jeudi 30 septembre 2010

REMARQUES EN PASSANT : B

REMARQUES EN PASSANT

ABECEDAIRE

Par Alain Sagault

° - °

BEAUTÉ

La beauté a toujours été mon unique raison de vivre. J’entends par beauté non seulement celle des choses, mais la beauté des êtres et des sentiments. Je ne sais pas si Woerth et Bettencourt sont honnêtes, je ne sais pas s’ils ont enfreint la loi. Je sais que rien ni personne ne m’empêchera de les trouver indiciblement laids, comme tous les hommes et femmes de pouvoir et de profit.

Voir RAISON D’ÊTRE.

BEAUTÉ

« Un chef-d’œuvre doit-il être beau ? » déclare sur France-Inter le conservateur du Musée Pompidou de Metz, qu’on sent tout heureux de sa petite provocation. Et de continuer à se gargariser : « C’est la grande révélation des cinquante ou cent dernières années » proclame-t-il. À la louche, cas de le dire…

« Nous avons voulu questionner l’histoire de l’art… » renchérit une pimbêche, et l’autre couillon de reprendre avec cette légèreté sentencieuse qui fait tout le charme des cuistres : « Ce qui m’intéresse, c’est quand l’art fait d’entrée réfléchir. »

Ça, c’est envoyé ! Un tel niveau de réflexion, ça fait réfléchir…

Quel enseignement débile, quels enseignants incultes nous ont fabriqués de pareils crétins ?

Évacuer la notion de beauté, et supprimer par là même tout critère d’appréciation, voilà la grande affaire et l’authentique chef-d’œuvre des clercs de l’art contemporain, ces marchands du Temple, ces pharisiens du marché de l’art.

C’est au fond le fin du fin des Lumières : faire en sorte que la « réflexion » court-circuite la contemplation, en la précédant. Analyser, comprendre, disséquer, pour ne pas avoir à sentir, pour ne pas avoir à vivre – pour mieux se réfugier dans cette confortable abstraction qui permet à l’homme d’aujourd’hui de se confronter le moins possible à la réalité de la matière et à ses contraintes.

Triomphe de la « conscience », apothéose de l’ego : je pense, donc je suis.

L’art véritable dit tout le contraire : je sens, donc je suis. L’art s’intéresse au fait que même quand je ne pense pas, je suis.

Mégalomanie de l’esprit qui voudrait se débarrasser du corps, de sa réalité et de ses limites.

La beauté est gênante parce qu’elle implique la laideur. La beauté s’oppose au pouvoir, parce qu’elle ne se décrète pas, parce qu’elle lui échappe.

Un chef-d’œuvre ne peut être que beau, parce qu’un chef-d’œuvre donne à vivre.

L’art n’a pas à faire réfléchir, il doit faire vivre. L’art ne s’adresse pas qu’à la tête, ne concerne pas le seul intellect. L’art n’existe que s’il parle à l’être entier, corps et âme, réflexion et sentiment, esprit et matière. Alors naît cette égrégore fragile et irrésistible, la beauté. Qui n’est pas dans la réflexion, mais dans l’au-delà de la réflexion, pas dans la pensée mais dans la création.

Il n’y a pas d’art intellectuel, parce que l’artiste intellectuel, celui qui se contente de réfléchir, est tout bêtement un impuissant. Voyez Buren, Warhol et autres maîtres esbroufeurs.

mercredi 29 septembre 2010

PRESSE PUREE : SEPTEMBRE 2010

PRESSE… PURÉE !

Demandez la dernière édition !

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« Les tortionnaires d’animaux traqués sur le web. »

Par des chiens policiers ?

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Éric Woerth : « Je n’ai jamais menti à qui que ce soit. »

Sans blague ?

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« Retraites : la tension monte. »

Attention, les problèmes d’hypertension chez les personnes âgées, ça peut être grave...

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« Villennes-sur-Seine : Une place de parking réservée aux femmes enceintes. »

Avec un sac à vomi et une petite barquette de fraises à portée de main ?

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« La fraternité en danger. »

J’m’en fous, j’suis fils unique...

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« 73% des parents satisfaits de l’implication des profs. »

Et quel est le pourcentage de profs satisfaits de l’implication des parents ?

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« Hortefeux va briguer la mairie de Vichy. »

Il ne pouvait pas mieux choisir ! Besson pourrait peut-être s’attaquer à celle de Laval ?

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« Il conduisait sans permis depuis 58 ans. »

Le comble serait qu’il soit libéré... pour bonne conduite !

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« Le suicide est la deuxième cause de mortalité des militaires français »

Après les faits de guerre ? Non... après les accidents de la route !

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« Paris Hilton cacherait sa drogue dans son vagin ! »

Ouah ! Ca doit être surprenant pour celui qui sniffe ça ensuite !

*

« Changement de sexe dans un lycée privé catholique »

De toute façon, pour ce que ça sert, le sexe, chez les cathos, peu importe que l’on soit mâle ou femelle...

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« La Floride se penche sur le rôle de la SNCF dans la déportation des juifs. »

Pourquoi ? Ils ont besoin de conseils techniques pour véhiculer leurs condamnés à morts ?

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« Déchéance de nationalité : l’heure des choix pour Sarkozy. »

Ah bon ! Il envisage de redevenir hongrois ?

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« Finlande : un médecin téteur de sein devant la Cour suprême. »

Moralité : Dans notre société, c’est bien connu, téter l’sein, c’est malsain... lécher l’cul, c’est bien vu...

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« Un homme interpellé après 55 fausses déclarations de paternité. »

Et quand je pense qu’il y a encore des féministes qui se plaignent que les hommes ne s’investissent pas suffisamment dans leur rôle de père !

