaire un exercice vain, le port du voile une tenue comme une autre pour étudier plus commodément Don Juan ou le Tartuffe, que ne jamais ouvrir un livre était une forme de culture et ne pas savoir écrire dix lignes quelque chose qui, au fond, relevait de l’évolution des choses.

Votre instituteur avait quelque chose de précieux dont la République Océdéhienne a dépourvu ses nouveaux maîtres, de la maternelle à l’Université : une véritable autorité, qu’il tenait du politique, et non de je ne sais quelle vertu individuelle.

J’ai eu l’heur de ne pas exercer trop longtemps dans ces zones que l’institution qui adore les euphémismes appelle « difficiles » : mais je vois bien que même si le bateau ne coule pas partout pareil, il n’est point de contrée épargnée. Pour n’avoir pas suffisamment pris le soin d’éduquer ses marmots – ses riches comme ses pauvres –, le pays (parmi d’autres) s’apprête à vivre des années difficiles. Ce qui vient de se passer avec ces footballeurs jeunes, autistes et capricieux, où l’on trouve des loubards comme des fils à papa, n’est que le générique d’ouverture. Le mauvais film est encore devant nous.

Un éminent professeur, pour lequel j’ai gardé au cœur le respect le plus vif, m’a dit, alors que j’entrais dans ce métier : « Ne soyez pas confus : pour votre hiérarchie, vous n’êtes plus là pour transmettre la moindre culture à quiconque, soit, mais simplement pour maintenir la paix civile. Mais souvenez-vous que pour maintenir la paix civile, vous n’aurez pas d’autres moyens que de transmettre de la culture ».

Aujourd’hui, cet énoncé abrupt respire, certes, l’idéal de temps anciens. Je l’ai gardé pourtant dans un coin de l’esprit (ce que j’appelle prendre soin…).

Pas un an, depuis, qu’il ne m’ait toutefois été bien utile. Alors…

Bien à vous, mon cher Bertrand. Pour ne pas déprimer nos lecteurs davantage, le bac comme le mondial étant derrière nous, il nous faudra trouver la semaine qui vient un sujet plus réjouissant.

Amicalement

Roland

jeudi 24 juin 2010

LETTRE # 13

Cher Roland,

L’été polonais est vraiment caractériel. Après des 35 degrés étouffants, voilà la fraîcheur automnale qui s’installe pour un temps, balayant les paysages d’un grand coup de pinceau d’aquarelle, gris, humide et venteux. Pour vous qui enseignez, disons que ces paysages ressemblent alors plus à une rentrée qu’à une sortie vers les grandes vacances.

Et je rebondis donc, comme on dit en un curieux langage, sur ce que vous évoquiez, dans un sourire effleuré, la semaine dernière : l’éducation nationale est un lieu où on s’occupe encore un peu de l’homme, à l’instar, peut-être, du secteur santé.

Alors, vous auriez dû parler d’oasis plutôt que de lieux. Et tant que cet oasis ne sera pas complètement asséché par les vents (au sens vendéen du terme quand ils sortent du plus bas étage) de la Sarkozie triomphante, restera peut-être un petit espoir de ne pas atteindre bientôt les cent pour cent d’abrutis.

Mais il est vrai qu’il y a bien longtemps que je ne sais plus exactement ce qui se passe – tout comme ce qui ne se passe pas – en ces respectables citadelles de l’éducation.

Ce que je sais, en revanche, c’est que je dois à peu près tout à cette institution et que j’ai toujours du mal à cracher dans la soupe.

Fils de pauvre, pour ne pas dire fils de rien, mon destin social était tout tracé, on ne discutait pas avec les étoiles de la ségrégation sociale : atelier de menuiserie, de peinture en bâtiment ou derrière le cul des vaches, avant qu’un instituteur ne pointe son doigt sur ce garnement turbulent et déjà révolté mais qui, apparemment, semblait présenter quelques dispositions intéressantes pour la lecture, l’écriture et l’histoire, quoique hermétiquement fermé au calcul de la vitesse, de l’heure de départ respectif de deux trains qui se croisent et aux robinets qui fuient.

Cet instituteur, donc, grande blouse grise sur une chemise à peu près blanche, longs doigts jaunis par l’abus des Camel, pomme d’Adam saillante et poilue, formula un jugement sans appel : Ce gars-là, dit-il à ma mère quelque peu médusée, pas question de l’envoyer en apprentissage après ses 14 ans. Direction le Cours complémentaire (Collège), je m’occupe de tout, de la bourse, de l’inscription, et tutti quanti

Ah, si vous vous occupez de tout, dans ce cas-là, vous devez certainement avoir raison…

Bien…Me voilà donc interne à 11 ans, pleurnichant, me considérant comme puni, banni du clan initial…Adieu les nids d’oiseaux dans la campagne, les vagabondages, les escapades et etc.…Repéré cependant encore une fois par un professeur de français qui, singeant l’instituteur, déclara : Ce gars-là, au deuxième trimestre, latin obligatoire, me voilà embarqué dans la première déclinaison et tout et tout, puis, toutes les déclinaisons bien sues, dans le Gaffiot, Tacite, Cicéron et bientôt Baudelaire, Zola, Maupassant, Flaubert et tous les autres qui ne m’ont plus quitté mais qui, au contraire, en ont appelé bien d’autres à la rescousse, jusqu’à l’envahissement délectable.

Mes copains, eux, mes amis, mes frères de vie, disaient que c’étaient là des conneries qui ne servaient à rien. On allait au bal ensemble, le samedi et le dimanche, embrasser les filles ou faire le coup de poing, ça dépendait, et ils avaient l’avantage sur moi d’avoir toujours un sou en poche, fruit de leur labeur hebdomadaire, alors que moi, je n’avais jamais rien. Normal, tu travailles pas, qu’ils rigolaient en m’offrant généreusement à boire et mes entrées sous le Tivoli.

La vie, ça se vivait avec un marteau, une clef à mollette ou une varlope, qu’ils disaient encore.

Ils avaient raison aussi. Plus tard, intoxiqué par quelques théoriciens mal lus parce qu'écrits pour être mal lus, me voilà embarqué à renier l’intellect et à glorifier tout ce qui semblait ne pas y participer. Je dis bien « semblait »… Jusqu’à aller travailler en usine, comme un curé en mission, presque.

