Affichage des articles dont le libellé est A REBROUSSE POILS. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est A REBROUSSE POILS. Afficher tous les articles

dimanche 14 novembre 2010

UN SAMEDI APRES MIDI...

Galerie du Centre Leclerc, un samedi, 14h30... Quelle idée, aussi, d’aller traîner à Leclerc, un samedi à 14h30, me direz-vous ? Et je vous répondrai : là n’est pas la question ! Non mais. Car si on commence comme ça on ne va pas s’en sortir.

14h30, donc, et une queue longue d’une bonne vingtaine de mètres à l’entrée de l’espace culturel. Des jeunes, des vieux, des prolos et des gens plus distingués, des têtes de profs, des têtes de ménagères... Heureux d’être là, mais calmes et courtois. Pas de bousculades ni d’accrochages. Mais qu’attendent-ils tous, ainsi... L’ouverture d’une billetterie pour des places de concert ? Pas du Hard Rock, apparemment, ni de la musique pour midinettes : le public est trop varié... Un chanteur passe-partout, style Florent Pagny ? Bof... Pas de quoi justifier une telle queue, qui s’allonge minute après minute.

Ma curiosité sociologique est piquée à vif... Qui peut bien attirer un public aussi hétéroclite ? Alors que je suis en pleine réflexion, un brave garçon costumé de gris, genre agent immobilier, un micro sans fil à la main, lance son annonce :

« Attention ! Un événement exceptionnel, aujourd’hui, de 15h à 17h, à l’espace culturel de la galerie Leclerc ! Michel Drucker sera là en personne, dans quelques minutes maintenant, pour dédicacer son dernier livre Rappelle-moi. »

C’est donc ça ! Je m’approche et je découvre en effet des piles de livres amoncelées sur deux tables. Difficile à en évaluer le nombre exact de volumes. Plusieurs centaines sans aucun doute. 500, peut-être ! Ils sont fous !

Mais quand j’essaye d’évaluer le nombre de personnes qui font déjà sagement la queue, j’atteins déjà presque la centaine... Et j’imagine qu’ils ne sont pas venus poireauter là uniquement pour apercevoir la bobine du beau Michel : ils comptent bien repartir avec un exemplaire dédicacé...

14h40... Les fans du présentateur continuent à s’agglutiner... Et moi, je me prépare à décamper. Quoi ! Sans attendre Michel Drucker ? Bin oui... Je ne le regarde déjà pas à la télé, alors en vrai, transpirant et pas maquillé...

En quittant le supermarché je repense à ces piles de livres dressées, sur les deux tables. Dans deux heures, c’est une évidence, elles seront quasiment liquidées... Je ne sais pas ce que vaut le livre de Michel Drucker. Ce que je sais, par contre, c’est que si je prends quatre des derniers livres que j’ai lus et aimés (Disons Géographiques de Bertrand Redonnet, Iles sans océan de Patrick Corneau, L’Intrus de Joaquim Hock et Chœur des contraires de Michel L’Hostis), je ne suis même pas sûr que la moyenne des ventes de ces quatre bouquins approche le nombre des livres vendus ce samedi, en deux heures, par Michel Drucker...

Et alors, me direz-vous ? Alors, rien... Cela me conforte juste dans l’idée que vous aviez raison : on ne devrait jamais aller faire ses courses un samedi après-midi à Leclerc...

Stéphane Beau

jeudi 21 octobre 2010

DE QUOI LA DEMOCRATIE EST-ELLE LE NOM ?

La manière dont Nicolas Sarkozy et ses sbires « gèrent » la grogne actuelle autour de la réforme des retraites me laisse terriblement perplexe. Car depuis le début, la ligne de conduite du Président de la République et de son gouvernement est relativement le même : « la réforme que nous mettons en place est bonne, juste et nécessaire, tant pis si une partie des français ne la comprend pas ». A cela ils rajoutent également, pour justifier leur légitimité que « Nicolas Sarkozy a été élu démocratiquement. Les français ont voté pour lui pour qu’il prenne ses responsabilités, et c’est ce qu’il fait, n’en déplaise à ses opposants ». Sous-entendu, derrière cela : la parole de la rue qui vient remettre en cause le vote des français est donc, d’une certaine manière, « anti-démocratique » et, de ce fait, illégitime. Ce qui explique la fermeté du discours tenu depuis le début par l’État et son gouvernement.

Le plus étonnant (ou effrayant), c’est de constater la tranquillité avec laquelle la grande majorité des médias reprend ces propos, sans jamais pointer du doigt sur ce qu’ils signifient vraiment. Car quel sens a le mot « démocratie » pour Sarkozy et ses hommes de main ? Il a été élu démocratiquement, d’accord, ce qui est quand même la moindre des choses en République, mais ensuite ? Quel sens donne-t-il à ce mandat ? Il a été élu pour appliquer un programme, explique-t-il, et il le fera. Déjà, là, on décèle un raccourci gênant : il effectivement été élu sur la base d’un programme. Un certain nombre de français, pas tous, et loin de là, a marqué son intérêt pour les propositions qu’il faisait, en effet. Ce qui ne veut pas dire que celles et ceux qui appréciaient ce programme le validait à 100% sur tous les points ni qu’ils signaient, en votant pour Sarkozy, un chèque en blanc lui octroyant tous les pouvoirs et leur interdisant par la suite toute réclamation.

D’autant qu’il y a souvent un écart assez important entre le « programme », pétition de principe, et les actes posés… Tout ce que Nicolas Sarkozy a mis en branle sur la question des Roms était-il posé dans son programme ? Pas en ces termes, en tout cas… Et sur les retraites ? Le programme du candidat Sarkozy portait plutôt sur l’option inverse de ce qu’il met en œuvre aujourd’hui. La crise est passée par là depuis, nous explique-t-il, il a bien fallu prendre des mesures. Pourquoi pas, mais sur quels critères ? La réforme qu’il met en œuvre est indispensable nous répète-t-il sans relâche. Elle doit être votée, que les Français le veuillent ou non. C’est ainsi, et il ne cédera pas. Ah bon ? Et pourquoi ne céderait-il pas ? Qu'est-ce qui l'en empêche ? Sa réforme est elle réellement représentative de ce que veulent les Français ? Pas si sûr, pourtant... Les derniers sondages annoncent que Sarkozy, avec 30% d’opinions favorables et 70% de défavorables, a fait exploser tous les records d’impopularité des Présidents de la République. Le pays est au bord de l’explosion, les rues sont noires de manifestants, et plus de 60% des Français semblent être plus ou moins solidaires des grévistes, mais tout cela ne compte pas. Tous ces braillards là ne comptent pas. Ils ne sont pas « démocratiques » !

Mais qu’est-ce que la démocratie, alors ? N’est-ce pas le pouvoir accordé au peuple de se désigner des représentants ? Et qu’est-ce qu’un représentant ? Un type qui décide tout seul, de sa propre « autorité », de son propre « chef » (les mots ne sont pas anodins) ce qu’il est bon de faire ? Non. Pour moi, ce type là n’est pas un représentant de la démocratie, mais un despote. Même s’il a été élu « démocratiquement », et même si sa politique se dit « éclairée ». Un despote est un dirigeant qui exerce sur son peuple un rapport d’autorité, et qui estime avoir sur lui une position hiérarchique supérieure. C’est un « chef », au même titre que le chef de famille dont l’autorité n’a rien de représentative. C’est un homme de « pouvoir » qui accorde plus d’importance à ce pouvoir qu’il détient, justement, qu’au peuple qu’il est sensé défendre. Et hélas : quand on vit sous le règne d’un despote, la démocratie n’est plus.