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« Zied et Bouna : les policiers blanchis ? »

Mais les victimes restent « marron » ?

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« Afghanistan – Des GI's tuaient des civils "pour s'amuser" »

Quels déconneurs ces bidasses !

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« Les addictions chez les pêcheurs, un mal persistant. »

Faut-il en déduire que sur les bateaux de pêche ils ne fument pas que du poisson ?

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« 234 000 centenaires japonais sont introuvables ; »

Mince ! Ils ont cherché dans les douves des châteaux de la Loire ?

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« Église : les dossiers de pédophilie doivent sortir du giron de l'église. »

Giron, définition : « partie du corps qui se situe entre le niveau de la ceinture et les genoux »... Bin tiens !

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« Tribunal à Fougères : la porte reste ouverte. »

Ca va faire des heureux...

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« Hillary Clinton : Netanyahu et Abbas sont "sérieux" à propos de la paix. »

« Sérieux » ! Parce que jusque-là ils ne l’étaient pas ? Ils prenaient ça à la rigolade ? Eh bien, c’est pour ça que ça ne marchait pas, alors, et que le conflit durait depuis si longtemps ! Bin mince ! Si on avait su !

Mais maintenant qu’ils sont « sérieux », ça va aller mieux... Ouf !

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« Exposition « Our Body » : l’exhibition de cadavres est illégale en France. »

Flute ! Il va falloir fermer le Sénat !

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« Fusillade de Port-de-Bouc: l'enquête s'oriente vers un différend local. »

Port-de-Bouc... Ce ne serait pas plutôt un coup du « gang des postiches » ?

Stéphane Beau

mardi 28 septembre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : FRANCIS PICABIA

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

8 – Francis Picabia

*

Vous êtes tous accusés, levez-vous.
L'orateur ne peut vous parler que si vous êtes debout.

Debout comme pour la Marseillaise,

Debout comme pour l'hymne russe,

debout comme pour le God save the king,

debout comme devant le drapeau..

Enfin debout devant DADA qui représente la vie et

qui vous accuse de tout aimer par snobisme,

du moment que cela coûte cher.

Vous vous êtes tous rassis ?

Tant mieux, comme cela vous allez m'écouter avec plus d'attention.

Que faites vous ici, parqués comme des huîtres sérieuses

— car vous êtes sérieux n'est-ce pas ?

Sérieux, sérieux, sérieux jusqu'à la mort.

La mort est une chose sérieuse, hein ?

On meurt en héros, ou en idiot ce qui est même chose.

Le seul mot qui ne soit pas éphémère c'est le mot mort.

Vous aimez la mort pour les autres.

A mort, à mort, à mort.

Il n'y a que l'argent qui ne meurt pas, il part seulement en voyage.

C'est le Dieu, celui que l'on respecte, le personnage sérieux

— argent respect des familles. Honneur, honneur à l'argent : l'homme qui a de l'argent est un homme honorable.

L'honneur s'achète et se vend comme le cul. Le cul,

le cul représente la vie comme les pommes frites,

et vous tous qui êtes sérieux, vous sentirez plus mauvais

que la merde de vache.

DADA lui ne sent rien, il n'est rien, rien, rien.

Il est comme vos espoirs : rien.

comme vos paradis : rien

comme vos idoles : rien

comme vos hommes politiques : rien

comme vos héros : rien

comme vos artistes : rien

comme vos religions : rien

Sifflez, criez, cassez-moi la gueule et puis, et puis ?

Je vous dirai encore que vous êtes tous des poires.

Dans trois mois nous vous vendrons, mes amis et moi, nos tableaux pour quelques francs.

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Francis Picabia

Manifeste Cannibal Dada

Illustration : Bill Térébenthine

Texte chipé ICI

lundi 27 septembre 2010

LE RESPECT ? MON CUL...

Des lectrices attentives m’ont reproché, la semaine dernière, mon machisme latent. Je vais aujourd’hui essayer de me faire pardonner !

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La scène : Deux hommes, la quarantaine, propres sur eux, dans une voiture...

Conducteur : Le problème, tu vois, c’est le respect... Les gens ne se parlent plus, ils ne s’écoutent plus, ils ne dialoguent plus...

Passager : C’est sûr ! Et la politesse aussi : bonjour, merci, au revoir, c’est quand même pas compliqué ! Quand on voit comment se comportent certains adultes, on se demande quelles valeurs ils peuvent transmettre à leurs enfants !

Conducteur : Tout à fait d’accord avec toi, et même... Merde...

Passager : Qu’est-ce qu’il y a ?

Conducteur : Il y a des travaux... ça bouchonne... On va être en retard...

Passager : Ah oui ! Tiens, essaye de te faufiler à droite, là, sur le trottoir...

Conducteur : Ouais... Mais... qu’est-ce qu’elle fout, celle-là... [Le conducteur klaxonne et fait signe à un autre automobiliste de se pousser].

Passager : Pourquoi elle recule pas ?

Conducteur : Putain de bonne femme... Quand on sait pas conduire on reste à la maison... Allez, recule... Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a à gueuler en plus ! Connasse ! Mais si, ça passe ! C’est déjà assez compliqué comme ça, alors si en plus on se tape des nulles comme ça !

Passager : Et voilà, à cause d’elle on va être en retard... alors qu’en passant sur le trottoir, c’était bon... Y en a vraiment qu’aime bien faire chier le monde... Ouais, c’est ça, regarde de l’autre côté ma poule... Tu t’en fous, t’es pas pressée... Tu dois être une femme au foyer... Tu vas pas être en retard pour faire les boutiques... Tiens, ça avance un peu...

Conducteur : Ouais, c’est bon, ça va passer... Attention, hop, c’est bon ! Allez salut poufiasse, on fonce...

Passager : Cool...