Vu les abrutis que j’ai rencontrés là-dedans, et que je n’aurais surtout pas voulu qu’ils fussent un jour promus au rang de dictateurs, j’ai vite balancé à la poubelle de mon discernement naissant les théories et me suis mis à mordre goûlument dans la vie…

Depuis, je n’ai fait que ça.

Je dois donc tout à un instituteur et à un prof de Français. Où qu’ils soient aujourd’hui, sur un nuage ou dessous la fraîcheur des pissenlits, je les salue fraternellement.

Mais, au fait, qu’est-ce que je leur dois, au juste ?

La littérature, l’écriture ont-elles fait de moi un homme heureux ?

Hum….Que très partiellement alors.

De vous écrire aujourd’hui, peut-être…Allez savoir !

Bien amicalement

Bertrand

Illustration : Avant-concert, à Poznan

mercredi 23 juin 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : RAVACHOL

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :
les héros de l’anarchie
2 - Ravachol
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Si je prends la parole, ce n’est pas pour me défendre des actes dont on m’accuse, car seule la société, qui par son organisation met les hommes en lutte continuelle les uns contre les autres, est responsable. En effet, ne voit-on pas aujourd’hui dans toutes les classes et dans toutes les fonctions des personnes qui désirent, je ne dirai pas la mort, parce que cela sonne mal à l’oreille, mais le malheur de leurs semblables, si cela peut leur procurer des avantages. Exemple : un patron ne fait-il pas des vœux pour voir un concurrent disparaître ; tous les commerçants en général ne voudraient-ils pas, et cela réciproquement, être seuls à jouir des avantages que peut rapporter ce genre d’occupations ? L’ouvrier sans emploi ne souhaite-t-il pas, pour obtenir du travail, que pour un motif quelconque celui qui est occupé soit rejeté de l’atelier ? Eh bien, dans une société où de pareils faits se produisent on n’a pas à être surpris des actes dans le genre de ceux qu’on me reproche, qui ne sont que la conséquence logique de la lutte pour l’existence que se font les hommes qui, pour vivre, sont obligés d’employer toute espèce de moyen. Et, puisque chacun est pour soi, celui qui est dans la nécessité n’en est-il pas réduit a penser :

Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je n’ai pas à hésiter, lorsque j’ai faim, à employer les moyens qui sont à ma disposition, au risque de faire des victimes ! Les patrons, lorsqu’ils renvoient des ouvriers, s’inquiètent-ils s’ils vont mourir de faim ? Tous ceux qui ont du superflu s’occupent-ils s’il y a des gens qui manquent des choses nécessaires ?

Il y en a bien quelques-uns qui donnent des secours, mais ils sont impuissants à soulager tous ceux qui sont dans la nécessité et qui mourront prématurément par suite des privations de toutes sortes, ou volontairement par les suicides de tous genres pour mettre fin à une existence misérable et ne pas avoir à supporter les rigueurs de la faim, les hontes et les humiliations sans nombre, et sans espoir de les voir finir. Ainsi ils ont la famille Hayem et le femme Souhain qui a donné la mort à ses enfants pour ne pas les voir plus longtemps souffrir, et toutes les femmes qui, dans la crainte de ne pas pouvoir nourrir un enfant, n’hésitent pas à compromettre leur santé et leur vie en détruisant dans leur sein le fruit de leurs amours. Et toutes ces choses se passent au milieu de l’abondance de toutes espèces de produits ! On comprendrait que cela ait lieu dans un pays où les produits sont rares, où il y a la famine.

Mais en France, où règne l’abondance, où les boucheries sont bondées de viande, les boulangeries de pain, où les vêtements, la chaussure sont entassés dans les magasins, où il y a des logements inoccupés !

Comment admettre que tout est bien dans la société, quand le contraire se voit d’une façon aussi claire ?

Il y a bien des gens qui plaindront toutes ces victimes, mais qui vous diront qu’ils n’y peuvent rien.

Que chacun se débrouille comme il peut !

Que peut-il faire celui qui manque du nécessaire en travaillant, s’il vient a chômer ? Il n’a qu’à se laisser mourir de faim. Alors on jettera quelques paroles de pitié sur son cadavre. C’est ce que j’ai voulu laisser à d’autres. J’ai préféré me faire contrebandier, faux monnayeur, voleur, meurtrier et assassin. J’aurais pu mendier : c’est dégradant et lâche et c’est même puni par vos lois qui font un délit de la misère. Si tous les nécessiteux, au lieu d’attendre, prenaient où il y a et par n’importe quel moyen, les satisfaits comprendraient peut-être plus vite qu’il y a danger à vouloir consacrer l’état social actuel, où l’inquiétude est permanente et la vie menacée à chaque instant.

On finira sans doute plus vite par comprendre que les anarchistes ont raison lorsqu’ils disent que pour avoir la tranquillité morale et physique, il faut détruire les causes qui engendrent les crimes et les criminels : ce n’est pas en supprimant celui qui, plutôt que de mourir d’une mort lente par suite des privations qu’il a eues et aurait à supporter, sans espoir de les voir finir, préfère, s’il a un peu d’énergie, prendre violemment ce qui peut lui assurer le bien-être, même au risque de sa mort qui ne peut être qu’un terme à ses souffrances. Voilà pourquoi j’ai commis les actes que l’on me reproche et qui ne sont que la conséquence logique de l’état barbare d’une société qui ne fait qu’augmenter le nombre de ses victimes par la rigueur de ses lois qui sévissent contre les effets sans jamais toucher aux causes ; on dit qu’il faut être cruel pour donner la mort à son semblable, mais ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu’on ne s’y résout que pour l’éviter soi-même.

De même, vous, messieurs les jurés, qui, sans doute, allez me condamner à la peine de mort, parce que vous croirez que c’est une nécessité et que ma disparition sera une satisfaction pour vous qui avez horreur de voir couler le sang humain, mais qui, lorsque vous croirez qu’il sera utile de le verser pour assurer la sécurité de votre existence, n’hésiterez pas plus que moi à le faire, avec cette différence que vous le ferez sans courir aucun danger, tandis que, au contraire, moi j’agissais aux risque et péril de ma liberté et de ma vie.