Nicolas Sarkozy est persuadé que sa réforme des retraites est indispensable ? Très bien, il en a le droit. Mais son devoir de représentant du peuple, dans un réel souci démocratique, n’est pas d’imposer son point de vue, mais de l’expliquer, de l’exposer et de le proposer. Après, si les Français n’en veulent pas, il n’a aucune légitimité pour légiférer contre l’avis de ceux qu’il représente. La France n'est pas une entreprise dont il a la gestion, mais un pays et surtout un peuple dont il est sensé être le porte-parole. S’il estime qu’en refusant sa proposition les Français commettent une erreur, libre à lui de se retirer dignement. Et si dans vingt ou trente ans tout le monde constate qu’il avait raison et qu’on aurait dû l’écouter, tant pis pour nous : c’est ça la démocratie. Mais un chef qui impose « sa » réforme sans accorder la moindre écoute à son peuple c’est un tyran, un despote, un dictateur, tout ce que l’on voudra, mais ce n’est plus un démocrate, et il n’y a rien d’étonnant à ce que les réactions de ses opposants dérivent vers la violence puisque c’est malheureusement le seul langage que les tyrans comprennent. Et moi, plus que le fond même du débat sur les retraites, c’est cette vérité là qui me heurte de plein fouet, aujourd’hui.

Notre fier Président, c’est évident, ne cédera pas. Il cassera les casseurs s’il le faut, il éparpillera les piquets de grèves, il libérera la France des vilains récalcitrants, il boutera les cégétistes hors des raffineries... Et après ? Après, nous verrons bien, en 2012, comment voteront les Français… Et s’ils réélisent encore un Président du même tonneau que celui que nous avons actuellement, s’ils font encore le choix d’un despote et non d’un représentant, la seule question qui nous restera alors à nous poser sera : méritons-nous réellement la démocratie !

Stéphane Beau

samedi 9 octobre 2010

SARKOZY ET SES DOUBLES

Mais pourquoi Nicolas Sarkozy inspire-t-il à ce point les auteurs de fictions ? C’est la question que je me posais, il y a peu, en lisant un des derniers volumes publié par les éditions du Petit Pavé : oSkar 1er le Bref, de Dominique Fournier. L’ouvrage, éminemment sympathique d'ailleurs, narrant sur le mode rabelaisien l’ascension royale d’un misérable bouffon, est merveilleusement écrit. La langue de Dominique Fournier est truculente (vocable obligé dans ce genre littéraire), l’ensemble est admirablement troussé et se lit avec autant de plaisir que de facilité. Mais pourquoi avoir choisi pour modèle de héros notre désespérant président ? Ce n’est pas banal comme choix.

D’autant moins banal que le principe en a déjà chatouillé plus d’un ces derniers temps. Je pense à Pierre Maraval, dont Le Président est mort a été un des succès de l’été, à Je suis partout, les derniers jours de Nicolas Sarkozy de Jean-Jacques Reboux. Sans parler des feuilletonesques Chroniques du règne de Nicolas 1er de Patrick Rambaud. J’ai même ouï dire que la prise de pouvoir de notre cher président allait bientôt être adaptée au cinéma !

Alors quoi ? Comment expliquer ce besoin de ramener au rang de fiction ce qui relève d’une réalité : à savoir que Nicolas Sarkozy est bien notre président, et qu’il a bien été élu démocratiquement… N’y a-t-il pas assez vraies critiques à adresser au véritable Sarkozy ? Pourquoi gaspiller du temps et de l’énergie à multipliers des doubles fictionnels ?

D’autant que cette transmutation de notre président en personnage de roman ou de cinéma, transmutation qui est la plupart du temps faite dans un esprit critique, voire contestataire, manque, à mon sens, le plus souvent sa cible. Car un « personnage », même le plus vil et le plus détestable, recèle toujours un fond de sympathie qui le rend attachant. Par principe, le roman ou la comédie ne reposent pas sur des argumentations rationnelles et objectives, mais bien sur des émotions, des ressentis, des sensations… Un personnage nous touche, nous émeut, nous agace, nous révolte, mais quelle que soit la nature de nos sentiments, la logique veut que l’on se laisse emporter par lui, sans réellement lui opposer de résistance. Car nous savons bien, en tant que lecteur ou spectateur, que dans un livre ou dans un film, même le pire salaud a sa raison d’être dans l’équilibre général de l'oeuvre.

C’est pour cela que je reste quand même extrêmement dubitatif quant à la valeur critique de ces fictions. Car Nicolas Sarkozy n’est pas un « personnage » et sa raison d’être dans l’équilibre général de notre pays et de ses habitants est parfaitement discutable. Et que plus on valorise le « personnage », moins on est ensuite en force pour condamner les actions de l’homme politique réel.

Néanmoins, je crois que je comprends assez bien cette tendance à vouloir faire de Nicolas Sarkozy un personnage de fiction. Car force est d’admettre que quand on le regarde et quand on l’écoute, on a presque besoin de se pincer pour admettre que ce type ait pu parvenir à grimper au plus haut échelon de la République. Comment un homme comme lui, petit, au physique ingrat, bourré de tiques, hargneux, irrespectueux, vulgaire, manipulateur, mégalomane, hypocrite, vénal, j’en passe et des meilleurs, a-t-il pu réussir à en arriver où il est : président de la République, plein aux as, copain avec tout ce que le MEDEF et le CAC40 comptent de membres les plus influents, marié avec une top-modèle, capable d’aller chiper aux partis adverses quelques uns de leurs plus éminents lieutenants… Difficile d’admettre, en effet, une telle réalité. Et l’idée de s’en approcher par le biais de la fiction est, bien entendu, tentante.

Pourtant, attention : Nicolas Sarkozy n’est pas une fiction. Ce qu’il fait subir aux Roms et aux tziganes aujourd’hui, par exemple, n’a rien de romanesque. Nous sommes confrontés à un pouvoir qui, par ses actes et par sa philosophie (Travail, Famille, Patrie) n’a jamais autant ressemblé au régime de Vichy. Il est dorénavant grand temps de redescendre des hauteurs émues de notre sidération et de revenir d’urgence dans le réel. L’heure n’est plus aux romans, aux comédies et aux caricatures, mais bien à la condamnation de l’homme réel et de sa politique.

Stéphane Beau

lundi 27 septembre 2010

LE RESPECT ? MON CUL...

Des lectrices attentives m’ont reproché, la semaine dernière, mon machisme latent. Je vais aujourd’hui essayer de me faire pardonner !

.

La scène : Deux hommes, la quarantaine, propres sur eux, dans une voiture...

Conducteur : Le problème, tu vois, c’est le respect... Les gens ne se parlent plus, ils ne s’écoutent plus, ils ne dialoguent plus...

Passager : C’est sûr ! Et la politesse aussi : bonjour, merci, au revoir, c’est quand même pas compliqué ! Quand on voit comment se comportent certains adultes, on se demande quelles valeurs ils peuvent transmettre à leurs enfants !

Conducteur : Tout à fait d’accord avec toi, et même... Merde...

Passager : Qu’est-ce qu’il y a ?

Conducteur : Il y a des travaux... ça bouchonne... On va être en retard...

Passager : Ah oui ! Tiens, essaye de te faufiler à droite, là, sur le trottoir...

Conducteur : Ouais... Mais... qu’est-ce qu’elle fout, celle-là... [Le conducteur klaxonne et fait signe à un autre automobiliste de se pousser].

Passager : Pourquoi elle recule pas ?

Conducteur : Putain de bonne femme... Quand on sait pas conduire on reste à la maison... Allez, recule... Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a à gueuler en plus ! Connasse ! Mais si, ça passe ! C’est déjà assez compliqué comme ça, alors si en plus on se tape des nulles comme ça !

Passager : Et voilà, à cause d’elle on va être en retard... alors qu’en passant sur le trottoir, c’était bon... Y en a vraiment qu’aime bien faire chier le monde... Ouais, c’est ça, regarde de l’autre côté ma poule... Tu t’en fous, t’es pas pressée... Tu dois être une femme au foyer... Tu vas pas être en retard pour faire les boutiques... Tiens, ça avance un peu...

Conducteur : Ouais, c’est bon, ça va passer... Attention, hop, c’est bon ! Allez salut poufiasse, on fonce...

Passager : Cool...

Conducteur : De quoi on parlait déjà ? Ah oui ! du respect...

.

Stéphane Beau

mardi 21 septembre 2010

RAJOUTONS EN UNE COUCHE...

La conversation bat son plein et je rêvasse dans mon coin, captant le flot des mots d’une oreille distraite…

.

- Tu sais que l’huile de palme, c’est pas bon pour la santé ?

- Ah oui ?