Conducteur : De quoi on parlait déjà ? Ah oui ! du respect...

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Stéphane Beau

dimanche 26 septembre 2010

LOUIS DUMUR, COCO DE GENIE !

Les Éditions Tristram rétablissent une injustice : elles sortent de l’oubli le nom de Louis Dumur (1860-1933). Cet auteur d’origine genevoise eut pourtant son importance dans l’histoire des lettres, puisqu’il fut avec Alfred Vallette le fondateur du nouveau Mercure de France. S’inscrivant dans la mouvance fin de siècle et décadentiste, Dumur signa de nombreuses œuvres qui tomberont en désuétude. Une disgrâce qui s’explique peut-être par le tour déplaisamment revanchard que prit sa plume à l’issue de la Première Guerre mondiale…

Reste qu’Un coco de génie, paru en 1902, réserve un authentique bonheur de lecture. Le style de Dumur est délectable. Un art consommé de la description des paysages et des caractères, hérité en droite ligne de la meilleure veine naturaliste, s’y perçoit dès l’incipit. Mais on appréciera que, contrairement à celle de beaucoup d’auteurs appartenant à la même génération – marqués souvent par une certaine débauche lexicale et ce penchant au « macaque flamboyant » que l’on prêtait au Belge Camille Lemonnier –, l’écriture de Dumur repose sur une efficace économie de moyens. Très peu d’adjectifs dans cette prose ; plutôt une variété de substantifs et de verbes qui suffisent à peindre et colorer les actions, les attitudes et les physionomies. Dumur, ou quand la sobriété et la précision se font art.

Et puis il y a l’originalité de l’histoire… Frédéric Loiseau débarque de Paris chez son cousin Vincent Têtegrain, en vue de passer ses vacances au calme dans la petite ville de sa jeunesse, Saint-Caradeuc, dans la Nièvre. Reçu en roi par sa famille d’accueil qui compte le ragaillardir à coup de spécialités du cru, Frédéric se laisse bercer par la douceur de vivre de cette microsociété qui le dépayse salutairement de la frénétique capitale. Expérience digne du Temps retrouvé : l’enfant prodigue est amené à recroiser la faune locale qu’il côtoyait jadis, transformée par les affres des ans certes, mais comme préservée par l’air pur et la simplicité des mœurs.

Parmi ces figures, celle de Charles Loridaine, le fils du grainetier, attire tout particulièrement son attention. Car le bougre semble nourrir une prédisposition hors du commun pour la création littéraire, qui tranche avec son milieu social et l’éducation qu’il a reçue. Un soir notamment, lors d’une réception du côté des Chamot, Frédéric assiste au triomphe de Loridaine, qui déclame un long poème épique, en alexandrins ciselés, relatif à la tragique situation des Boers en Afrique du Sud. Cette composition sonne étrangement aux oreilles de son nouvel auditeur : elle lui rappelle une autre pièce sur laquelle elle serait calquée. Diantre : c’est Victor Hugo, rien moins, que s’est ici réapproprié sans vergogne ce coquin de Loridaine !

Frédéric va cependant découvrir, au fil de la discrète enquête qu’il entreprend, un cas qui dépasse de loin le traditionnel plagiat. Loridaine s’avère être un somnambule qui, lisant la nuit, à son insu, de grands classiques, les régurgite moyennant de légères adaptations le matin venu, comme il le ferait de ses trouvailles. Un surdoué inconscient, en somme, qui réécrit de A à Z Madame Bovary ou Hamlet ! Va-t-il falloir laisser régner cette supercherie involontaire ou révéler le pot aux roses avant qu’un drame ne survienne ? Frédéric hésite, dans la mesure où l’affaire se complique d’une idylle qu’il s’agirait de ne pas voir voler en éclats, entre Loridaine et la fervente admiratrice de son talent.

Au-delà de ses aspects éminemment drolatiques, ce récit permet une réflexion plus profonde qu’il n’y paraît sur les notions de l’inspiration, du génie, de la reconnaissance littéraire et de la folie à laquelle leur quête respective peut confiner. Dumur a en effet sondé toutes les implications du « mal » qui frappe Loridaine, tant au niveau de ses symptômes que de ses prolongements psychiques, familiaux, affectifs, etc. On lui pardonnera de commettre de grossières approximations quant au diagnostic qu’il pose sur les manifestations cliniques du somnambulisme : le livre n’est pas un traité d’hypnologie, juste une excellente fable contemporaine qui prend des accents prémonitoirement borgésiens, lorsque Dumur conclut : « Qui sait si les hommes de génie ne sont pas, eux aussi, des somnambules ?... les somnambules d’œuvres écrites de toute éternité, existant déjà dans d’autres planètes ou dans d’autres mondes, peut-être, que nous ne soupçonnons pas !.. ; Un philosophe, dont je ne me rappelle plus le nom, n’a-t-il pas émis l’idée du retour éternel des choses ?... Qui sait ?… »

Dumur sommeillait quelque part sur un rayonnage de cette bibliothèque infinie qu’est l’univers. Le voici dépoussiéré, donc ressuscité.

Frédéric Saenen

Louis DUMUR, Un coco de génie, Éditions Tristram, 19 €, 245 pages.

vendredi 24 septembre 2010

DROLE DE ZEBRE...

Les éditions du Monde Libertaire on publié, en 2009, un petit volume signé Hugues Lenoir et intitulé Henri Roorda ou le zèbre pédagogue.

Afin de rendre ici hommage à ce trop méconnu pédagogue et humoriste Suisse, Henri Roorda, nous reproduisons ci-dessous la recension que Georges Palante faisait, en 1919, d’un de ses principaux livres : Le Pédagogue n’aime pas les enfants.