Eh bien, messieurs, il n’y a plus de criminels à juger, mais les causes du crime a détruire. En créant les articles du Code, les législateurs ont oublié qu’ils n’attaquaient pas les causes mais simplement les effets, et qu’alors ils ne détruisaient aucunement le crime ; en vérité, les causes existant, toujours les effets en découleront. Toujours il y aura des criminels, car aujourd’hui vous en détruisez un, demain il y en aura dix qui naîtront. Que faut-il alors ? Détruire la misère, ce germe de crime, en assurant à chacun la satisfaction de tous les besoins ! Et combien cela est facile à réaliser ! Il suffirait d’établir la société sur de nouvelles bases où tout serait en commun, et où chacun, produisant selon ses aptitudes et ses forces, pourrait consommer selon ses besoins.

Alors on ne verra plus des gens comme l’ermite de Notre-Dame-de-Grâce et autres mendier un métal dont ils deviennent les esclaves et les victimes ! On ne verra plus les femmes céder leurs appas, comme une vulgaire marchandise, en échange de ce même métal qui nous empêche bien souvent de reconnaître si l’affection est vraiment sincère. On ne verra plus des hommes comme Pranzini, Prado, Berland, Anastay et autres qui, toujours pour avoir de ce métal, en arrivent à donner la mort ! Cela démontre clairement que la cause de tous les crimes est toujours la même et qu’il faut vraiment être insensé pour ne pas la voir.

Oui, je le répète : c’est la société qui fait les criminels, et vous jurés, au lieu de les frapper, vous devriez employer votre intelligence et vos forces à transformer la société. Du coup, vous supprimeriez tous les crimes ; et votre œuvre, en s’attaquant aux causes, serait plus grande et plus féconde que n’est votre justice qui s’amoindrit à punir les effets.

Je ne suis qu’un ouvrier sans instruction ; mais parce que j’ai vécu l’existence des miséreux, je sens mieux qu’un riche bourgeois l’iniquité de vos lois répressives. Où prenez-vous le droit de tuer ou d’enfermer un homme qui, mis sur terre avec la nécessité de vivre, s’est vu dans la nécessité de prendre ce dont il manquait pour se nourrir ? J’ai travaillé pour vivre et faire vivre les miens ; tant que ni moi ni les miens n’avons pas trop souffert, je suis resté ce que vous appelez honnête. Puis le travail a manqué, et avec le chômage est venue la faim. C’est alors que cette grande loi de la nature, cette voix impérieuse qui n’admet pas de réplique, l’instinct de la conservation, me poussa à commettre certains des crimes et délits que vous me reprochez et dont je reconnais être l’auteur.

Jugez-moi, messieurs les jurés, mais si vous m’avez compris, en me jugeant jugez tous les malheureux dont la misère, alliée à la fierté naturelle, a fait des criminels, et dont la richesse, dont l’aisance même aurait fait des honnêtes gens ! Une société intelligente en aurait fait des gens comme tout le monde !

Ravachol

Illustration : Bill Térébenthine

Déclaration (interdite) de Ravachol à son procès. Source : http://infokiosques.net/article.php3?id_article=10

lundi 21 juin 2010

USURPATIONS D’IDENTITE

Comment mon pseudonyme est devenu mon nègre. On lui reprochait de ne jamais me citer ni même mentionner mon existence. Intrigué de retrouver si fréquemment mes paradoxes extrapolés selon ses perspectives critiques, on ne trouva d’abord d’explication plus convaincante à ce silence que cet autre moi-même ne fût en réalité autre que moi-même, que j’eusse en somme trouvé spirituel d’écrire sous un pseudonyme et en mille mots ce que j’écrivais en cent mots sous mon propre nom. On se lançait dans des lectures comparatives, on exhumait des ouvrages épuisés, on interrogeait mes parti-pris esthétiques pour juger s’il était concevable que mes théories épurées s’encombrassent de ses couvertures pompières, de ses titres grandiloquents. C’était pourtant peu s’avancer que d’établir de troublantes correspondances entre nos deux univers. Nous nous intéressions aux mêmes auteurs, et nos thèses étaient si parentes que je commençai à craindre qu’on ne prétendît bientôt mes écrits directement tirés des siens. Fort heureusement, ces rumeurs et correspondances étaient examinées avec toute la docte rigueur requise, et désormais mon supposé pseudonyme passait au mieux pour un vulgaire plagiaire, au pire pour un de mes disciples sans envergure, au style ampoulé et redondant. Mais dans tous les cas de figure, et derrière tous ces masques un peu pitoyables, son existence ne faisait désormais plus aucun doute, et on ne s’étonna pas outre-mesure qu’il signât une nouvelle préface pour un choix d’aphorismes que j’avais moi-même amplement cités et commentés, d’un auteur dont il avait également traduit un récit de voyage, ce qui le rendait, sinon incontournable, du moins incontestable. On recevait simplement avec une circonspection un brin méprisante l’indélicatesse qu’il avait commise en choisissant, pour illustrer ce livre, un de mes amis dessinateurs les mieux renommés. Et fort de sa nouvelle notoriété, il eut tout loisir de laisser mon éditeur venir à lui, pour le prier de co-signer avec moi un ouvrage que j’avais pourtant écrit seul dix-neuf ans plus tôt, et auquel, par je ne sais quelle opération magique, sa présence était censée offrir un nouvel éclairage. Ainsi mon pseudonyme passait-il du statut de plagiaire à celui de nègre enfin reconnu.

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Crime parfait et admiration. A une certaine époque, les auteurs de littérature fantastique, les faiseurs « d’histoires qui font trembler » ou les ferrailleurs de romans noirs, ne concevaient meilleur preuve d’amitié et d’admiration que de métamorphoser leur maître ou leur cadet prometteur en personnage de fiction, et de l’y tuer, avec force invention et panache. Lovekraft, par exemple, sut apprécier à sa juste valeur ce genre d’hommage, et quand il rendit la pareille à son protégé Robert Bloch, celui-ci en conçut une gratitude indéfectible[1]. Je ne considère moi-même rien de plus élogieux que d’offrir ou de recevoir de cette manière une identité de meurtrier, à condition que le crime parfait soit recherché.