- C’est de la graisse hyper saturée ! C’est atroce pour le cholestérol et les maladies cardio-vasculaires !

- Alors faut pas en acheter !

- Ouais, mais y en a partout… T’as qu’à lire la liste des ingrédients sur les aliments que tu achètes !

- Bin mince…

- Et y en a même dans les produits de beauté !

- Non ?

- Si !

- Alors là, ça craint !

.

Arrive une troisième copine

.

- Vous parlez de quoi, les filles ?

- De l’huile de palme… Que c’est mauvais pour la santé…

- C’est sûr ! Et même que c’est pas bon pour la planète y paraît ! Comme les couches !

- Les couches ? Les couches d’ozone ?

- Non ! T’es sotte ! Les couches pour bébé !

- Euh ?

- Ouais, il paraît qu’on jette trop de couches pour bébés dans nos ordures… Et il faudrait qu’on se remette aux couches lavables…

- Mais c’est de la régression par rapport au féminisme ça ?

- Pas si c’est ton mec qui les lave !

- Exact !

- Et puis au moins c’est bio !

.

Je m’étire et je tente de m’incruster dans la conversation :

.

- Et la manière dont notre cher Président maltraite les roms et les gens du voyage, vous en pensez quoi ?

.

Regard agressif de la dernière venue :

.

- J’en sais rien, j’ai pas suivi l’actualité ces derniers jours…

.

Puis, se retournant vers ses deux amies :

.

- Et vous, vous l’avez essayé le régime du docteur Dukan ?

.

Stéphane Beau

lundi 6 septembre 2010

REQUIESCAT IN PACE...

Nous vivons une époque désespérément morbide... Voire même mortifère… Vous croyez que j’en rajoute dans le pessimisme ? Vous vous trompez, et je vais vous en apporter la preuve…

°

Avez-vous remarqué, en effet, à quel point les goûts de nos concitoyens les mieux intégrés, ceux que l'on nomme très justement les cadres moyens, flirtent de plus en plus intimement avec l’esthétique mortuaire ? Non ? Mais si, mais si… Regardez-y de plus près. Ne voyez vous pas que leurs jolis jardins deviennent de plus en plus « paysagers », comme les cimetières du même nom : allées de goudron noir, parterres de graviers blancs. Petits massifs minimalistes plantés savamment pour donner à l’ensemble un air tristement impersonnel de jardin public… Ne manquent plus que les tombes...

Et ces lourdes maisons qui fleurissent un peu partout, arborant crânement leurs façades de funérariums aux tons gris, noirs, bordeaux ou verdâtres… Sans parler des intérieurs aux mobiliers sans âmes, aux décorations standardisées tendance « M6 boutique », et aux lumières tamisées, qui offrent aux habitants un joyeux avant goût des chambres mortuaires qu’ils finiront bien par occuper pourtant, pour de vrai, un jour à venir… Berk !

Et les voitures ? Vous avez-vu leurs voitures ? De grosses bagnoles tristes, noires de préférence… Ca ne vous penser à rien ? A des corbillards, oui, c'est exactement ça… mais en plus sinistre encore, car les corbillards, au moins, sont fleuris…

Et vous osez continuer à me soutenir que quand toute une société commence à idéaliser l’ambiance « croquemort » il n’y a pas péril en la demeure ? Alors ça doit venir de moi...

Stéphane Beau

samedi 3 juillet 2010

LA GRANDE RELEGATION

J’ai publié, en 2009 aux éditions du Petit Pavé, un roman intitulé Le Coffret, à l’aube de la dictature universelle. Ce roman, décrit un futur assez sombre où le principe de précaution est devenu la norme et où l’usage des livres a été aboli. À un moment du roman (je ne vais pas vous dire lequel pour ne pas déflorer l’intrigue) un des principaux personnages se suicide. Mais même si ce suicide a son importance dans le déroulé du récit, je précise que Le Coffret ne peut en aucun cas être considéré comme étant un roman sur le suicide.

Pourquoi est-ce que je vous raconte cela ? Et bien parce qu’une étonnante mésaventure vient d’arriver à ce roman. Ainsi, il y a quelques temps de cela, j’ai appris qu’il avait été retenu par un club de lecteurs qui, travaillant en collaboration avec des professeurs de français exerçant dans un lycée, espérait pouvoir le faire lire aux élèves et organiser une rencontre-débat entre eux et moi. Bien que n’étant guère friand de ce genre de grand oral, j’avais trouvé l’idée intéressante, d’autant plus que les retours que j’avais eus d’autres jeunes lecteurs m’avaient laissé entendre qu’ils étaient assez réceptifs aux thèses développées dans le livre.

L’affaire était quasi bouclée quand, soudain, revirement de situation : les profs avaient changé d’avis et ne souhaitaient plus présenter Le Coffret. Pourquoi ? Parce qu’ils préféraient être prudents et ne pas étudier avec leurs élèves un livre abordant la thématique du suicide !

N’oublions pas que ces profs donnent à longueur d’année des cours à des gamins dont le quotidien est composé de films ultra violents, d’images et de messages où le sang, le sexe, la brutalité et l’inhumanité règnent sans partage. Des jeunes qui en savent plus long que pas mal d’entre nous sur les mille et unes manières de se défoncer la tête à grand renfort d’alcool ou de drogues diverses. De jeunes qui se plantent en bagnole le samedi soir à la sortie des boites de nuit. Des jeunes à qui l’on répète à longueur de journée qu’ils n’ont aucun avenir, qu’ils auront du mal à trouver un boulot, et qu’ils grandiront sur une planète pourrie jusqu’au trognon… Mais ce n’est pas grave. Et plutôt que d’essayer de les aider, ces jeunes, à digérer tout cela, justement, on préfère jouer la carte de la prudence… il ne faudrait quand même pas leur parler de suicide ! Ca pourrait les choquer ! Et pourquoi pas leur parler aussi de contraception tant qu’on y est ? Ou de violences faites aux femmes ? Ouh là là ! N’y pensez pas : vous pourriez les traumatiser ces pauvres trésors !

Bref, les profs souhaitent rester prudents vis-à-vis du suicide… Voilà une excuse que j’ai du mal à encaisser. Si encore ils avaient avancé des arguments d’ordre stylistique, littéraire, s’ils avaient trouvé l’histoire inintéressante, le bouquin mal construit, j’aurais compris. Mais refuser de parler du Coffret parce qu’il aborde la question du suicide ! C’est un peu fort. Et après ? S’ils veulent rester fidèles à leur logique, ces mêmes profs vont bientôt devoir virer de leur programme Madame Bovary. Et Baudelaire avec ses incitations à consommer de la drogue et du vin ? Hum pas très moral, ça… on vire. Et Rimbaud, Homosexuel et débauché… puis vendeur d’armes ? On vire… Verlaine ? On vire… Le grand ménage peut commencer !

Car oui, tous ces grands classiques (parmi lesquels j’ai l’outrecuidance de venir me glisser) abordent des thèmes dérangeants, avec lesquels il serait sans doute plus sage de se montrer prudent… en évitant de les lire, par exemple… Oui, les livres peuvent parfois être autre chose que des produits de consommation ou des objets de loisir. Oui, la lecture peut amener les lecteurs à explorer des univers qui peuvent les perturber, les secouer, les déranger…

Le plus amusant dans tout cela, c’est qu’en refusant de parler du Coffret pour la raison qu’ils invoquent, les prudents professeurs ne se rendent pas compte qu’ils ne font que donner plus de corps encore à la « grand relégation » qui est un des thèmes majeurs de mon roman. Qu’est-ce que cette grande relégation ? Une volonté politique de faire disparaître définitivement tous les livres qui, pour une raison ou pour une autre, pourraient venir perturber le train-train quotidien des humains. C’est ainsi que Nathanaël Crill, le héros du livre, découvre qu’en raison du principe de précaution, tous les bouquins jugés néfastes ont été détruits : les ouvrages philosophiques, politiques, critiques, bien sûr, mais aussi tous les romans.