*

Ohé ! les Pédagogues ! Oyez et profitez ! Voici quelques vérités à votre usage ! Et vous, amateurs d'humour et de fine ironie, ne laissez pas passer l'occasion… La Pédagogie rentre dans le genre ennuyeux, chacun sait ça, même quand elle se décore du titre avantageux de « Science de l'éducation ». Mais M. Roorda donne un démenti à la tradition. Il change notre concept du Pédagogue, être falot, conformiste et circonspect ; respectueux des puissances, adepte du « système pontifical », pour parler comme M. Bouasse… ; du Pédagogue bénisseur et pondeur d'homélies, bourré et bourreur, redoreur d'idoles, rétameur d'auréoles, au besoin Gardien de la Flamme et ravitailleur du moral… Ce type de Pédagogue (il est plus distingué de dire « Éducateur » et alors on en a plein la bouche), ce type-là, nous l'avons assez vu. Mais il est tenace, en dépit de sa mauvaise presse. C'est en vain que Schopenhauer et Nietzsche, que Carlyle et Bernard Shaw ; en France le Docteur Gustave Le Bon ; voire M. Bouasse, enfant terrible, ont dit leur fait au Pédagogue et à ses pontifes qui ne s'en portent pas plus mal. M. Roorda est du bâtiment ; mais comme il se trouve être, par hasard, un esprit sincère, cela ne le rend pas plus indulgent.

Donc M. Roorda intitule son livre : Le Pédagogue n'aime pas les enfants ! Quand j'ai lu ce titre, je me suis réjoui ! Enfin ! me suis-je dit, en voilà un qui n'est pas selon la formule ! Car si vous vous référez aux écrits des Pédagogues, vous verrez à quel point ils aiment tous l'enfant. Ils l'aiment d'un amour immodéré et édifiant. Cela déborde de phrases attendrissantes sur l'enfant ; c'est une véritable pédolâtrie. – Hélas ! d'après M. Roorda, ce n'est là qu'un boniment de plus. Non ; le Pédagogue n'aime pas les enfants ! car s'il les aimait, il ne leur infligerait pas des disciplines aussi absurdes ; ou du moins il ne les aime pas assez, puisqu'il ne proteste pas contre le régime scolaire auquel ils sont soumis. Et sans doute, dit M. Roorda, les enfants n'en meurent pas, mais c'est tout de même une excuse insuffisante.

M. Roorda distingue deux écoles ; par quoi il entend désigner non pas l'école primaire et l'école secondaire, mais 1° l'École proprement dite (qu'on appelle primaire ou secondaire) où tous les enfants vont pour commencer ; et 2° l'École spéciale ou professionnelle où l'on entre plus tard et où tous les élèves font un même apprentissage déterminé (que ce soit une école de médecine, de droit, d'horlogerie, de commerce, de dessin, école dentaire, etc.) Le régime des deux écoles ne peut être le même : « Ici (à l'école tout court) nous ne sommes plus à l'École professionnelle. Ici, en face de son maître, l'écolier n'est plus celui des deux qui doit comprendre l'autre. Il ne s'agit plus d'enseigner à tous les élèves les mêmes procédés et les mêmes formules. Il faut fournir à chacun d'eux l'occasion d'améliorer ce que la nature lui a donné de bon. Car chacun d'eux, en qualité d'être humain, a des aptitudes précieuses dont on pourrait favoriser le développement. Or tous les enfants ne se développent pas de la même façon ; ils ne peuvent pas progresser tous à la même allure ». La Pédagogie courante méconnaît cette distinction en imposant à tous les enfants quels que soient leurs aptitudes et leurs goûts, la même quantité de notions ingurgités. « Ignorant systématiquement les aptitudes susceptibles d'être cultivées, que ces élèves possèdent, le pédagogue, spécialiste inconscient, s'efforce de leur communiquer à tous son propre savoir et sa propre virtuosité ». – M. Roorda insiste sur cette idée que le Pédagogue est un spécialiste et malheureusement un spécialiste qui tend à se multiplier d'une façon déplaisante.

« La profession de Pédagogue est la seule que puissent exercer, sans faire un apprentissage nouveau, les jeunes gens qui sont restés longtemps sur les bancs de l'école pour se cultiver… Le fait est là : le nombre des personnes dont le métier est de donner des leçons augmente rapidement. Parmi elles il faut ranger tous les prêcheurs qui enseignent par le moyen de la conférence, du journal ou du livre. Vous connaissez ces titres : Ce que toute femme de quarante-cinq ans devrait savoir. Le tour des octogénaires viendra : ils n'échapperont pas au Pédagogue… Et ni la jeune mère allaitant son enfant. On se plaint déjà beaucoup des jeunes mères. Elles ne savent pas aimer méthodiquement. Ne va-t-on pas bientôt organiser pour elles des cours obligatoires où on leur montrera comment on prépare les petits enfants à être des écoliers dociles ?

Il est impossible de suivre l'auteur dans le détail de cet amusant réquisitoire contre les manuels scolaires, le vernis scolaire, l'immobilité scolaire, le passéisme scolaire, etc. ; la tendance de l'École à surfaire son rôle, etc. – Détachons plutôt quelques boutades à la Bernard Shaw : « Pour donner du prix à la science la plus vaine, il suffit de la rendre obligatoire pour ceux qui se présentent devant les jurys dispensateurs de diplômes ». – « Le malheur des maîtres d'école est de ne jamais trouver parmi leurs élèves un contradicteur ayant de l'autorité ». – « L'écolier est un prévenu… » (p.47).

