jeudi 16 septembre 2010

NIETZSCHE ET SES FRERES

Après la publication de la Destruction de la raison – Nietzsche de Georges Lukács[1], de Nietzsche Philosophe réactionnaire de Domenico Losurdo, les éditions Delga enfoncent le clou de l’anti-nietzschéisme avec Nietzsche et ses frères de Wolfgang Harich (1923-1995)

Je sais bien que ces livres, qui proposent un déboulonnage en règle du père de Zarathoustra, agacent diablement les inconditionnels du moustachu : ils n’aiment pas qu’on insinue que leur idole n’est pas vierge de tout soupçon. Mais paradoxalement, pourtant, moi qui place aussi Nietzsche parmi les auteurs qui comptent le plus dans mon panthéon personnel, je trouve que ces livres sont capitaux et qu’ils doivent être étudiés avec une réelle attention. Car ils nous en apprennent beaucoup : sur Nietzsche, bien sûr, mais aussi sur ses admirateurs et sur ses détracteurs.

Ainsi, pour Harich, la sentence est claire et sans appel : Nietzsche a été le principal instigateur du fascisme mussolinien, puis hitlérien. Il était raciste, réactionnaire, esclavagiste, antisémite. Pseudo philosophe, poète passable, styliste médiocre, il a été le père des fascismes passés et il sera le père de tous les fascismes à venir :

« Il ne fait aucun doute que la renaissance de Nietzsche n’a pas préludé par hasard à l’expansion actuelle du néofascisme en Europe occidentale, et qu’elle coïncide avec elle. Ce qui équivaut à dire ceci : qui prétend s’attaquer concrètement aux prémices du mal – et ces prémices ont déjà pris des proportions tout à fait inquiétantes –, ne peut baisser les bras devant aucune forme de nietzschéisme. Il faut le démasquer et le combattre sans pitié. Nos expériences historiques n’autorisent pas d’autre conclusion » (p.132).

Sacré réquisitoire ! Qui m’inspire la réflexion suivante : quel homme, quand même, ce Nietzsche ! Car, que ses écrits prêtent régulièrement le flanc à la critique, c’est une chose (nous y reviendrons plus loin) mais qu’on lui mette sur le dos quasiment tous les crimes comme l’humanité commis après lui, cela me semble être un peu fort. Attendez, ai-je envie de dire à tous ces destructeurs du nietzschéisme : Nietzsche n’était qu’un homme, avec deux bras, deux jambes et une tête ! Jusqu’à preuve du contraire il n’a jamais tué personne, ni même agressé ou violenté qui que ce soit. Il a, semble-t-il, relativement bien respecté les règles et les lois de son époque et n’a jamais été poursuivit pour le moindre crime !

Par contre, c’est exact, il pensait, et il écrivait. Et ses écrits flirtent régulièrement avec des idées, des notions, des concepts qui demandent à être maniés avec précaution. C’est indéniable (même si beaucoup de ses admirateurs le nient, hélas). Mais ce n’est qu’un auteur, un penseur. Et l’acharnement des Harich, Lukács et consorts me laisse extraordinairement perplexe. Quelle différence font-ils entre les pensées et les actes ? Il y a peu, un ennemi de Nietzsche a écrit, sur un forum : « Certaines pensées sont bien plus meurtrières que certains actes, car elles les promeuvent et les justifient. »

Quelle phrase, quand même ! Quelles conséquences sur le principe de responsabilité ! Comment peut-on enfermer dans le même sac ceux qui ont, en pleine connaissance de cause, rempli des trains entiers de femmes et d’enfants et qui les ont conduits à l’abattoir comme le plus vil des bétails, et un penseur qui, quel que soit la nature de sa pensée, n’a rien fait d’autre que d’écrire ce qui lui passait par la tête.

Et la liberté de penser qu'en fait-on ? La liberté d'expression ? Depuis quand le fait de penser est il assimilable à un crime ? Même si on pense de travers, même si on pense des conneries ? Et que fait-on des livres de ces penseurs ? On les brûle ? On les interdit ? Pourquoi Harich et ses amis ne vont-ils pas au bout de leur raisonnement ? Car on constaterait sans doute assez vite que le fascisme n'est pas toujours là où on pense le trouver...