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Ajustage d’identité. Depuis le jour où j’ai expédié une lettre aux Artichauts de Bruxelles, je me suis donné pour tâche essentielle de ne plus (me) raconter de salade. Les Artichauts de Bruxelles, c’est Yves Le Manach[2], écrivain ajusteur défriseur, parigot plus belge que le belge, théoricien de l’éclaircie et critique de la forme. Au contact de la théorie anti-matérialiste de Le Manach, je me suis juste ajusté. Avant ça, je n’étais pas vraiment à côté de mes pompes, j’étais plutôt dans les pompes d’un autre. J’ai donc rendu ses pompes à l’anarchiste, et je lui ai repris les miennes. C’était une histoire de presque rien, juste un mot qui manquait à mon vocabulaire : individualiste.

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Le trompe l’œil de la sagesse. Pour peu qu’il ait une ou deux choses à dire sur l’existence, tout romancier peut assez aisément passer pour un philosophe. Il lui suffit de s’en tenir à son idée ou à ses deux idées fixes, d’ôter les guillemets aux dialogues de ses fictions et d’introduire dans ses fables les guillemets de citations fictives. On a de la philosophie une idée si vague qu’on y reconnaîtra immanquablement, ici ou là, les échos de fragments présocratiques enfouis.

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L’homme des cavernes et son ombre. Ma main à mitonner que si les hommes de Neandertal avaient subsisté à notre place, ils se seraient baptisés homo sapiens sapiens et perdus en conjecture à propos de notre disparition, et savamment chicanés sur la question de savoir s’ils eussent dû nous concéder quelque part de leur patrimoine génétique.

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Le feu et le sens de l’humour. Un vieil homo sapiens chemine, derrière un chiard de son espèce, vêtu comme lui de peau de bête, le crâne et les oreilles parés de morceaux d’animaux fraîchement tombés dans ses pièges rudimentaires. Ils ont de la corne au pied, leur couenne s’assombrit et se crevasse au rythme des intempéries et des saisons. Ils marchent en scrutant les bruits qui les environnent, en flairant, en silence. Le vieillard claudique à la traîne de son cadet. La vieillesse l’a rendu infirme et imprudent. Sa cruelle progéniture, continuellement en alerte, lui donne des ordres ou l’informe par le regard, par un signe de tête ou une hésitation, précis, une main sur l’arc, une flèche à silex entre les doigts, l’autre en visière ou paumée sur l’oreille. Le chiard commande, bien qu’il n’ait pas encore atteint l’âge de se reproduire.

Ils ne peuvent pas se tenir en permanence à bonne distance olfactive des animaux sauvages, dont ils doivent emprunter les sentiers insensibles pour rejoindre le bord de mer qui les nourrit, où ils se réunissent et se reposent de la vie. Quand en chemin ils croisent un grizzly, ils lui laissent précautionneusement le passage, car l’animal n’a pas encore peur d’eux. N’était leur incapacité à survivre par leurs propres forces physiques, ils se comportent exactement comme des animaux. L’homo sapiens n’a pas encore fait de lui-même une proie, anomalie encore trop latente pour que l’animal sauvage s’en effraie. Le grizzly ne fait pas encore de différence. S’il n’aime pas l’homo sapiens, c’est essentiellement qu’il ne goûte ni sa chair ni sa manie de piller sournoisement ses ressources les plus succulentes.

Au bord de la mer, un feu et quelques uns de leurs jeunes congénères attendent le vieillard et son guide aux aguets. Quelques chèvres aussi, qui jugent les animaux sapiens suffisamment inoffensifs pour leur céder du lait en échange de leur protection incertaine. Des loups coexistent avec ces biquettes et leurs compagnons sapiens. La flèche et la fronde humaines ne les domestiquent en rien, ils ne se privent pas de croquer, de temps à autre, une de « leur » biquette. Seul le confort du feu, qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs, bride leur instinct.

Les chiards sapiens qui ont préparé le feu et aménagé ses alentours, relâchent comme un seul animal leur attention en identifiant l’arrivée des leurs à travers le vacarme des vagues, que se disputent des lions de mer dans un ballet incessant de plaintes, de chants de lutte et de contentement. Le vieillard s’approche du feu avec avidité, songeant aux coquilles de mollusques s’ouvrant généreusement sur un filet de braises et libérant leur chair tendre et corail. Qui sait, si ce jour est un bon jour pour mourir, ils auront agrippé quelque crabe à rôtir, le mets préféré de ce vieil édenté trop bavard.

Car nous ne sommes pas à l’orée de l’humanité, contrairement aux premières apparences, mais bien à son aube, et pour être plus précis nous entamons ici la peste écarlate, nouvelle où Jack London décrit une Californie déshumanisée, comme le reste de la planète, par une pandémie fulgurante, réduisant jusque l’idée même de civilisations successives au rang de fantasmes décomposés, d’élucubrations pures et simples, de la part de ce vieillard, qui se trouve être un des quelques survivants à ce cataclysme virologique.

Autour du feu, il contera en vain « la vie d’avant » aux chiards de ses chiards. Son auditoire n’entendra de ses mots que des sons répétitifs, séniles et moches, dont on ne saisira que très lointainement le sens, par rapprochements manqués avec le langage fleuri et pauvre de la survie : « Pourquoi tant de phrases à propos de tout, qui ne signifient rien ? »[3] lui reprochera-t-on.

Ses jeunes compagnons ont néanmoins le sens de l’accueil. Ils s’empressent de contenter le vieillard et lui tendent des moules fraîchement ouvertes par le feu. Affamé, édenté, il tente de gober le mollusque et se brûle le palais à un degré atroce. Ses sens sont si lents et émoussés qu’il n’a pas même perçu le chaud à travers la brûlure. Il recrache le morceau en pleurant de douleur. Les jeunes animaux ratés se tordent de joie en regardant leur ancêtre sous la torture, en larmes, honteux de lui-même, de son râtelier sans croc et de sa faim permanente. Ils le consolent en lui offrant des coquillages doucement tiédis, mais dont ils ont malicieusement assaisonnées la chair de sable fin, qui lui écorche encore les gencives. Et pour couronner le festin, ils lui servent la carcasse savoureuse d’un crabe, dont le vieux - qui n’a cessé, en chemin, de saliver à l’idée de s’envoyer la chair encore vive d’une araignée des mers - broie fébrilement les pinces, pour s’apercevoir que la carcasse en est aussi vide que son propre estomac.