« On a réellement fait de l'enfant le débiteur de l'école. Chaque matin, en se rendant à ses leçons, il sait qu'on pourra lui réclamer quelque chose. Et s'il est d'une nature inquiète, il finit bientôt par vivre dans l'état d'esprit d'un coupable… Je rencontre parfois dans la rue ou dans un salon, quelques mois après leur sortie de l'école, des jeunes gens qui furent jusqu'au bout des « mauvais élèves ». Eh bien, je constate souvent dans leur maintien et dans leur expression un changement très marqué : ils se sont redressés, ils se sont épanouis. Ils sont en train d'oublier leur infériorité scolaire… » – Combien vrai ! et, remarque plus mélancolique, combien cela est vrai aussi pour les Pédagogues eux-mêmes, au fond vieux élèves, élèves toute leur vie, élèves de leurs élèves ; ce qui n'est pas toujours drôle ; car vraiment les élèves n'ont pas toujours toutes les qualités que leur prête si généreusement M. Roorda ; et si parfois ils sont bêtes, ce n'est pas toujours et exclusivement la faute du maître. – Oui, pauvres Pédagogues ! Gent famélique et dépendante ! Pauvres diables affairés, ponctuels, craignant toujours d'être en retard, arrivant à l'école sous l'appréhension d'une inspection ; sous le coup d'une algarade d'un chef. Pauvres vieux élèves, libérés à 60 ans, quand on les libère ! Il ne leur reste que le souffle (quand le goût leur en reste) de se redresser un instant, avant de retomber dans la fosse !

Il va sans dire que M. Roorda trace le plan d'une « école meilleure ». Est-il besoin aussi d'ajouter que ce plan est moins amusant que la satire du régime actuel, encore que ce plan soit très intéressant et digne d'être médité ? Cette critique spirituelle des pédagogues et de l'esprit pédagogique devrait se trouver dans toutes les écoles. Mais il en serait de cette satire pédagogique comme de la satire des mœurs au théâtre ; chacun s'empresserait de l'appliquer… à son voisin.

M. Roorda est un vigoureux optimiste. Il a foi malgré tout dans la nature humaine. Cette foi inspire tout son plaidoyer en faveur de la formation d'individualités libres. « Il se peut que les individus soient toujours rares parmi les unités qui composent les foules. Peut-être les peuples seront-ils jusqu'à la fin ces troupeaux obéissants dont des élites indignes disposent. Dans ce cas, pour nous, les morales et les pédagogies seraient toutes également vaines. Mais l'avenir n'est à personne. Ila existé et il existe des êtres exquis qui peuvent nous faire croire en la possibilité d'une humanité nouvelle, plus éloignée que la nôtre de la brutalité primitive. Bien souvent, pour une heure, des enfants adorablement frais ont fourni à notre espérance des arguments victorieux. Cette humanité, peut-être viable, remue déjà dans le cœur de beaucoup d'hommes d'aujourd'hui et leur fait ébaucher, de loin en loin, un geste nouveau ».

Georges Palante, Chronique philosophique du Mercure de France, 16 mars 1919

jeudi 23 septembre 2010

REMARQUES EN PASSANT : A

REMARQUES EN PASSANT

ABECEDAIRE

Par Alain Sagault

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Quelques citations de mise en bouche avant le plat de Résistance :

« C’est en gardant le silence alors qu’ils devraient protester que les hommes deviennent des lâches »

Abraham Lincoln.

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« Quelle plaie que le sens politique quand il vient affaiblir le feu de la morale ! »

Philippe Bilger, pour une fois bien inspiré

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« Opprimer le peuple afin qu’il serve son seigneur, c’est comme s’arracher un morceau de chair pour s’en remplir la panse », disait au septième siècle de notre ère l’empereur de Chine Taizong (626-649).

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« L’ennemi numéro 1 de tout État est l’homme qui est capable de penser par lui-même sans considération de la pensée unique. Presque inévitablement il parviendra alors à la conclusion que l’État sous lequel il vit est malhonnête, insensé et insupportable, ainsi, si cet homme est idéaliste il voudra le changer. S’il ne l’est pas, il témoignera suffisamment de sa découverte pour générer la révolte des idéalistes contre l’État. »

Henry Louis Mencken (1880-1956) – Journaliste, écrivain et libre penseur, l’un des écrivains américains les plus influents du 20e siècle

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« Je prie que l’on excuse le ton sérieux où je me suis laissé entraîner. J’aime mieux sourire que déclamer ; mais il y a des gens qui ne laissent pas toujours le choix, et qui, à l’occasion, rendraient sinistre l’homme le plus gai de la terre. »

Alphonse de Calonne, Noblesse de contrebande

AAA

AAA ! Ça sonne comme un éclat de rire, mais surtout comme un aveu d’impuissance, pire, comme un renoncement complice. Qu’après la crise des subprimes les gouvernements n’aient pas fait le plus petit effort pour remettre en cause la mondialisation financière, sans prévoir une seconde qu’ils donnaient ainsi un blanc-seing aux spéculateurs et abdiquaient le pouvoir pour le remettre aux banquiers, signant ainsi la fin de toute forme de démocratie, donne une idée claire de la nullité crasse et de l’invraisemblable degré de corruption des prétendues élites contemporaines.

Que des gouvernements supposés démocratiquement élus acceptent sans broncher d’être notés par des officines privées dépourvues de toute éthique et notoirement associées depuis des décennies aux pires magouilles financières et à la spoliation organisée des peuples, cela donne une idée du merdier dans lequel nous nous trouvons.

Et que lesdits peuples n’aient pas encore fait la révolution donne une idée de notre lâcheté et de notre paresse, de notre aveuglement volontaire et de notre sourde volonté de demeurer esclaves.

ABSTRACTION

Aucun peintre digne de ce nom ne peut ignorer qu’en fin de compte l’abstrait figure toujours quelque chose, quand ce ne serait que la matière. Si d’une manière ou d’une autre l’abstraction n’évoque pas les lois qui mettent en forme la vie, elle n’est même pas abstraite, elle est aussi dépourvue de sens, c’est à dire d’émotion et de réflexion, qu’un monochrome.