Le fait que Nietzsche ait pu tenir des propos douteux n’engage que lui, de la même manière que l’usage que certains ont pu faire de ses écrits n’engage qu’eux. A en croire Harich et compagnie, c’est à peine si Mussolini et Hitler ne devraient pas être considérés comme de pauvres victimes ayant subi une mauvaise influence ! Pauvres choux ! Mais personne n’a forcé Hitler à lire Nietzsche, personne ne l’a obligé en n’en retenir que ce qui renforçait ses instincts sanguinaires ! Des milliers d’autres personnes ont lu Nietzsche et n’ont jamais commis ensuite le moindre crime, la moindre horreur. D’ailleurs, si on y regarde d’un peu plus près, on constate qu’aujourd’hui, la majorité de ceux qui revendiquent l’héritage nietzschéen sont assez peu susceptibles d’être accusés de sympathies pour le nazisme ou pour quelque forme de fascisme que ce soit. Conclusion ? Ce sont des fascistes qui s'ignorent ?

Cette idée que, par ses écrits, Nietzsche a « permis » le fascisme en général et le nazisme en particulier est une aberration. Hitler et tous les tyrans de son espèce n'ont jamais eu besoin de la permission de penseurs pour commettre les pires horreurs. Pourtant, quand on voit à quel point la répétiton incessante de cette aberration est essentielle à certains, on se dit qu’elle cache un autre problème, plus complexe, sans doute ; qu'elle répond à une autre nécessité.

Pourquoi les détracteurs de Nietzsche ont-ils à ce point besoin de personnifier en lui le mal absolu ? Les hommes massacraient les hommes bien avant lui. Ils ont allègrement continué depuis. L’espèce humaine est violente, ce n’est pas une nouveauté. Vous entendez souvent parler d’un lapin qui a tué un autre lapin ? Une vache qui a tué une autre vache ? Non. Par contre, un homme qui en tue un autre, pas un seul jour ne s’écoule sans que cela arrive un nombre quasi incalculable de fois. Alors quoi ? La faute à Nietzsche, encore ? Et Staline ? Le Rwanda ? Le libéralisme ? Le 11 septembre ? Tout ça, la faute à Nietzsche, encore et toujours ? Ridicule.

On sent bien, en fait, qu’en accusant Nietzsche, la plupart de ses détracteurs s’offrent avant tout l’économie d’un regard plus précis sur la réalité humaine, et qu’en le condamnant sans appel ils évitent d’avoir à prendre acte de certaines réalités que le penseur de la Volonté de puissance leur pointe brutalement du doigt. Et oui, les frontières entre le « Bien » et le « Mal » ne sont pas aussi claires qu’ils aimeraient le croire. Et oui, le principe démocratique repose peut-être sur des fondements plus douteux que ceux qu’ils veulent y voir. Les idéaux, les utopies, les discours humanistes, les bons sentiments, tout cela se heurte depuis la nuit des temps à une réalité immuable : l’homme est un animal intelligent, doué de raison et habile de ses mains, certes, mais c’est aussi un animal grégaire, qui aime le sang, le pouvoir, la violence et l’abrutissement de masse.

C'est ainsi.

Et accuser Nietzsche, même avec la plus terrible des énergies, n’y jamais changera rien…

Stéphane Beau

Nietzsche et ses frères, Wolfgang Harich, Delga, 2010


[1] Ouvrage présenté par Aymeric Monville, lui-même auteur d’un virulent Misère du nietzschéisme de gauche, paru chez Aden en 2007)

15 commentaires:

  1. C'est un vieux, très vieux procès, fait à Nietzsche et dont il faut plus chercher les causes dans la formulation même que dans le fond de la pensée du philosophe, dont je fais une lecture diamétralemnt opposée au fascisme. La conduite de la soeur de Nietzsche, évidemment, avait aussi amorcé le dénigrement et la très mauvaise lecture.
    Les termes "Volonté de puissance" et "surhomme" ont évidemment été lus et sont apparement encore lus à l'envers.
    Mais Zarathoustra le dit et prévient : "Qui n'a jamais été compromis à être écouté par des imbéciles ?"
    Et " Il faut en soi porter du chaos pour être capable d'enfanter une étoile dansante"
    On ne peut pas développer ici. Je ne connais pas les livres dont tu parles, mais je me doute fortement. J'ai souvent, souvent lu ça....
    Figure-toi que dans les années soixante-dix, les militants de "Ordre Nouveau" se réclamait de Nietzsche. Leurs ennemis les plus radicaux aussi.
    J'ai dans ma bibli deux très vieux livres :" La volonté de puissance", qui sont, comme tu sais, inachevés. Il y a là les critiques les plus radicales qu'il m'ait été donné de lire sur la chrétienneté. Par exemple, que de reprendre à la lettre et à son compte les valeurs énoncés par les chrétiens, c'est déjà désavoier les chrétiens et toutes les églises.....Fascisme, ça ?