Les chiards ne se lassent pas de ce genre de plaisanteries auxquelles l’ancêtre se laisse toujours prendre. Ils ne se privent jamais de les lui resservir, bien qu’elles le diminuent à chaque fois, au moral comme au physique, de quelques semaines de survie. Et finalement, dans cette fable cruelle de London, au terme des civilisations englouties comme à leur origine, il y a le feu et la découverte d’un langage dont on ne sait que faire, et avec le feu le savoir de sa propre disparition, et pour digérer tout ça : un sens de l’humour positivement mortel.

La devise du docteur No. « N’est pas animal qui veut. »

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Stéphane Prat

Illustration : Nathalie Prat



[1] Voir l’entretien avec Robert Bloch publié sur le site de l’éditeur Moisson rouge, à l’occasion de la sortie de son livre Le crépuscule des stars. 2008.

[2] Yves Le Manach, ouvrier ajusteur, a mené une critique sociale assez radicale, et notamment de l’idée de conscience de classe, du marxisme en général, qu’il décrit, après d’autres, comme une maladie chronique. Les éditions Champ Libre, publiaient en 1973 son essai Bye Bye Turbin ! qui connut un certain retentissement. Il est depuis publié par Jean-Jacques Cellier, éditions La Digitale, Baye, Finistère.

(A lire la présentation que Madeleine Ropars à Yves le Manach : http://www.cridelormeau.com/pages/magazine/ecriture/lemanach.htm)

Il y est largement question de ses Artichauts de Bruxelles, (samizdats sur des sujets divers et variés, une sorte de « roman auto-biographique en pièces détachées » qu’Yves Le Manach expédiait par la poste à ses lecteurs ou au contraire à ses contradicteurs). Si le « côté récit » de ces Artichauts est séduisant, s’y développe une philosophie politique singulière et très documentée.

Les éditions la digitale rassemble régulièrement quelques uns des Artichauts de Bruxelles : Corbière, Rimbaud, Blanqui et l’Eternité (2002), Le « fritisme »- frites, tribalisme et identité (2004) Les éditions L’insomniaque en choisissaient également pour constituer un recueil, intitulé Artichauts de Bruxelles, en 1999. A la Digitale encore, on trouve toujours Le Matérialisme saisi par derrière, propos sur l’essence humaine, ou Ôtez vos culottes, gardez vos enveloppes etc… Ses précédents livres.

[3] La peste écarlate. Jack London. p 316. Gallimard-Hachette, Œuvres, Tome V.

dimanche 20 juin 2010

CE POEME EST EXACTEMENT CE QUI SUIT

Ce poème n'est autre chose qu'une suite de mots, qu'une ribambelle d'idées plus ou moins brillantes, qu'un fatras de consonnes et de voyelles, qu'une partouze de courbes désordonnées. Ce poème n'est autre chose qu'une suite de mots, ceux-là même que j'aligne sous vos yeux, qui ne sont que des lettres mises bout à bout dans un ordre logique, rien de plus, qu'une phrase sans autre sens que celui de la lecture et dont le dernier mot est celui-ci. Non pas celui-là, j'ai bien dit celui-ci.

Guillaume Siaudeau

samedi 19 juin 2010

LA VALEUR DE L’HOMME # 2

Je me souviens que lorsque j’étais enfant, puis adolescent, nous écoutions la radio – France Inter – pendant les repas. Nous ne parlions pas beaucoup de politique à la maison et ma prise de conscience de la réalité du monde passait pour l’essentiel par le biais des informations que distillaient les médias. Je me souviens ainsi de l’époque où j’ai commencé à découvrir toute l’étendue du conflit israélo-palestinien. Nous étions encore dans la première moitié des années 80. Je ne comprenais pas tout, bien sûr. Le Liban, Yasser Arafat, la Syrie, la politique israélienne, les soutiens et les défections de l’URSS, de la France, des États-Unis, tout cela se bousculait dans ma tête.

Mais ce qui m’avait le plus marqué, en ce temps là, plus encore que tous les tenants et aboutissants de ce conflit, c’était la manière dont les médias abordaient la question des pertes humaines. Qu’un soldat israélien soit tué, par exemple, et c’était un tollé général. On connaissait son nom, sa photo était diffusée dans les journaux, on pouvait même avoir des informations sur sa vie privée : marié, trois enfants… Par contre, lorsque les morts étaient arabes, les informations étaient nettement plus lapidaires : trente morts et soixante-quinze blessés dans les rangs palestiniens… Point à la ligne. Quelques esquisses d’indignation supplémentaire lorsqu’un ou plusieurs enfants avaient été touchés, mais sans plus… Comme si le seul intérêt que l’on pouvait réellement accorder à ces morts là ne pouvait être que comptable.

De la même manière, j’ai gardé le souvenir d’échanges de prisonniers entre palestiniens et israéliens. Là encore, la disproportion numérique m’épatait. Je n’ai plus les chiffres exacts en tête, mais je me rappelle qu’Israël pouvait parfois libérer plusieurs dizaines de prisonniers palestiniens en échange d’un seul de leurs pilotes, par exemple, tombé entre les mains ennemies. Par delà le conflit lui-même, cette façon de comptabiliser les hommes relevait pour moi de l’inconcevable. Pourquoi un homme ne valait-il pas un homme ? Pourquoi fallait-il avoir au moins trente morts arabes pour que l’on commence à parler d’événement tragique alors que l’on parlait déjà de crime lorsqu’un israélien était blessé. Pourquoi, lors des échanges de prisonniers ne proposait-on pas, de part et d’autre, un nombre équivalent d’individus ? Et pourquoi la balance penchait-elle toujours du même côté ?

C’est ainsi que, petit à petit, je me suis de plus en plus senti sensibilisé à la cause palestinienne. Non pas tant pour des raisons politiques, morales ou idéologiques que pour des raisons évidentes d’injustice comptable. Je ne savais pas si Yasser Arafat était un terroriste ou un héros de la résistance, je ne savais pas si les israéliens étaient des victimes ou des coupables. Ce que je savais, c’était que la peau d’un arabe valait moins cher que celle d’un juif. Et cela me révoltait.