Que Le Coffret soit finalement victime de cette même logique de relégation ne manque en tout cas pas de sel…

Stéphane Beau

samedi 26 juin 2010

LA VALEUR DE L'HOMME # 3

Ah, le foot ! La coupe du Monde ! Et tout ce qui va avec… Difficile de passer à côté. On en parle bien assez comme ça me direz-vous… Trop, même ? C’est possible… Alors pourquoi en rajouter une couche avec cet article ? Tout simplement parce que cette Coupe du Monde, par delà sa dimension purement sportive, est quand même un merveilleux miroir grossissant de presque tout ce qui dysfonctionne dans nos sociétés ! Et qu’on serait bien bête de se priver d’un tel exemple...

Ainsi, un des thèmes qui reviennent le plus souvent dans le feuilleton tragi-comique que nous a joué l’équipe de France, durant ce mondial, c’est celui de l’argent. Et du même coup, bien sûr, celui de son corolaire : l’idée de valeur.

« Avec tout ce qu’ils gagnent ces zozos là, ils pourraient quand même faire preuve d’un peu plus de bonne volonté pour courir derrière la balle » ; « Les joueurs sont-ils trop payés ? » ; « Vu ce que ces sportifs gagnent, ils devraient au moins essayer de donner du plaisir aux supporters »… Phrases récurrentes. Phrases étonnantes aussi. Car elles tendent insidieusement à valider le fait qu’il y a un quelconque lien entre l’activité des footballeurs et les sommes qu’ils gagnent. Un rapport de cause à effet. Un peu comme pour nos salaires à nous autres, gens normaux. Ainsi, si on travaille un mois, on est payé pour cela entre 1000 et 3000 €, en fonction – paraît-il – de la difficulté, de la pénibilité du travail demandé et du niveau de qualification et de compétence requis pour l’exercer. Certains vont au-delà : 5000, 10.000 €, mais bon, tout cela reste dans des ordres de grandeur concevables. Discutables, certes, mais concevables.

Mais là…

Vous rendez-vous compte que pour gagner ce que touche en un an un joueur moyen de l’équipe de France, un brave smicard (car le smicard est toujours brave) devrait travailler cinq-cents ans ! Cinq siècles ! C’est à peine si on arrive à se projeter aussi loin dans le futur. C’est presque aussi impressionnant quand on se retourne en arrière. Cinq siècles en moins, ça nous ramène à 1510, juste avant le règne de François 1er ! Vous vous rendez compte ? À ce niveau là, la question n’est même plus de savoir si, vu de ce qu’ils gagnent, les footballeurs devraient faire preuve de meilleure volonté sur le terrain ou être un peu plus souriants avec leur public. Si le monde dans lequel nous vivons fonctionnait normalement, le simple fait de savoir qu’un gus, en tapant dans un ballon, ramasse chaque heure ce que d’autres gagnent en un mois, devrait mettre un terme immédiat à la Coupe du Monde, pour ne parler que d’elle. Comment voulez-vous que des notions comme celles de « dignité », « d’’honneur » de « sacrifice » parlent à des types qui sont à ce point déconnectés de la réalité ? Et en plus, j’ai effectué mes calculs sur la base d’un smic français. Comme l’événement se déroule sur le sol africain, j’aurais pu prendre appui sur le salaire moyen de pays comme le Cameroun ou le Soudan (entre 100 et 300 €) : on n’aurait alors plus parlé en siècles, mais en millénaires !!! De quoi remonter jusqu’à l’érection des Pyramides d’Égypte, pour poursuivre dans notre mode de comparaison rétroactif…

La question n’est donc pas de savoir si les footballeurs sont trop payés, mais de comprendre comment une société peut en arriver à s’organiser ainsi. Je sais bien que les économistes sont là pour nous rappeler que si les footballeurs sont si bien rémunérés c’est qu’ils génèrent des richesses encore plus exorbitantes dont ils ne touchent en fait qu’une infime partie. Toujours la même chanson : heureusement que les nantis sont nantis car ce sont eux qui font marcher l’économie… mais au bénéfice de qui ?

Moi je vois tous les jours des types qui survivent avec 400 € par mois et qui doivent aller montrer patte blanche tous les quatre matins à Pôle Emploi ou au service social pour justifier du fait qu’ils ont toujours besoin de leurs allocations. Je vois des familles qui doivent mendier auprès des associations caritatives, CCAS et autres services sociaux les quelques dizaines d’euros qui leur permettront de pouvoir de nouveau être alimentées en eau ou en électricité. Et combien de familles obligées d’aller faire la queue aux banques alimentaires pour récupérer quelques patates, des couches pour les enfants ou du lait pour le biberon. Tout ça pour pouvoir continuer à payer leur loyer ? Et de plus en plus souvent, ces individus là travaillent, ils ont suivis des études, des formations. Ils respectent les lois, font de leur mieux pour ne pas se faire remarquer. Ils ont même parfois été artisans, chefs d’entreprises. En quoi ont-ils failli tous ces gens là ? Qu’ont-ils fait pour mériter de vivre ainsi ? Comment expliquer que même en vivant mille ans ils ne récolteraient pas le cinquième des primes que les joueurs de l’équipe de France devaient toucher après leur déroute sud-africaine ? Un homme ne vaut-il pas un homme dans le pays des Droits de l’Homme ? Non. Si on parle en termes de richesse, un Ribéry ou un Henry pèsent à eux deux le poids de 1000 à 2000 travailleurs pauvres… Et ces exemples footballistiques d’injustice sociale ne sont que des gouttes d’eau dans l’océan des injustices économiques. On le voit bien en ces temps où tous nos petits joueurs de la sphère politiques se font prendre les uns après les autres la main dans le sac… Mais quand s’élèvera-t-il enfin celui qui aura le courage de clamer que la devise Républicaine « Liberté Égalité Fraternité » n’a aucun sens et que le premier devoir civique digne de ce nom, aujourd’hui, devrait consister à détruire tous les édifices qui osent afficher cet indigne slogan sur leurs façades. Indigne non pas parce qu’il n’est pas respectable : mais parce qu’il n’est pas respecté.

Le plus triste, dans tout ça, c’est que toutes ces femmes et tous ces hommes qui galèrent au quotidien pour glaner de quoi survivre à court terme n’en veulent même pas au système qui les broie. Ils sont les premiers à admirer les footballeurs, quand ils sont bons et qu’ils gagnent des matchs. Sans doute par ce qu’au fond ils ne sont même pas capable d’imaginer qu’on puisse gagner réellement autant d’argent. Peut-être aussi parce qu’ils ont compris que le plus important, ce n’est pas d’être riche, mais d’avoir encore le privilège de rêver.

Stéphane Beau

samedi 19 juin 2010

LA VALEUR DE L’HOMME # 2

Je me souviens que lorsque j’étais enfant, puis adolescent, nous écoutions la radio – France Inter – pendant les repas. Nous ne parlions pas beaucoup de politique à la maison et ma prise de conscience de la réalité du monde passait pour l’essentiel par le biais des informations que distillaient les médias. Je me souviens ainsi de l’époque où j’ai commencé à découvrir toute l’étendue du conflit israélo-palestinien. Nous étions encore dans la première moitié des années 80. Je ne comprenais pas tout, bien sûr. Le Liban, Yasser Arafat, la Syrie, la politique israélienne, les soutiens et les défections de l’URSS, de la France, des États-Unis, tout cela se bousculait dans ma tête.

Mais ce qui m’avait le plus marqué, en ce temps là, plus encore que tous les tenants et aboutissants de ce conflit, c’était la manière dont les médias abordaient la question des pertes humaines. Qu’un soldat israélien soit tué, par exemple, et c’était un tollé général. On connaissait son nom, sa photo était diffusée dans les journaux, on pouvait même avoir des informations sur sa vie privée : marié, trois enfants… Par contre, lorsque les morts étaient arabes, les informations étaient nettement plus lapidaires : trente morts et soixante-quinze blessés dans les rangs palestiniens… Point à la ligne. Quelques esquisses d’indignation supplémentaire lorsqu’un ou plusieurs enfants avaient été touchés, mais sans plus… Comme si le seul intérêt que l’on pouvait réellement accorder à ces morts là ne pouvait être que comptable.