    On juge la formulation récupérée..Que dire alors de la "Dictature du prolétariat" ? ..Voilà une recette de cuisine qui en a fait des charniers et des charniers !

    RépondreSupprimer
  2. Stéphane O'Prato16 septembre 2010 à 09:24

    Oui, c'est assez curieux ce retour à ce vieux procès.
    Je préfère lire ce que je n'ai pas encore lu de Nietzsche... plutôt que ce livre.
    Mais le seul titre "Nietzsche et ses frères", si je me base sur ce que je connais des écrits de ce penseur, pointe quand même ce qu'il y a d'absurde dans le terme de "Nietzschéisme". Déjà, Nietzschéen, je trouve que ça sonne "croyant", "adepte" etc... Comme freudien, "Freud et ses frères" pourrait-on dire, aussi...
    Je proposerais donc "Nietzschéeur",comme on dirait "marcheur". ça éviterait peut-être pas mal de malentendus.

    RépondreSupprimer
  3. l'intérêt que je trouve à ces livres, c'est qu'ils nous obligent à ne pas oublier que l'oeuvre de Nietzsche n'est pas toute rose non plus. Dans la pensée de Nietzsche, il y a aussi l'apologie de la guerre, l'opposition maitres/esclaves, l'invitation à l'élimination des faibles, des questionnements sur la question raciale pas toujours cleans, un rapport à la question féministe pas très subtil... Bref. Et la réponse de ses admirateurs se résume souvent à des phrases du genre : "oui, mais tout cela, c'est symbolique, ce n'est pas ce qu'il voulait dire vraiment...". Eh bien non. S'il avait voulu dire autre chose, il l'aurait dit.

    Et quand on s'intéresse à la pensée de Nietzsche, on ne peut pas se contenter d'y piocher ce qui nous plait et de laisser en plan ce qui nous embarasse.

    Et pour nous embarasser, Nietzsche nous embarasse. Car nous autres, par exemple, sur Non de Non, qui aimons bien rappeler que nos concitoyens, dans leur grande majorité, sont de braves moutons qui ne sont bons qu'à brouter là où on leur dit de le faire, qui pensons, même sans nous l'avouer franchement, que nous faisons quand même partie d'une minorité d'analystes lucides, bref une forme de petite élite quand même, nous autres, donc, quelles conclusions tirons nous (ou ne tirons nous pas, préférant stagner dans un flou artistique) de nos convictions ?

    Nitzsche pose le doigt où ça fait mal. Et les anti-nietzschéens, tout comme les fans du moustachu passent beaucoup de temps soit à l'encenser, soit à le condamner, mais rarement à dérouler jusqu'au bout la pelote des conséquences de sa pensée...

    RépondreSupprimer
  4. Personne, du moins ici, n'affirme que la pensée du moustachu ait été pure comme de l'eau de roche.
    Je ne connais pas de pensées pures, à part celles qu'on nous a servies de jésus..Et encore...
    L'absurde vient d'un décorticotage d'une pensée qui est un tout et indécorticable.
    Prends n'importe lequel des individus de la planète, il dira des choses sublimes et des monstruosités. Il les écrira même.
    Je ne le taxerai pas pour autant de monstre.
    Tes analystes, donc, sont des charcutiers qui prélèvent sur la bête les morceaux qui alimentent le mieux leur soupe.
    Autre chose; Le Moustachu dit, en substance : C'est un mensonge, les hommes ne sont pas tous égaux, fil y a des orts et des faibles.
    Je schématise à outrance...Et il prétend que donner du pouvoir à un faible c'est la cata...Suffrage universel...
    ça fait pas bien, ça fait élitiste et ça fait preque fasche...
    Mais comment le nier sans mentir effrontément et pour vouloir se faire beau?
    Sans jeu de mot facile.

    RépondreSupprimer
  5. Il me semble qu'on trouve chez tous les philosophes des thèmes dérangeants car datés et liés à une époque. Un tel ira dénoncer les propos tenus par Platon dans la République de Platon, un autre dans les Fragments philosophiques de Renan... Misogynes, racistes, etc... Pour Nietzsche, ce qui me dérange personnellement, outre le fait qu'il peut être mangé à toutes les sauces, c'est que l'on ne parle que de ce qui dérange chez lui. Et l'homme derrière les mots, le philosophe-poète amoureux de la sagesse et de l'héroïsme antique ? L'enfant sensible, le fils d'un pasteur tourmenté, l'amateur de musique, l'homme traçant son chemin ? On a érigé sa pensée en sacerdoce et il faudrait se positionner face à elle... Un peu de légèreté, s'il vous plait, les fossoyeurs de philosophes !