ABUS

En bon bourgeois, je me suis toujours efforcé de n’abuser qu’avec modération.

Voir DÉCENCE.

ARMÉE

Toute armée me semble en comporter deux, bien distinctes, celle du temps de paix et celle du temps de guerre.

En temps de paix, et d’autant plus que la paix dure, se cristallise une armée de militaires. La guerre alors est interne, entre bureaucrates, épousant les subtilités hiérarchiques et les influences politiques, pour produire à terme une armée dont l’ordre apparent résulte d’une routine timorée et dont le calme trompeur dissimule mal la paresse et les divisions. La force armée se fige en force d’inertie.

En temps de guerre, les militaires, qui sont incapables de la faire, ou du moins de la gagner, laissent à contrecœur la place aux soldats, c’est à dire aux vrais guerriers, dont le nombre et l’influence augmentent d’autant plus que se prolonge la guerre.

Ainsi naissent ces armées de soldats que le retour de la paix rend dangereuses, parce qu’elles ne sont pas faites pour maintenir l’ordre à l’intérieur mais pour porter le chaos chez l’ennemi.

Il peut arriver qu’un militaire sous la pression des circonstances se découvre soldat, mais il est bien rare qu’un soldat devienne militaire. Sa raison d’être, la guerre, le rend inapte à la paix, qui n’est aux yeux du vrai soldat qu’un chômage débilitant, presque déshonorant.

Aucune de ces deux armées ne l’emporte jamais tout à fait, car tout en étant radicalement antinomiques elles ne peuvent exister l’une sans l’autre. Elles coexistent donc selon des proportions variables dépendant du contexte plus ou moins paisible ou guerrier.

Les militaires sont détestables, mais il en faut. Les soldats sont parfois admirables mais pas trop n’en faut.

ART

Ce qui caractérise à mes yeux l’art contemporain officiel, c’est son incroyable absence d’exigence et de rigueur. La plupart des artistes en vogue actuellement se satisfont de bien peu. Un baratin pompeux de vendeur de râpes à fromage leur tient lieu de pensée, des trucs d’amateur ou une structure industrielle leur épargnent la nécessité d’une technique, la déclinaison paresseuse de concepts systématiques remplace avantageusement le développement et l’évolution d’une recherche.

Suffit qu’ils sachent renifler le vent dominant, et que leur « résilience » leur permette de barboter à l’aise dans le marigot des tendances académiques. L’important est que l’originalité programmée se substitue à la toujours dangereuse fantaisie personnelle, que le cynisme et l’astuce permettent de trouver la « valeur » ailleurs que là où elle est réellement, dans l’éthique et l’amour.

L’art a vendu son âme à la communication, les artistes se sont faits marchands de tapis. La tentation n’est pas nouvelle, ce qui est nouveau, c’est qu’il est devenu normal et même souhaitable d’y succomber, voire de s’en vanter.

Il règne dès lors un confusionnisme qui autorise, quand il ne les encourage pas, toutes les dérives, toutes les esbroufes, toutes les arnaques, et dans lequel l’art a tout à perdre et le veau d’or tout à gagner.

Il est temps d’en finir avec l’ère stupide des provocations puériles et des déclarations fracassantes, et de se remettre au travail. L’art consiste à créer, rien de moins, rien de plus.

Et n’en déplaise aux artistes intellectuels de marché, sa plus haute vocation n’est pas l’exaltation de l’intelligence ni celle de la virtuosité, encore moins celle du marketing, c’est l’évocation et la contemplation du mystère de l’univers et de sa beauté.

AVENIR

C’est des trucs de vieux, l’avenir. Les jeunes ne voient pas plus loin que demain, le futur leur apparaît estompé dans la brume impalpable de leurs rêves dorés. Gare au jour où leurs anciens les forcent à s’inquiéter du lendemain : si la porte est fermée, ils l’enfonceront.

mercredi 22 septembre 2010

QUESTIONS A TITRES : SOLKO

NEUF QUESTIONS A TITRES

Réponses de Solko

°°°

1 – Quelle est ta réaction quand, au creux de la vague, on s’évertue à te persuader que la plage n’est plus très loin, hein ?

En fait, je ne crois pas trop à l’existence de la plage. C’est ce qui, jusqu’à présent m’a évité de couler.

2 – Que le dictateur en appelle toujours au suffrage universel te semble-t-il une raison suffisante pour abandonner la démocratie à l’eau de rose de l’Idéal ?

Ne plus voter, c’est ne pas donner sa voix. Ne pas donner sa voix, c’est sauver sa parole. Sauver sa parole, c’est sauver sa raison d’être, et donc pouvoir continuer à nager.

3 – La haine de « l’ennemi » n’est-elle pas, parfois, plus délectable que l’amour du prochain ?

Puisqu’on parle « d’amour du prochain », à l’âge quinze seize, j’ai épinglé une parole du Christ sur le mur de ma chambre : « la haine n’a pas d’avenir ». Phrase très sensée : on ne hait que « dans l’instant ». On n’aime aussi que comme ça. C’est peut-être ça, le problème…

4 Qui gagnera le combat pour l’individu ?

Quel combat ? Celui pour sa survie ? Un combat intellectuel ? Spirituel ? Je me remémore souvent la phrase que Louis Guilloux avait choisi de placer en bandeau sur la couverture de son livre Le sang noir, lorsque celui-ci est sorti : « La vérité de cette vie, ce n’est pas qu’on meurt, c’est qu’on meurt volé ».

5 – Qu’as-tu appris à l’école du réel ?

A survivre, justement.