De la même manière, j’ai gardé le souvenir d’échanges de prisonniers entre palestiniens et israéliens. Là encore, la disproportion numérique m’épatait. Je n’ai plus les chiffres exacts en tête, mais je me rappelle qu’Israël pouvait parfois libérer plusieurs dizaines de prisonniers palestiniens en échange d’un seul de leurs pilotes, par exemple, tombé entre les mains ennemies. Par delà le conflit lui-même, cette façon de comptabiliser les hommes relevait pour moi de l’inconcevable. Pourquoi un homme ne valait-il pas un homme ? Pourquoi fallait-il avoir au moins trente morts arabes pour que l’on commence à parler d’événement tragique alors que l’on parlait déjà de crime lorsqu’un israélien était blessé. Pourquoi, lors des échanges de prisonniers ne proposait-on pas, de part et d’autre, un nombre équivalent d’individus ? Et pourquoi la balance penchait-elle toujours du même côté ?

C’est ainsi que, petit à petit, je me suis de plus en plus senti sensibilisé à la cause palestinienne. Non pas tant pour des raisons politiques, morales ou idéologiques que pour des raisons évidentes d’injustice comptable. Je ne savais pas si Yasser Arafat était un terroriste ou un héros de la résistance, je ne savais pas si les israéliens étaient des victimes ou des coupables. Ce que je savais, c’était que la peau d’un arabe valait moins cher que celle d’un juif. Et cela me révoltait.

Depuis, j’ai pu constater à de nombreuses reprises que les hommes n’avaient pas la même valeur partout, qu’un irakien ou un afghan « valait » nettement moins qu’un soldat américain ; qu’un tchétchène ou qu’un petit rwandais « valait » moins qu’une célèbre femme politique prisonnière des rebelles colombiens dont la libération a été un événement international...

En écrivant cette chronique, il m’est également revenu en mémoire qu’au Muséum d’Histoire Naturelle de Nantes les visiteurs ont longtemps pu admirer une « peau de chouan », autrement dit la peau d’un homme, tanné de la même manière que celle d’une vache ou une chèvre. Il n’y avait aucune indication : on ne savait pas qui était ce vendéen, ce qu’il avait fait, qui l’avait ainsi dépecé et pourquoi. Seule restait sa peau, parcheminée par les ans. La valeur d’un homme ramenée à la valeur de sa peau : pouvait-on imaginer une symbolique plus cruellement parfaite ? Depuis quelques années, cette « peau de chouan » a été remisée dans les réserves du musée : des visiteurs, choqués, s’étaient plaints. Imaginez donc ! Des hommes qui ne valent pas plus cher que leur peau, ils en voyaient mourir des centaines sans frémir, tous les ans, au journal de 20 heures. Mais là, exhibé dans une vitrine, non ! C’était trop…

Drôle de monde.

Stéphane Beau

samedi 12 juin 2010

LA VALEUR DE L’HOMME # 1

À plusieurs reprises ces derniers temps, lors de différents débats, sur le net ou ailleurs, on m’a reproché de défendre l’idée que « tout se valait ». Ce qui a tout de même fini par m’étonner vu que, sans aucun doute possible, c’est une conviction que je n’ai pas (je vous mets même au défi de trouver une seule ligne de moi où j'ai pu soutenir une telle thèse). Alors, pourquoi cette récurrente critique ? Après avoir passé en revue tous les contextes où cette accusation – qui se voulait décisive – m’avait été assenée, j’ai pu noter d’intéressantes similitudes. À chaque fois, en effet, j’étais opposé à des personnes qui s’évertuaient à me démontrer qu’il existait des échelles de valeurs parmi les hommes, échelles qui justifiaient des hiérarchies plus ou moins formelles en fonction de leurs goûts artistiques, culturels, vestimentaires, en fonction de leur façon de consommer, de parler, de s’aimer, d’éduquer leurs enfants… Et quand je pointais un doigt trop farfouilleur sur le fait que les valeurs qu’ils me présentaient reposaient souvent sur des bases floues et arbitraires, ils finissaient toujours par clore le débat en me lançant un rageur : « c’est sûr que c’est plus simple de se retrancher derrière le tout se vaut ! »

Plus simple… pour qui ? Pour moi je ne sais pas, mais pour celui qui concluait ainsi le débat, sans aucun doute ! Car nous sommes tous pareils. Quand il s’agit de déterminer une échelle de valeur, nous fonctionnons tous de la même manière. La main sur le cœur, et en toute objectivité (bien sûr) nous sommes tous intimement persuadés que nous sommes assez représentatifs de ce qui se fait de mieux. Oh, on ne l’exprime pas aussi ouvertement : nous sommes modestes, voyons ! Non, on biaise, on bricole. On s’invente des cadres, des règles, des normes, des valeurs que l’on déroule tranquillement, comme si de rien n’était, et au final on constate (oh miracle !), que nous ressemblons quand même énormément à l’idéal type que nous avons innocemment mis en lumière ! C’est ainsi que, par un heureux hasard, l’artisan trouve que son statut d’indépendant est quand même plus noble que celui du salarié, le fonctionnaire estime que son dévouement au service public est quand même plus digne que le travail de l’artisan qui travaille pour son seul profit, le catholique pense qu’il est plus respectueux de la fraternité entre les hommes que le vil athée qui ne se soucie que de sa jouissance personnelle, et inversement que l’athée est persuadé qu’il est beaucoup plus fraternel que ce salaud de catho qui ne songe qu’à son salut… On pourrait étendre la liste indéfiniment.

Le problème, c’est que dans notre beau pays des Droits de l’Homme (avec des majuscules, comme il se doit) il y a aussi une valeur suprême avec laquelle il est toujours malaisé de transiger : la Démocratie (tiens, on va lui coller une majuscule, à elle aussi). Démocratie qu’il est difficile de dissocier de sa petite sœur : l’Égalité (et hop, « É » majuscule, tant qu’on y est)… Et quand on s’amuse à bricoler des échelles de valeurs, forcément, à un moment ou à un autre, on vient se heurter à ces valeurs de démocratie et d’égalité. Ce qui n’est pas grave en soi, sauf si on veut gagner sur les deux tableaux en décrétant à la fois que l’on est un scrupuleux démocrate qui respecte tout le monde également et que l’on est persuadé qu’il existe entre les hommes d’indéniables degrés de valeurs…

Enfin quand je parle de « problème »… C’en est surtout un pour moi qu’il y en a un car, pour l’essentiel, mes contradicteurs ne semblent pas trouver dans ce grand écart quoi que ce soit de troublant. Oui, ça me pose problème qu’on affirme une chose et son contraire sans se soucier de voir comment les deux morceaux de l’histoire peuvent s’accoler ensemble… Mais étrangement, ce genre d’exigence semble être passé de mode. On est sans doute entré dans l’ère de l’affirmation… Fini le temps de la réflexion et de l’analyse…

La question que je pose en général à mes interlocuteurs, question qui était très en vogue en 1968, est pourtant d’une simplicité enfantine : « d’où parlez-vous ? ». Quand je vois par exemple un écrivain qui s’échine à me démontrer qu’il y a une bonne et une mauvaise littérature et que je constate, comme par hasard, que la bonne littérature, selon lui, c’est celle qu’il aime et qu’il pratique, désolé, mais je souris. Idem quand je vois trois critiques littéraires débattre le plus sérieusement du monde pour aboutir à la conclusion que, plus encore que l’auteur ou que l’œuvre elle-même, c’est le regard du critique qui donne toute sa valeur à un livre (véridique !)… Idem quand je vois un patron m’expliquer qu’il n’y a rien de mieux que la valeur travail ou un ouvrier agricole qui m’explique qu’un vrai homme, c’est un homme qui sait se servir de ses mains…

Le plus amusant, c’est que ceux qui me prêtent cette idée que « tout se vaut », et qui défendent donc l’option inverse (à savoir que « tout ne se vaut pas ») sont bien souvent des anticapitalistes convaincus qui, par ailleurs, n’ont de cesse de combattre la marchandisation de la vie quotidienne… Et là, pourtant, eux que révulse toute tentative de rabaisser l’homme à une marchandise trouvent parfaitement naturel de ramener soudain, par un biais détourné, cette notion de « valeur » dans les relations humaines.