    RépondreSupprimer
  6. @ Oniromancies : Tout à fait d'accord, tu dis très bien les choses : Nietzsche était avant tout un homme et, comme tout homme, il doit être appréhendé dans sa globalité, avec ses froces et ses faiblesses, avec toutes ses contradictions.

    @ Bertrand (autre moustachu) : "Autre chose; Le Moustachu dit, en substance : C'est un mensonge, les hommes ne sont pas tous égaux, fil y a des forts et des faibles. Je schématise à outrance...Et il prétend que donner du pouvoir à un faible c'est la cata...Suffrage universel... ça fait pas bien, ça fait élitiste et ça fait presque fasche... Mais comment le nier sans mentir effrontément et pour vouloir se faire beau? "

    C'est exactement ce que je voulais dire... J'ai pas du être clair, alors !

    RépondreSupprimer
  7. Beau point de vue que celui de Oniromanacies qui a aussi un beau nom.
    Ah, cher Stéphane, pas facile de discuter par commentaires.
    Mais je crois que nous sommes d'accord sur l'essentiel.

    RépondreSupprimer
  8. J'voulais dire "Oniromancies".
    Quel âne, fais-je !

    RépondreSupprimer
  9. Arigato gozaimasu !

    En fait, je suis tout imprégné d'une bande-dessinée sur Nietzsche que je recommande vivement.
    Il s'agit de "Nietzsche, se créer liberté" de Maximilien Le Roy, publiée début 2010 aux ed Le Lombard (réalisée à partir d'un livre de Michel Onfray).

    RépondreSupprimer
  10. Do itashimashité!

    "Oniromancies" est aussi le titre d'un "à-côté" du Grognard regroupant quelques extraits et portraits parus sur ce blog au nom si prometteur. Dont celui d'un certain Santoka, penseur zen (japonais) marcheur buveur à ses heurs et malheurs, dont les haïkus sont bigrement libres!...

    Voici la page :
    http://stores.lulu.com/revuelegrognard

    RépondreSupprimer
  11. L'honorable O'Basho a parfaitement raison de signaler le tiré à part du Grognard consacré aux Oniromancies de l'honorable Goulven : elles fleurent bon la fleur de lotus qui s'épanouit au petit matin sous le regard émue des grues impériales.

    Et j'espère bien que Goulven viendra nous reparler ici très vite de sa BD.

    Tiens, et ce midi, j'vais m'faire des nems...

    RépondreSupprimer
  12. Le philosophe Jean-Pierre Faye, entre autres auteur de" langages Totalitaires", rappelle que Nietzsche sera le seul penseur à signaler dès 1887 l'existence de l'"Antisemiten Partei", formé l'année précédente- "ce désagréable parti"dira-t-il.Par ailleurs, il déclara à son épouvantable soeur qu'il était un "irrémédiable anti-antisémite et Européen" Philosophe de la vie et non de sa destruction, il se comptait parmi les " blasphémateurs, les immoralistes, les errants, les Juifs, les jongleurs ou gens du jeu,au fond toutes les classes mal famées".Oui cette phrase prend un écho particulier aujourd'hui... Pierrick Hamelin

    RépondreSupprimer
  13. Bonjour Pierrick,

    Bien content de voir que tu viens traîner tes guêtres par là de temps en temps !

    Si l'envie te prend de proposer quelques textes ou coups de gueule ici, ce blog t'est grand ouvert !

    un p'tit lien en passantpour celles et ceux qui ne connaîtraient pas le travail du sieur Hamelin : http://grognardises.blogspot.com/search/label/HAMELIN%20Pierrick

    RépondreSupprimer
  14. Si l'on veut bien considérer Nietzche comme un philosophe de l'excès, lors on pourra enfin accepter sa pensée sans chercher à la récupérer. L'excès fonctionne sur le mode de la contamination virale qui n'épargne pas celui qui philosophe sur ce même excès. Aussi, sa pensée s'ouvre-t-elle à tous les excès : celui de l'écriture, mais aussi celui de l'interprétation, de la récupération.D'aucuns s'y casseront les dents qui n'auront pas admis cet état de fait. Marc Bozec.

    RépondreSupprimer