Depuis, j’ai pu constater à de nombreuses reprises que les hommes n’avaient pas la même valeur partout, qu’un irakien ou un afghan « valait » nettement moins qu’un soldat américain ; qu’un tchétchène ou qu’un petit rwandais « valait » moins qu’une célèbre femme politique prisonnière des rebelles colombiens dont la libération a été un événement international...

En écrivant cette chronique, il m’est également revenu en mémoire qu’au Muséum d’Histoire Naturelle de Nantes les visiteurs ont longtemps pu admirer une « peau de chouan », autrement dit la peau d’un homme, tanné de la même manière que celle d’une vache ou une chèvre. Il n’y avait aucune indication : on ne savait pas qui était ce vendéen, ce qu’il avait fait, qui l’avait ainsi dépecé et pourquoi. Seule restait sa peau, parcheminée par les ans. La valeur d’un homme ramenée à la valeur de sa peau : pouvait-on imaginer une symbolique plus cruellement parfaite ? Depuis quelques années, cette « peau de chouan » a été remisée dans les réserves du musée : des visiteurs, choqués, s’étaient plaints. Imaginez donc ! Des hommes qui ne valent pas plus cher que leur peau, ils en voyaient mourir des centaines sans frémir, tous les ans, au journal de 20 heures. Mais là, exhibé dans une vitrine, non ! C’était trop…

Drôle de monde.

Stéphane Beau

vendredi 18 juin 2010

LETTRE # 12

Cher Bertrand.

Je ne me souviens avoir vu pleurer ma grand’mère qu’une seule fois lorsque, marmot, j’accompagnais tous les méandres de sa journée : ce fut au retour d’un marché, lorsqu’elle s’aperçut de la perte d’un billet de cent francs. Un Corneille, déjà ! Cela devait donc se passer aux alentours de 1965… Et c’est alors que j’ai compris véritablement la puissance exacte de l’argent.

La puissance de l’argent n’est pas de permettre à n’importe quel(le) imbécile de tout se payer, ou de payer tout à ceux qu’on aime, et bla bla bla. Ah, cette insupportable propagande digne de la loterie des damnés… La puissance exacte de l’argent est de détruire ceux qui n’en ont pas. Aussi, quand on provient d’une famille où l’argent a toujours été non pas un manque absolu, mais un problème, bien sûr qu’on peut comprendre ce çà dont vous parlez et qui est, en effet, ô combien important. Parce qu’on peut comprendre aussi le cri suprême de l’Étranger dans le beau poème de Baudelaire, à propos de l’or : « Je le hais comme vous haïssez Dieu ! »

Aussi ai-je naïvement commencé par contester cette puissance de l’argent en allant non pas m’encarter dans les faits, mais un peu dans les principes, je dois vous l’avouer. Le GIT (groupe insoumission totale), au commencement des années soixante dix, se faisait une joie d’aller saboter les concerts de Ferré dans la capitale des Gaules ; Ferré, le sale profiteur de la cause anarchiste, l’abuseur de lycéens, qui gueulait « Il n’y a plus rien » dans des salles protégées par des cars de CRS. Voluptueusement, sans ridicule, j’en étais ! Sans bien comprendre à quel point je perdais mon temps – ou du moins en ne le perdant qu’en apparence. Car j’apprenais en réalité la duplicité des mots, des causes, et de certains comportements.

Cela dit, du temps, j’en perdis sacrément, quand même, en termes de rentabilité, comme on dit dans les conseils d’administration.

Et quand il fallut vraiment retrousser les manches pour ne pas sombrer dans la dèche, afin de ne pas céder non plus à cette toute puissance de l’argent, de l’argent, je décidais de ne pas en faire, comme dit le magnifique Léon Bloy, mais simplement d’aller en gagner un peu chaque jour en un lieu pas trop sale. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans des hôpitaux. Car là, pouvais-je me rassurer, on prend soin. On s’occupe de. Cette expérience a tellement croisé celle de la lecture des auteurs - car j’étais une fois sur deux affecté dans des services de nuit- qu’elle s’est confondue avec elle dans mon esprit. Celle de Joyce, notamment. Des nuits entières. Quand je sens dorénavant ces odeurs d’éther, de tisane, de soupe qui m’envahissent la narine, je retrouve curieusement cette espèce de palpitation intellectuelle que d’autres n’éprouvent que dans le silence des bibliothèques.

Un jour, las de gagner peu et de galérer beaucoup, je me suis dit qu’avec la seule chose que je savais faire, lire, écrire, je pourrais peut-être gagner ma vie. On était dans les années 85. Déjà leur putain de rigueur. Je battais le pavé parisien. J’ai alors repris tardivement mes études, puis passé les concours. En retard, à la remorque, d’un pas lent, nonchalant, au bon rythme. Au ressenti. Y laissant bien des plumes et sauvant - ou me donnant l’impression (ce qui doit revenir au même) d’avoir sauvé- la plume essentielle. Rencontrant des êtres hors pair, comme Jacques Seebacher.

Il est des ressentis trompeurs, me direz-vous. Car l’Éducation nationale (que je croyais protégée du monde de l’entreprise) était en train de devenir peu à peu (avec la complicité de puissantes fédérations de parents d’élèves et la bénédiction de plusieurs gouvernements socialistes au bas mot aussi exécrables que ceux de droite à force d’être au garde à vous devant l’OCDE) un marché. Comme la santé. Certes, on y prend soin un peu plus de l’homme – j’écris ça avec un sourire pas encore totalement désabusé – un peu plus, mais guère. Disons qu’on y met des formes. Bref.

La transformation de l’Hôtel-Dieu de Lyon en hôtel de luxe par Gérard Collomb résume à elle seule la façon dont le pouvoir de l’argent, exécrable, haïssable, a peu à peu entièrement contaminé et gangréné même le monde de l’esprit, celui de la culture, celui de la mémoire. Restent les nuages, dirait l’Étranger de Baudelaire. Stéphane, le beau Grognard, a fait un bel éloge de Géographiques, il y a peu. Que ceux qui ne connaissent pas votre livre courent l’acheter ! Sur sa couverture, les merveilleux nuages

Je ne les aurai jamais tant observés que lorsque j’attendais une touche, ainsi que le type de cette vieille photo que je vous envoie pour finir. Ils se miraient dans l’eau de ma Bouleure. Il y a longtemps.