6 – Rien que de la viande ou une fille perdue ?

J’ai bien aimé la réponse que Stéphane Beau a faite à cette question. Sauf que les frites, je n’aime pas trop. Les pommes de terre, je les préfère en gratin dauphinois. Bien poivrées.

7 – Penses-tu que si la vie était poétique, on pourrait se passer de poésie ?

Alors ça, vois-tu, c’est ce genre de question à trois ronds qui fait que je déteste franchement ce genre de petit jeu qu’on joue là. J’en profite pour dire à Stéphane Prat qu’il est drôlement fortiche : je crois que c’est le premier qui arrive à m’y faire jouer.

8 D’après toi, laisserons-nous quelques traces ou serons-nous comme des ombres sur la terre ?

« Enfin, je l'ai achevé cet ouvrage que ne pourront détruire ni la colère de Jupiter, ni les flammes, ni le fer, ni la rouille des âges ! Qu'il arrive quand il voudra ce jour suprême qui n'a de pouvoir que sur mon corps, et qui doit finir de mes ans la durée incertaine : immortel dans la meilleure partie de moi-même, je serai porté au-dessus des astres, et mon nom durera éternellement. Je serai lu partout où les Romains porteront leurs lois et leur Empire ; et s'il est quelque chose de vrai dans les présages des poètes, ma renommée traversera les siècles ; et, par elle, je vivrai. »

C’est la fin des Métamorphoses. La première fois que j’ai lu ce texte, et à chaque fois que je le relis comme là, par exemple, il me fascine autant. Ovide ne répond pas à la question. Mais il répond à la raison pour laquelle on la pose.

9 – Quel titre donnerais-tu à ton existence ? (Le voyageur et son ombre, Une saison en enfer, Les mauvais coups et L’amour de la vie sont déjà pris…)

Tu sais bien que ce sont les éditeurs qui choisissent in fine les titres des romans. Les existences ont-elles un éditeur ? Je n’ai pas rencontré le mien…

mardi 21 septembre 2010

RAJOUTONS EN UNE COUCHE...

La conversation bat son plein et je rêvasse dans mon coin, captant le flot des mots d’une oreille distraite…

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- Tu sais que l’huile de palme, c’est pas bon pour la santé ?

- Ah oui ?

- C’est de la graisse hyper saturée ! C’est atroce pour le cholestérol et les maladies cardio-vasculaires !

- Alors faut pas en acheter !

- Ouais, mais y en a partout… T’as qu’à lire la liste des ingrédients sur les aliments que tu achètes !

- Bin mince…

- Et y en a même dans les produits de beauté !

- Non ?

- Si !

- Alors là, ça craint !

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Arrive une troisième copine

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- Vous parlez de quoi, les filles ?

- De l’huile de palme… Que c’est mauvais pour la santé…

- C’est sûr ! Et même que c’est pas bon pour la planète y paraît ! Comme les couches !

- Les couches ? Les couches d’ozone ?

- Non ! T’es sotte ! Les couches pour bébé !

- Euh ?

- Ouais, il paraît qu’on jette trop de couches pour bébés dans nos ordures… Et il faudrait qu’on se remette aux couches lavables…

- Mais c’est de la régression par rapport au féminisme ça ?

- Pas si c’est ton mec qui les lave !

- Exact !

- Et puis au moins c’est bio !

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Je m’étire et je tente de m’incruster dans la conversation :

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- Et la manière dont notre cher Président maltraite les roms et les gens du voyage, vous en pensez quoi ?

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Regard agressif de la dernière venue :

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- J’en sais rien, j’ai pas suivi l’actualité ces derniers jours…

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Puis, se retournant vers ses deux amies :

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- Et vous, vous l’avez essayé le régime du docteur Dukan ?

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Stéphane Beau

lundi 20 septembre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : ERRICO MALATESTA

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

7 – Errico Malatesta

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… Nous n’avons aucune solution pour remédier aux maux qui, pour l’homme, peuvent provenir de l’amour, parce qu’ils ne se peuvent détruire par des réformes sociales, ni même par un changement des mœurs. Ils dépendent des sensations profondes, pour ainsi dire physiologiques de l’homme. Ils ne sont modifiables — s’ils le sont — que par une évolution lente, et d’une manière que nous ne saurions prévoir.

Nous voulons la liberté ; nous voulons que les hommes et les femmes puissent s’aimer et s’unir librement sans autre motif que l’amour, sans aucune violence légale, économique ou physiologique ; mais tout en étant l’unique solution que nous puissions et devions offrir, la liberté ne résout pas radicalement le problème, attendu que l’amour, pour être satisfait, nécessite deux libertés qui s’harmonisent alors qu’au contraire, dans nombre de cas, elles ne s’harmonisent en rien ; attendu encore que la liberté de faire comme on veut est une phrase sans signification si l’on ne sait pas ce que l’on veut. On a vite fait de dire : « Quand un homme et une femme s’aiment ; ils s’unissent ; et quand ils cessent de s’aimer, ils se quittent. » Mais pour que ce principe fût une source sûre et générale de félicité, il serait nécessaire qu’ils s’aimassent et cessassent de s’aimer en même temps. Mais si l’un des deux aime et n’est pas aimé ? Mais si l’un aime encore, alors que son compagnon ne l’aime plus et veut courir à de nouvelles affections ? Et si quelqu’un aime simultanément plusieurs personnes et que celles-ci ne sachent s’adapter à pareille promiscuité ?

« Je suis laid, disait quelqu’un, comment ferais-je si aucune femme ne voulait m’aimer ? » La demande prête à rire, mais elle n’en est pas moins révélatrice de tragédies déchirantes.