Eh bien moi, désolé, et tant pis pour tous ceux que cela agace : je maintiens que la question de la valeur ne m’intéresse pas. Elle ne me « parle » pas, elle ne m’inspire rien. Je me fous de savoir si mes goûts valent plus ou moins que ceux du voisin. Je me contrefous de savoir si ma maison, ma voiture valent plus que la maison et la voiture de mon prochain. Je me moque de savoir si mes lectures valent mieux que celles de tel ou tel autre lecteur… Bref, je me fiche de savoir si tout se vaut ou non : ce que je m’efforce de faire, c’est de rester fidèle à ce principe simple qui veut qu’en terme d’humain rien n’est comparable et que toute tentative pour assigner aux hommes, aux choses, aux idées ou aux goûts, des valeurs spécifiques ne peut qu’entrouvrir la porte à des principes de discrimination et d’exploitation que je ne peux pas approuver.

Stéphane Beau

samedi 29 mai 2010

LA REALITE EST UNE FICTION COMME LES AUTRES…

Chaque vendredi soir, ma fille de huit ans ne manquerait pour rien au monde la diffusion de Koh-Lanta, cette émission estivale où une quinzaine de candidats abandonnés sur une île déserte, doivent survivre avec les moyens du bord et s’éliminer en votant, tous les trois ou quatre jours, les uns contre les autres.

– J’ai de la chance d’avoir des parents sympas, précise ma fille à chaque fois, parce que les parents de Lili ils ne veulent pas qu’elle regarde ! – Ah bon, pourquoi ? – Parce qu’ils disent que la « télé réalité » c’est idiot et qu’il ne faut pas regarder ça.

Cette condamnation d’office de la « télé réalité » par toute une partie de la population m’a toujours laissé perplexe, car elle porte un jugement sans appel sur une question qui n’est pas neuve et qui pourtant est toujours d’actualité : qu’est-ce que la réalité ? Un des postulats récurrents des détracteurs de la « télé réalité » est le suivant : tout est truqué, scénarisé ; il n’y a donc, par conséquent, aucune raison de perdre son temps à regarder des émissions où tout est faux et où tout est fait pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Présenté de la sorte le débat semble effectivement clos. La question est pourtant plus complexe.

À la « télé réalité », qui ne serait que mensonges, fictions, ces détracteurs zélés opposent généralement la vraie réalité : celle de la vraie vie.

Mais qu’est-ce que la vraie vie ? La encore, la question est aussi vieille que la philosophie. Quand on interroge les contempteurs de la « télé poubelle » sur leurs goûts propres (c’est le cas de le dire), ils répondent généralement qu’ils aiment les reportages et les documentaires (de préférence sur Arte) mais aussi le cinéma d’auteur (de préférence cosmopolite mais pas trop américain), également la musique (la vraie : le jazz, le classique ou la bonne variété française : Brel, Ferré, Brassens) et la littérature. Le plus étonnant c’est que, si l’on met pour le moment de côté le cas un peu particulier des reportages et des documentaires, nous constatons que les ennemis de la « télé réalité » lui opposent ainsi bien souvent des… fictions (c’est-à-dire des œuvres d’arts, des créations, des produits de l’imagination).

Et pourquoi pas, me direz-vous ? On sait bien depuis les grecs et leur célèbre catharsis que le fait de donner à voir une reconstruction de la réalité ouvre sur cette dernière une fenêtre dont la valeur ne peut pas être négligée. On sait bien aussi que, depuis des siècles la philosophie et l’art rivalisent d’efforts pour essayer de déterminer qui, de la raison ou de l’émotion, de la froide analyse ou du fol enthousiasme, est le plus apte à s’approcher au plus près de cette maudite fuyante réalité. Mais même les plus vaillants aventuriers de l’esprit qui ont essayé de réduire à néant cette frontière entre l’art et la philosophie (Nietzsche, Bergson, Tolstoï etc.) s’y sont cassé les dents.

Qu’est-ce qui fait que certaines fictions seraient plus proches de la réalité que d’autres ; et parallèlement, pourquoi certaines réalités (celles de la « télé réalité » par exemple) seraient-elles plus fictives que d’autres ? Cette question n’a en fait de sens que si on accepte le dualisme de base qu’elle sous-entend et qui est le suivant : il y a bien une réalité et, par conséquent, tout ce qui ne relève pas de cette réalité ne peut relever que de la fiction. C’est là, sans doute, que se niche le nœud du problème.

Pour ma part, en fidèle lecteur que je suis des œuvres de Jules de Gaultier et de son concept principal, le Bovarysme, (qui postule que tout ce qui se conçoit se conçoit forcément autre qu’il n’est, et que si le monde réel existe, nous ne sommes de toute manière pas en mesure de l’appréhender, juste de le reconstruire en fonction de nos propres besoins), le regard que je porte sur ce débat peut se résumer en ces quelques mots : « La réalité est une fiction ; la fiction est une réalité ». Partant de là, la question de savoir si la « télé réalité » est moins réelle que d’autres formes d’expressions perd tout son sens au profit de cette autre question : pourquoi cette reconstruction de la réalité gêne-t-elle une partie du public, et généralement cette catégorie de personnes qui estiment être, culturellement parlant du moins, au-dessus du panier (on retrouve également ce discours de dénigrement de la « télé réalité » dans certaines catégories sociales moins favorisées, mais je pense qu’une analyse plus approfondie montrerait que ce dénigrement traduit plus un phénomène d’imitation – pour être en conformité avec l’opinion dominante – qu’un véritable jugement raisonné).

Qu’y a-t-il donc, dans cette fichue « télé réalité » qui agace tant ses détracteurs ? Peut-être est-ce tout simplement qu’elle vient heurter de plein fouet, justement, ce dualisme réalité/fiction qui est un des fondements de notre civilisation, et qui est aussi un des garants de la stabilité de l’ordre établi. Car, comme nous l’avons dit, la reconstruction du réel ne se fait pas n’importe comment, mais en fonction de besoins et d’intérêts bien précis : en effet, le plus important n’est pas – contrairement à ce qui est généralement dit – d’approcher au plus près du réel, mais de donner un sens idéologique et moral inaltérable à ce réel reconstruit : distinction claire du bien, du mal, du vrai, du faux, du bon, du mauvais. Et ce que cette reconstruction du réel craint le plus, c’est tout ce qui peut venir faire vaciller ses assises et mettre à mal tout l’édifice, qui n’est logique qu’à la seule condition que l’on ne s’intéresse pas trop à ses fondations.

Qu’est-ce que les détracteurs de la « télé réalité » attendent généralement des films ou des reportages qu’ils regardent : qu’ils les aident à intégrer dans leur logique de reconstruction du réel tous les éléments bruts qui pourraient avoir un effet perturbateur [1]. À partir du moment ou réalité et fiction sont clairement posées comme étant deux données radicalement opposables, tout peux se reconstruire logiquement : les journalistes peuvent disserter sans fin sur les plus horribles informations : elles se trouvent automatiquement intégrées à un ordre moral et émotionnel logique (bien, mal, juste, injuste, triste, joyeux)[2] ; les films ou les romans peuvent bien présenter des histoires compliquées et mettre en scène des personnages aux psychologies complexes, les codifications bien huilées de l’écriture et de la mise en scène font que, par un subtil travail d’analyses, de comptes rendus, de débats, tout ce qui est potentiellement perturbant pour l’ordre établi peut sans souci être retraduit en termes acceptables.

Le problème de la « télé réalité » justement, c’est qu’elle ne joue pas le jeu ou plus exactement, qu’elle le joue à fond. Non seulement elle ne propose pas de véritable clé de lecture permettant d’assimiler ce qu’elle offre au téléspectateur mais en plus elle brouille les cartes en présentant à ce dernier le paradoxe d’une réalité ouvertement reconstruite qui ne laisse aucun doute : oui, la réalité est bien une fiction. Celle là, mais aussi toutes les autres. Pourquoi les relations humaines présentées dans Koh-Lanta seraient-elles plus fausses que celles qui se jouent ailleurs ? Pourquoi seraient-elles moins vraies que toutes les autres relations humaines, qu’elles soient professionnelles, familiales, amicales qui reposent elles aussi sur des reconstructions fictives de ce que doivent être ces réalités.