Avoir pu, de cette foire d’empoigne qu’est la société consumériste, sauver son regard, sa voix, sa parole, non ce n’est pas, non, de la présomption. C’est simplement de la survie. Un instinct. Ce à quoi nous sommes tous, finalement, rendus.

A vous lire, à bientôt.

Amitiés.

Roland

jeudi 17 juin 2010

LETTRE # 11

Bonjour Roland,

Je suis, à bien des égards, en phase avec votre dernière lettre.

Je n’ai en effet jusqu’alors vécu ma vie que sur le mode du ressenti, en n’identifiant pas mes inconduites diverses, mes joies ou mes détresses successives sous ce concept-là, mais sous celui de la sensibilité, ce qui revient exactement au même, si tant est que la sensibilité directe supporte d’être conceptualisée.

Il me faut tout de même, eu égard à certains passages de votre belle lettre, préciser que je n’ai jamais été encarté où que ce fût, qu’aucun homme politique depuis que je suis né (et ça commence à faire longtemps) n’a dit ou fait de choses qui me concernaient, qui me parlaient en tant qu’individu, à part ce matois de Mitterrand, très, très brièvement, quand il a fait s’écrouler la guillotine, et encore qu’il ne me déplairait pas aujourd’hui de voir s’ériger au coin des rues quelques lanternes salutaires, à l’usage de tous ceux et de toutes celles, qui, vautrés dans les palais de la République financière, se foutent depuis bien trop longtemps de notre gueule, piétinant, sans vergogne aucune, nos existences.

Mais c’est une autre histoire. Même pas un espoir. Après tout, si les gens sont assez veules et bas pour jouir de se faire enculer chaque jour jusqu’au trognon par les saltimbanques du suffrage universel, c’est leur affaire personnelle, pourquoi irais-je m’en mêler ? Mon pantalon est solidement cousu et me protège de cette ultime avanie.

Sensibilité, donc.

Mais, pour beau que ça puisse paraître, ça n’est pas toujours facile ça, Roland. C’est même parfois dangereux et on risque, du jour ou lendemain, de se retrouver en slip… (Ce qui peut s’avérer dangereux eu égard au passage précédent.)

Inutile de rentrer dans des détails qui vous ennuieraient, mais si je regarde en arrière et compare cet arrière à mon présent, j’ai quand même une satisfaction, et non des moindres : la cohérence. Et ce n’est même pas de la cohérence dont je puisse me targuer, parce qu’elle s’est imposée à moi beaucoup plus que je ne l’ai volontairement construite.

Le chiendent mue rarement en coquelicot et inversement.

Et à force d’être incapable de faire allégeance à qui que ce fût, et en premier lieu à des supérieurs hiérarchiques à chaque fois que je me suis retrouvé embourbé dans les miasmes infantilisants du salariat, me voilà à l’automne aussi démuni que je l’étais au printemps. Si, si, ça compte aussi, ça, Roland.

Je n’ai même pas de sécurité sociale et ma retraite, si elle avoisine tantôt les 250 euros mensuels, ce sera bien le bout du monde !

C’est dire si les grands débats sociaux de l’époque, les privilèges des uns, les envies des autres et la fourberie de tous, me passionnent !

Et je ne m’en vante pas, de tout ça, croyez-le bien… J’eusse aimé finalement être un peu plus conciliant, pouvoir adapter ma sensibilité à certaines situations coercitives plutôt que de m’hérisser le poil à chaque fois que j’ai eu l’impression qu’on demandait que je fusse autre chose que moi-même ou que je fisse autre chose que ce qui me faisait jouir, au sens très large s’entendant ce dernier mot.

Inadapté. Presque handicapé. Voilà où m’a mené ma sensibilité souveraine, Roland.

Mais je ne regrette rien, croyez-le bien. Je suis un homme heureux, autant qu’on puisse l’être dans cette société de cloportes avachis devant des certitudes misérables. Solitaire aussi, moi le joyeux drille d’antan.

L’amitié ? Un leurre. La fraternité ? De la bouillie pour les chats errants. L’amour ? Ah, l’amour…L’amour…Je ne sais qu’en dire…Une erreur juste, peut-être.

Ce qui me cause peine quand même, c’est que j’ai souvent des désirs de voyage, des désirs de rentrer dans mon pays, par exemple, d’embrasser mes frères, de goûter les paysages de ma racine, de respirer la brume océanique, de revoir mon village natal (je m’y suis rendu en mai 2009, comme en sorte de pèlerinage, et j’ai vu La Bouleure) et que je ne puis le faire par manque de moyens.

C’est à peu près tout ce que je vois comme déconvenue à avoir vécu sur le mode sensible.

C’est, finalement, beaucoup mais peu au regard de l’estime de soi.

Orgueilleux ? Présomptueux ? Oui. Je veux bien.

Ce sont là péchés capitaux qui, dans un monde d’esclaves rampants, vils et menteurs, sont devenus pour moi des qualités premières.

Bien amicalement à vous.

Bertrand

Image : Philip Seelen

mercredi 16 juin 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : NESTOR MAKHNO

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

1 - Nestor Makhno

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L'anarchisme, c'est la vie libre et l'œuvre créatrice de l'homme. C'est la destruction de tout ce qui est dirigé contre ces aspirations naturelles et saines de l'homme.

L'anarchisme, ce n'est pas un enseignement exclusivement théorique, à partir de programmes élaborés artificiellement dans le but de régir la vie ; c'est un enseignement tiré de la vie à travers toutes ses saines manifestations, passant outre à toutes les normes artificielles.

La physionomie sociale et politique de l'anarchisme, c'est une société libre, antiautoritaire, celle qui instaure la liberté, l'égalité et la solidarité entre tous ses membres.

Le Droit, dans l'anarchisme, c'est la responsabilité de l'individu, celle qui entraîne une garantie véritable de la liberté et de la justice sociale, pour tous et pour chacun, partout et de tous temps. C'est là que naît le communisme.

L'anarchisme naît naturellement chez l'homme ; le communisme, lui, en est le développement logique.