Un autre préoccupé du même problème disait : « Aujourd’hui, si je ne trouve pas l’amour, je l’achète en économisant sur mon pain. »

« Comment ferais-je s’il n’y avait plus de femmes à vendre ? » Cette question est horrible, mais elle montre le désir qu’il y ait des êtres humains que la faim oblige à se prostituer. C’est terrible, hélas, mais terriblement humain.

Quelques-uns disent que le remède serait l’abolition radicale de la famille, l’abolition de la cohabitation plus ou moins stable, la réduction de l’amour à un simple acte physique, ou mieux sa transformation, avec le coït en plus, en un sentiment semblable à l’amitié qui admet la multiplicité, la variété, la simultanéité des affections. Et les enfants… seraient les enfants de tout le monde.

Mais est-il possible d’abolir la famille ? Est-ce désirable ? Avant tout, remarquons que, nonobstant le régime de pression et de mensonge qui prévalut toujours et prévaut encore dans la famille, elle fut et elle continue à être le plus grand facteur de développement humain, car c’est elle le lieu unique où l’homme se sacrifie normalement pour l’homme, et fait le bien pour le bien, sans désirer d’autre récompense que l’amour de son conjoint et de ses enfants.

Il y a certainement des cas de sacrifices sublimes, de luttes et de martyres affrontés et subis pour le bien de la collectivité entière ; mais ce sont toujours des cas exceptionnels dont l’influence sur le développement de l’instinct social de l’humanité ne se peut comparer à celle plus modestes certes, mais plus constante et plus universelle, du couple qui se dévoue è l’élevage et à l’éducation des enfants.

Mais dit-on, les questions d’intérêt éliminées, tous les hommes deviendraient frères et tous s’aimeraient.

Certes, ils cesseraient de se haïr ; certes, le sentiment de sympathie et de solidarité se développerait fortement ; l’intérêt général des hommes deviendrait un facteur important dans la détermination de la conduite de chacun.

Mais ce n’est pas encore de l’amour. Aimer tout le monde parait à beaucoup n’aimer personne.

Nous pouvons parfois secourir des misères, mais nous ne pouvons gémir sur toutes, parce que nous aurions à passer la vie dans les pleurs ; et cependant une larme de sympathie est la plus douce consolation pour un cœur qui souffre.

La statistique des décès et des naissances peut nous fournir des données précieuses pour connaître les besoins de la société, mais elle ne dit rien à nos cœurs.

Nous ne pouvons nous attrister pour chaque homme qui meurt, nous ne pouvons tressauter de joie pour chaque enfant qui naît. Et si nous n’aimions pas quelqu’un plus intensément que les autres, s’il n’existait pas un être pour lequel nous soyons plus spécialement disposé à nous sacrifier, si nous ne connaissions d’autre amour en dehors de l’amour tiède, modéré, presque théorique, que nous pouvons ressentir pour tous, la vie ne serait-elle pas moins riche, moins féconde, moins belle ?

La nature humaine ne resterait-elle pas entravée dans ses plus nobles impulsions ? Ne resterions-nous pas privés des joies les plus senties ? ne serions-nous plus pas plus malheureux ?

De plus, l’amour est ce qu’il est.

Lorsque quelqu’un aime fortement, il sent le besoin du contact, constant, de la possession exclusive de l’être aimé.

La jalousie, dans la meilleure acception du terme, parait être et est généralement une seule chose avec l’amour. On peut regretter le fait, mais on ne peut modifier la volonté, pas même la volonté de celui qui souffre.

À notre avis, donc, l’amour est une passion, par elle-même génératrice de tragédies qui, certainement ne se traduiraient pas en actes violents et brutaux si l’homme avait le sentiment du respect dû à la liberté d’autrui ; s’il avait assez d’empire sur lui-même pour comprendre qu’on ne guérit pas un mal en lui en surajoutant un plus grave ; si, enfin, comme elle l’est de nos jours, l’opinion publique ne se montrait pas d’une indulgence maladive pour les soi-disant crimes passionnels. Pourtant, les tragédies de l’amour n’en continueraient pas moins à être très douloureuses.

Tant que les hommes nourriront des sentiments semblables à ceux qu’ils possèdent actuellement — et il ne me semble pas que pour les modifier, suffise une transformation dans le mode économique et politique de la société — l’amour produira, à côté de satisfactions profondes, de profondes douleurs. Il sera possible de les diminuer ou de les atténuer en éliminant toutes les causes éliminables, mais non de les détruire complètement.

Mais est-ce une raison pour ne pas accepter nos idées et demeurer figé en l’état actuel ? Ce serait faire comme celui qui voulait aller nu, parce qu’il ne pouvait se vêtir de pelisses coûteuses ; ou qui renonçait au pain parce qu’il ne pouvait manger de perdrix tous les jours ; ou comme ce médecin, lequel, étant donné l’impuissance de la science à guérir toutes les maladies, ne voulait même plus soigner celles qu’il lui était possible de guérir.

Éliminons l’oppression de l’homme sur l’homme, combattons la prétention brutale du mâle de se croire le maître de la femme, combattons les préjugés religieux, sociaux et sexuels ; assurons à tous, hommes, femmes, adultes, enfants, le bien-être et la liberté ; répandons l’instruction, et nous trouverons maintes occasions d’être satisfaits s’il ne reste sur terre, d’autres maux que ceux que crée l’amour.

Dans tous les cas, les malheureux en amour pourront trouver une revanche en d’autres plaisirs — tandis qu’aujourd’hui l’amour mélangé d’alcool est l’unique consolation de la plus grande partie de l’humanité.

Errico Malatesta

« Le problème de l’amour », L’Unique n°5, novembre 1945

Illustration : Bill Térébenthine

Texte pioché sur l’excellent site de Vincent Dubuc : La Presse Anarchiste