Les candidats qui évoluent dans le cadre de Koh-Lanta sont des individus comme les autres : leurs sentiments, leurs réactions, leurs forces et leurs faiblesses ne diffèrent en rien de ce qui existe ailleurs. Ils sont même bien souvent beaucoup plus sages et nuancés que la moyenne. Nous passons notre temps à voir vivre de vrais gens autour de nous, au travail, chez nous, dans la rue. Nous passons également une grande partie de notre temps à analyser leurs faits et gestes, à débattre sans fin sur ce qu’ils font (et cela sur un spectre qui s’étend des plus basiques cancans de la pause café au études sociologiques les plus poussées). Alors, pourquoi ne pourrions-nous pas regarder vivre les aventuriers de Koh-Lanta sans en faire tout un plat, sinon parce que, ce que ces derniers nous renvoient de manière inconsciente sur la fragilité de la réalité et sur l’omnipotence de la fiction, est trop difficilement acceptable pour beaucoup d’entre nous ?

Un des candidats du Koh-Lanta de cette année [3], prénommé Hakim, est assez emblématique de toute cette ambiguïté qui tourne autour de la « télé réalité ». Le jeune homme, éboueur dans la région nantaise, est indéniablement le plus lucide de tous les candidats. Il sait pourquoi il est là : gagner. Il n’est pas là pour se faire des amis – ni des ennemis, et il sait que s’il est éliminé, ce n’est pas une catastrophe : savoir jouer, c’est aussi savoir perdre. Il porte sur les petits mélodrames qui constituent le quotidien des aventuriers un regard toujours plein de recul. Là où les autres s’emberlificotent dans des questions de loyauté, de trahison, de respect du groupe et des ses chefs – questions qui constituent de magnifiques reproductions miniatures des mensonges sociaux qui ont cours à l’extérieur –, lui trace sa voie, tranquillement, en individu libre, sachant composer avec le groupe quand il le faut, sachant mettre en place des stratégies individuelles à l’occasion (cacher des noix de cocos, se rapprocher de tel ou tel concurrent dont l’amitié est un atout important).

Et paradoxalement, en jouant pleinement le jeu, (c’est-à-dire en refusant de jouer le jeu que la production et ses camarades naufragés attendent de lui) Hakim nous offre une mise en abîme assez étonnante qui rend l’opposition entre réalité et fiction encore plus complexe. Car quel est le souhait réel des concepteurs de l’émission Koh-Lanta (et de la plupart des émissions qui s’inscrivent dans le même registre) : c’est que les candidats se comportent face aux caméras le plus naturellement possible, autrement dit, qu’ils soient aussi fictifs qu’ils le sont dans leur réalité. Mais à partir du moment où un candidat ne joue pas le jeu en rappelant justement que tout ceci est un jeu, il fausse la belle mécanique et donne au spectacle une dimension supplémentaire qui, selon moi, vaut bien ce que l’on peut trouver – n’en déplaise aux parents de Lili – dans maints films d’auteurs, maints romans et maints bouquins de philosophie que les gens cultivés couvrent d’éloges.

Le problème principal, ai-je envie de dire, en conclusion, ce n’est pas que des émissions comme Koh-Lanta existent ou non : le problème c’est qu’elles viennent mettre le doigt sur l’hypocrisie générale qui régit les normes sociales et les cadres moraux de nos sociétés et que trop rares sont ceux qui peuvent entendre que la vie n’est au final qu’un jeu qui n’a rien de réel. Le problème, c’est qu’il y a beaucoup trop peu de Hakim parmi nous pour renvoyer aux bien pensants toute l’absurdité de leurs mensonges vitaux et des fictions quotidiennes auxquelles ils s’accrochent désespérément comme des naufragés – des vrais cette fois-ci – agrippés à leur bouée de sauvetage. .

Stéphane Beau (2008)

[1] Un peu comme les rêves et le sommeil permettent aux dormeurs d’assimiler tout ce qu’ils ont vécu durant leur vie éveillée. [2] Ordre logique qui diffère bien sûr selon le lieu où l’on se trouve. [3] Texte écrit en 2008.

mardi 18 mai 2010

LE SEXE FORT A UN COUP D’MOU…

Les hommes sont tous des cochons, c’est bien connu. Les aventures extra-footballistiques de nos stars hexagonales du ballon icosaèdre (j’aurais pu écrire « rond », mais ça sonnait moins bien…) sont là pour nous le rappeler. Je trouve d’ailleurs amusant de noter, au passage, et sans lien quelconque avec la suite de mes propos, qu’initialement les ballons de football ont été fabriqués avec des vessies… tout comme les préservatifs… Comme quoi… Voudrait-on nous faire prendre des vessies pour des lanternes ?

Bref, je m’égare... Les hommes sont tous des cochons, disais-je. J’écoutais il y a quelques temps de cela, à la radio, des anonymes qui appelaient pour donner leur point de vue sur ce passionnant[1] débat. Les femmes étaient unanimes. Les hommes sont quand même, par nature de vilains cavaleurs qui passent leur temps à tromper leur légitime et à avoir des désirs lubriques.

Berk… Il ne fait pas bon être un homme par les temps qui courent !

Mais comme je suis un homme malgré tout (j’ai pas fait exprès) je vais quand même tenter de défendre la cause des membres (pas de jeux de mots douteux, merci) de ma tribu.

Les hommes passent leur temps à avoir des relations extraconjugales, donc. Bon… C’est pas bien… Mais ces aventures, ils les ont avec qui ? Avec des chèvres ? Des poupées gonflables ? Non, avec des femmes, en général… Mince ! Alors, les femmes aussi ! Mais alors, ce sont des cochonnes elles aussi ? Ah non ! Elles, c’est différent : elles vivent leur sexualité de manière épanouie ! Ah oui, c’est sûr, ça n’a rien à voir…

Je sais bien que la condition féminine, notamment en matière de sexualité, n’a pas toujours été des plus positives et qu’aujourd’hui encore, d’une manière globale, le tableau est loin d’être rose. Mais quand même, on constate un drôle de renversement dans nos pays dits civilisés. Imaginez donc : un homme qui regarde un film de cul, c’est… ? Un vicieux, bien sûr ! Une femme qui n’a pas de godemichet dans son sac à main ? Une coincée… Un homme qui offre de la lingerie sexy à sa bien-aimée, c’est… ? Un obsédé, voyons ! Une femme qui offre un string à son mari ? Une femme sensuelle qui sait donner du piment à sa vie de couple… Un homme qui se paluche, c’est… ? Un pauvre type qui n’a pas de copine, voire même, éventuellement, un pervers… Une femme qui se masturbe ? Elle découvre toutes les potentialités de son corps !

A tel point qu’on a l’impression, aujourd’hui, que tout ce qui peut relever de la sexualité féminine est synonyme de beauté, de libération et d’élévation et que tout ce qui se rapporte à la sexualité masculine renvoie à l’exploitation, à la vulgarité et aux instincts les plus primaires… Vous imaginez, vous, un magazine masculin vantant les mérites d’un sex-toy pour homme : « Mal au poignet ? Essayez la machine à branler ! Prix adaptés à toutes les bourses »… Je ne suis pas sûr que ça passe...

D’ailleurs les pubs ne s’y trompent pas. J’en vois au moins deux qui jouent avec la symbolique de la masturbation. La première met en scène une femme qui prend son pied, seule, à genoux sur son lit. Son petit ami, qui est à l’extérieur, essaye de la joindre au téléphone, mais elle ne répond pas, trop occupée à se faire du bien. Pourtant, le garçon insiste. Au final, le spectateur comprend que madame est assise sur son téléphone portable et que c’est son chéri qui, en téléphonant, génère les orgasmiques vibrations. Madame est contente ; monsieur aussi. Tout va bien.