Ces affirmations demandent à être appuyées théoriquement à l'aide de l'analyse scientifique et de données concrètes, afin de devenir des postulats fondamentaux de l'anarchisme. Cependant, les grands théoriciens libertaires, tels que Godwin, Proudhon, Bakounine, Johann Most, Kropotkine, Malatesta, Sébastien Faure et de nombreux autres n'ont pas voulu, du moins je le suppose, enfermer la doctrine dans des cadres rigides et définitifs. Bien au contraire, on peut dire que le dogme scientifique de l'anarchisme, c'est l'aspiration à démontrer qu'il est inhérent à la nature humaine de ne jamais se contenter de ses conquêtes. La seule chose qui ne change pas dans l'anarchisme scientifique, c'est la tendance naturelle à rejeter toutes les chaînes et toute entreprise d'exploitation de l'homme par l'homme. En lieu et place des chaînes et de l'esclavage instaurés actuellement dans la société humaine – ce que, d'ailleurs, le socialisme n'a pu et ne peut supprimer –, l'anarchisme sème la liberté et le droit inaliénable de l'homme à en user.

En tant qu'anarchiste révolutionnaire, j'ai participé à la vie du peuple ukrainien durant la révolution. Ce peuple a ressenti instinctivement à travers son activité l'exigence vitale des idées libertaires et en a également subi le poids tragique. J'ai connu, sans fléchir, les mêmes rigueurs dramatiques de cette lutte collective, mais, bien souvent, je me suis retrouvé impuissant à comprendre puis à formuler les exigences du moment. En général, je me suis rapidement repris et j'ai clairement saisi que le but vers lequel, moi et mes camarades, nous appelions à lutter était directement assimilé par la masse qui combattait pour la liberté et l'indépendance de l'individu et de l'humanité entière.

L'expérience de la lutte pratique a renforcé ma conviction que l'anarchisme éduque d'une manière vivante l'homme. C'est un enseignement tout aussi révolutionnaire que la vie, il est tout aussi varié et puissant dans ses manifestations que la vie créatrice de l'homme et, en fait, il s'y identifie intimement.

En tant qu'anarchiste révolutionnaire, et tant que j'aurai un lien au moins aussi ténu qu'un cheveu avec cette qualification, je t'appellerai, toi frère humilié, à la lutte pour la réalisation de l'idéal anarchiste. En effet, ce n'est que par cette lutte pour la liberté, l'égalité et la solidarité que tu comprendras l'anarchisme.

Nestor Makhno

Illustration : Bill Térébenthine

Abécédaire de l’anarchisme révolutionnaire (extrait). - Probouzdénié, n°18, janvier 1932, pp.57-63, et n°19-20, février-mars 1932, pp.16-20. (L’intégralité du texte sur http://www.nestormakhno.info/french/malutte/lutte16.htm)

mardi 15 juin 2010

DICTIONNAIRE DU PAMPHLET

Après un recueil de nouvelles publié en mars dernier par la revue Le Grognard, Frédéric Saenen est de retour avec un Dictionnaire du Pamphlet (éditions Infolio, collection Illico).

L’ouvrage commence par une présentation de la littérature pamphlétaire, en France, sur une période allant, en gros, de la révolution de 1789 à nos jours. Le premier constat fait par Frédéric Saenen est qu’il n’est pas si simple de définir précisément ce qui caractérise le pamphlet, cette « croisade de papier menée contre », qui doit résulter de la parfaite alchimie entre un contexte politique ou social précis et une individualité capable de s’élever contre ce contexte, à ses risques et périls, et d’énoncer son point de vue avec force, style et conviction… D’où il ressort au passage que dessiner la figure du pamphlétaire n’est guère plus commode. Car même si Frédéric Saenen laisse humoristiquement planer l’idée qu’un jour, en « confrontant l’ADN d’une rognure d’ongle de Zo d’Axa avec un cheveu de Léo Taxil », on pourra peut-être identifier « le gène pamphlétaire », en attendant, il est impossible de tracer le portrait-type de ces déroutants auteurs capables de réaliser « le grand écart entre les Idées, la Vérité, la Justice, le Peuple, la Littérature et [le] Moi ».

La liste des auteurs et penseurs retenus par Frédéric Saenen dans son dictionnaire est par conséquent parfaitement subjective, comme il le reconnait lui-même. C’est ainsi que certains noms m’apparaissent occuper ici une place discutable. Je ne sais par exemple pas si quelqu’un comme David Bosc mérite déjà de se retrouver dans ce genre de compilation avec une notice plus longue que celles consacrées à Zo d’Axa ou à Barbey d’Aurevilly. De la même manière, j’aurais aimé retrouver les noms de Victor Serge, d’Albert Libertad, de Han Ryner… Peu importe, car l’objectif n’était pas d’être exhaustif, mais bien de pointer le doigt sur un mode de contestation qui a réussi, qu’on le veuille ou non, au fil des décennies, à se créer de véritables lettres de noblesse.

Ce qu’il m’importe par contre de signaler ici, c’est que bien qu’étant très instructif et agréable à consulter, ce Dictionnaire du Pamphlet nous pose quand même une grande question : comment se fait-il que, depuis le temps que des hommes et des femmes s’élèvent pour dénoncer la folie des puissants et les aberrations du système… le système soit toujours aussi aberrant et les puissants aussi fous ! Quand on voit que la plupart des pamphlets qui ont été écrits en 1900 sont toujours d’actualité, on est en droit de se demander si les pamphlétaires et autres empêcheurs de penser en rond servent réellement à quelque chose. Et partant de là, si la notion même de « critique » garde encore un sens. Quand on voit l’intelligence, la virulence et la perspicacité des individus qui se sont échinés à glisser des bâtons dans les roues d’un monde que rien ne perturbe, il y a de quoi désespérer.

Alors quoi ? Quelle solution ? Baisser les bras ? Ou continuer à crier notre révolte sur tous les tons, et par tous les moyens possibles (l’Internet ouvrant pour cela des possibilités que n’avaient pas nos prédécesseurs) ? Frédéric Saenen ne répond bien sûr pas à cette question : ce n’est pas son propos. Il n’empêche que son livre, sous son air bonhomme et académique, est sur ce point fichtrement dérangeant… et pour cela même, parfaitement bienvenu !

Stéphane Beau

Dictionnaire du Pamhlet, Frédéric Saenen, éditions Infolio, 2010