Autre pub : un homme seul se trouve dans une cuisine, face à un évier. Il tourne le dos à la caméra. Le mouvement de va-et-vient exercé par son bras est très explicite : il est en train de se tirer énergiquement sur la nouille. Par contre, autant le plaisir de la femme dans la pub précédente était représenté de manière poétique (tons chauds, lumières tamisées), autant là, l’ambiance est tristounette : lumière vive, plaisir pris apparemment à la sauvette. Et soudain, l'épouse de ce honteux adorateur d'Onan entre dans la pièce. Stupeur ! Que fait son cochon de mari ? Monsieur se retourne tout penaud. Ouf ! Il était en train de battre des blancs en neige (il me semble). Tout va bien, la morale est sauve…

*

A la télé, il y a quelques jours de cela, dans je ne sais plus quelle émission de téléréalité à la noix, il y avait deux femmes en quête de l’homme idéal qui discutaient entre-elles :

Femme n°1 : Et Jonathan, il ne te plait pas ? Il est pas mal ?

Femme n°2 : Ouais, mais il est trop sûr de lui… Il doit cavaler après toutes les filles. J’ai besoin de quelqu’un sur qui compter, pas d'un coureur de jupons…

Femme n°1 : C’est sûr… Alors il y a Helmut…

Femme n°2 : Helmut ! Ca va pas ! Il m’a dit qu’il n’avait pas eu de relations sexuelles avec une femme depuis plusieurs années ! Il doit avoir un problème ! C’est pas normal ! Moi je veux pas d’un type comme ça !

Et au final, vous savez quoi ? Elle a choisi Jonathan … La cochonne !

Stéphane Beau

Crédit illustration : http://www.photosaga.com/curios/pages/L'oeil%20cochon.htm


[1] Heu…

mercredi 12 mai 2010

LA REPUBLIQUE DES CLOWNS

Ah ! Comique, quel beau métier ! Enfin, comique : clown, bouffon, saltimbanque… vous savez bien ? Ceux qui ont le droit de rire de tout ? Rappelez-vous l’affaire « Guillon/Besson » par exemple, il y a quelques semaines, l’histoire des « yeux de fouine » et du « menton fuyant » (on dirait presque un titre de fable de La Fontaine !). Que de niaiserie dans tout cela. Et que les réactions en chaine, unanimes et consensuelles, des défenseurs de Guillon étaient insupportables ! Mon Dieu, rendez-vous compte ! Besson ose se plaindre ! On veut bâillonner un humoriste ! On veut museler la démocratie ! Car les humoristes sont les porte-étendards de la démocratie, tout le monde le sait. Leur sens de la caricature et de la dérision est sacré ! Dire qu’un humoriste a loupé sa blague, qu’il est tombé à côté de la plaque, c’est absolument interdit ! Pire, on frôle le fascisme ! Attention, on peut rire de tout, mais on ne rigole pas avec ça ! Marre pourtant d’entendre tous les bien-pensants seriner à qui mieux-mieux que les humoristes ont tous les droits ? Ah bon ? Ils ont de la chance alors… Je vais peut-être faire ça comme métier ! Les humoristes auraient des droits que les autres n’auraient pas ? Ça, c’est sacrément démocratique pour le coup ! Mais c’est curieux, quand même comme façon de concevoir les individus : « tiens, toi t’es un comique, t’as tous les droits. Peu importe de savoir si t’es drôle, si tu ne l’es que parfois ou 24h sur 24, t’es un comique, et t’as tous les droits, c’est comme ça, ça s’discute pas… » Comme s’il n’y avait pas chez les comiques la même proportion d’imbéciles et de sales types qu’ailleurs ! Comme s’ils n’avaient pas les mêmes œillères et les mêmes préjugés que le commun des mortels. Car ce qui pose problème dans un débat comme celui qui s’est joué autour de « l’affaire » Guillon/Besson, ce n’est pas la question de l’humour et de la place laissée dans la société à la dérision, à l’impertinence, à la satire. Non, ce qui pose problème c’est la manière dont tous ces zozos là utilisent l’espace médiatique pour donner aux badauds leur dose de haine, de souillures et de scandales. Et sur ce plan là, Besson et Guillon appartiennent à la même famille… En effet, sur quoi reposent la plupart du temps les chroniques des Stéphane Guillon, Didier Porte, Guy Carlier, Christophe Halévêque ? Sur de l’humour ? Non, c’est bien ça qui cloche. Elles reposent sur ce qu’il y a de moins noble en nous : l’esprit grégaire et le plaisir de hurler avec les loups. Qu’attendent de plus en plus les fans des Guillon, Carlier and Co ? L’expression d’une vérité supérieure ? Non point. Un regard critique et décalé ? Pas plus. Ce qu’ils attendent ? C’est que leurs « comiques » tapent là où ils doivent taper, là où ils sont « programmés » pour taper. Les jeux du cirque en quelque sorte. Faut que ça saigne et que ça excite les sens… Peu importe les moyens, il faut y aller : le public attend son spectacle. Il faut taper sur les hommes politiques (normal, ils sont tous pourris), sur les présentatrices (surtout si elles sont blondes et si elles officient sur la première chaine ou sur la TNT), il faut taper sur la télévision et sur ses programmes (forcément décérébrant) : double coup de marteau pour la télé réalité, bien-sûr, et sur la faune people, sur tel romancier trop à la mode, ou sur telle chanteuse qui plait trop aux ados… Le problème, c’est que dans la plupart des cas maintenant, il n’est même plus nécessaire d’écouter les chroniques de nos comiques : on sait d’avance ce qu’elles vont contenir… Non, c’est plus vicieux… C’est justement parce qu’ils savent ce qu’elles vont contenir que nombre d’auditeurs et de spectateurs les attendent et les aiment. Ils n’en espèrent rien de bien neuf. Ils ne leur demandent pas de les faire réfléchir ou de titiller leur esprit critique. Non : juste de les conforter dans leur identité et dans leurs préjugés. Les comiques d’aujourd’hui, proposent du prêt à consommer, du déjà pensé. Ils n’ont même plus besoin d’être drôles, ce qui est quand même paradoxal. Reprenez les « blagues » de Guillon sur Besson par exemple : dire du ministre qu’il a des « yeux de fouine » et un « menton fuyant » ou prendre l’accent allemand pour sous-entendre une proximité entre le ministre de l’immigration et les leaders du nazisme, il faut bien l’admettre : ce n’est pas drôle. Je ne dis pas que ce n’est pas juste. Que ce soit juste ou non, on s’en fout, c’est un autre débat. Quand Desproges disait « qu'il y a plus d'humanité dans l'œil d'un chien quand il remue la queue que dans la queue de Le Pen quand il remue son œil », là il y avait un ressort comique indéniable. Le Pen pouvait s’offusquer, crier à l’insulte, il était fichu : la blague était là, plantée dans les esprits. Mais dire d’un type qu’il a des yeux de fouine ! Prendre l’accent allemand (ce qui est quand même un des procédés comiques les plus éculés qui soient), c’est de l’humour ? Non. Mais ça fait rire… Enfin, ça en fait rire certains : ceux qui ont envie de taper sur Besson et qui trouvent dans les « blagues » de Guillon matière à alimenter, non pas leur réflexion, mais leurs convictions. Le problème, c’est que ces humoristes stéréotypés et prévisibles ne critiquent rien, ne dénoncent rien. Ils se contentent d’appuyer là où tout le monde attend qu’ils appuient. Ils font partie du grand cirque qu’ils dénoncent et profitent du « buzz » (pour employer le terme à la mode) comme les autres. Après son clash avec Guillon, Besson pourra jouer les victimes auprès de ses partisans. Ceux qui ne l’aimaient pas continueront à ne pas l’aimer. Il continuera sa carrière politique tranquillement et les vraies questions de fond auront été laissées en suspend. De son côté, Guillon, emporté par le tourbillon de ses exigences carriéristes passera très vite lui-aussi à d’autres chroniques. Il tapera un coup sur Loana, un coup sur Arthur, un coup sur Domenech, un autre sur Carla Bruni ou sur Xavier Bertrand… La routine quoi… Et il profitera des petits scandales qu’il déclenchera de temps à autres pour remplir un peu plus les salles où il se produira en spectacle, et pour arrondir toujours plus ses fins de mois, avec la meilleure conscience du monde… On a les hommes politiques qu’on mérite paraît-il… Il en va de même, hélas, pour les comiques.
Stéphane Beau