samedi 29 mai 2010

LA REALITE EST UNE FICTION COMME LES AUTRES…

Chaque vendredi soir, ma fille de huit ans ne manquerait pour rien au monde la diffusion de Koh-Lanta, cette émission estivale où une quinzaine de candidats abandonnés sur une île déserte, doivent survivre avec les moyens du bord et s’éliminer en votant, tous les trois ou quatre jours, les uns contre les autres.

– J’ai de la chance d’avoir des parents sympas, précise ma fille à chaque fois, parce que les parents de Lili ils ne veulent pas qu’elle regarde ! – Ah bon, pourquoi ? – Parce qu’ils disent que la « télé réalité » c’est idiot et qu’il ne faut pas regarder ça.

Cette condamnation d’office de la « télé réalité » par toute une partie de la population m’a toujours laissé perplexe, car elle porte un jugement sans appel sur une question qui n’est pas neuve et qui pourtant est toujours d’actualité : qu’est-ce que la réalité ? Un des postulats récurrents des détracteurs de la « télé réalité » est le suivant : tout est truqué, scénarisé ; il n’y a donc, par conséquent, aucune raison de perdre son temps à regarder des émissions où tout est faux et où tout est fait pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Présenté de la sorte le débat semble effectivement clos. La question est pourtant plus complexe.

À la « télé réalité », qui ne serait que mensonges, fictions, ces détracteurs zélés opposent généralement la vraie réalité : celle de la vraie vie.

Mais qu’est-ce que la vraie vie ? La encore, la question est aussi vieille que la philosophie. Quand on interroge les contempteurs de la « télé poubelle » sur leurs goûts propres (c’est le cas de le dire), ils répondent généralement qu’ils aiment les reportages et les documentaires (de préférence sur Arte) mais aussi le cinéma d’auteur (de préférence cosmopolite mais pas trop américain), également la musique (la vraie : le jazz, le classique ou la bonne variété française : Brel, Ferré, Brassens) et la littérature. Le plus étonnant c’est que, si l’on met pour le moment de côté le cas un peu particulier des reportages et des documentaires, nous constatons que les ennemis de la « télé réalité » lui opposent ainsi bien souvent des… fictions (c’est-à-dire des œuvres d’arts, des créations, des produits de l’imagination).

Et pourquoi pas, me direz-vous ? On sait bien depuis les grecs et leur célèbre catharsis que le fait de donner à voir une reconstruction de la réalité ouvre sur cette dernière une fenêtre dont la valeur ne peut pas être négligée. On sait bien aussi que, depuis des siècles la philosophie et l’art rivalisent d’efforts pour essayer de déterminer qui, de la raison ou de l’émotion, de la froide analyse ou du fol enthousiasme, est le plus apte à s’approcher au plus près de cette maudite fuyante réalité. Mais même les plus vaillants aventuriers de l’esprit qui ont essayé de réduire à néant cette frontière entre l’art et la philosophie (Nietzsche, Bergson, Tolstoï etc.) s’y sont cassé les dents.

Qu’est-ce qui fait que certaines fictions seraient plus proches de la réalité que d’autres ; et parallèlement, pourquoi certaines réalités (celles de la « télé réalité » par exemple) seraient-elles plus fictives que d’autres ? Cette question n’a en fait de sens que si on accepte le dualisme de base qu’elle sous-entend et qui est le suivant : il y a bien une réalité et, par conséquent, tout ce qui ne relève pas de cette réalité ne peut relever que de la fiction. C’est là, sans doute, que se niche le nœud du problème.

Pour ma part, en fidèle lecteur que je suis des œuvres de Jules de Gaultier et de son concept principal, le Bovarysme, (qui postule que tout ce qui se conçoit se conçoit forcément autre qu’il n’est, et que si le monde réel existe, nous ne sommes de toute manière pas en mesure de l’appréhender, juste de le reconstruire en fonction de nos propres besoins), le regard que je porte sur ce débat peut se résumer en ces quelques mots : « La réalité est une fiction ; la fiction est une réalité ». Partant de là, la question de savoir si la « télé réalité » est moins réelle que d’autres formes d’expressions perd tout son sens au profit de cette autre question : pourquoi cette reconstruction de la réalité gêne-t-elle une partie du public, et généralement cette catégorie de personnes qui estiment être, culturellement parlant du moins, au-dessus du panier (on retrouve également ce discours de dénigrement de la « télé réalité » dans certaines catégories sociales moins favorisées, mais je pense qu’une analyse plus approfondie montrerait que ce dénigrement traduit plus un phénomène d’imitation – pour être en conformité avec l’opinion dominante – qu’un véritable jugement raisonné).

Qu’y a-t-il donc, dans cette fichue « télé réalité » qui agace tant ses détracteurs ? Peut-être est-ce tout simplement qu’elle vient heurter de plein fouet, justement, ce dualisme réalité/fiction qui est un des fondements de notre civilisation, et qui est aussi un des garants de la stabilité de l’ordre établi. Car, comme nous l’avons dit, la reconstruction du réel ne se fait pas n’importe comment, mais en fonction de besoins et d’intérêts bien précis : en effet, le plus important n’est pas – contrairement à ce qui est généralement dit – d’approcher au plus près du réel, mais de donner un sens idéologique et moral inaltérable à ce réel reconstruit : distinction claire du bien, du mal, du vrai, du faux, du bon, du mauvais. Et ce que cette reconstruction du réel craint le plus, c’est tout ce qui peut venir faire vaciller ses assises et mettre à mal tout l’édifice, qui n’est logique qu’à la seule condition que l’on ne s’intéresse pas trop à ses fondations.

Qu’est-ce que les détracteurs de la « télé réalité » attendent généralement des films ou des reportages qu’ils regardent : qu’ils les aident à intégrer dans leur logique de reconstruction du réel tous les éléments bruts qui pourraient avoir un effet perturbateur [1]. À partir du moment ou réalité et fiction sont clairement posées comme étant deux données radicalement opposables, tout peux se reconstruire logiquement : les journalistes peuvent disserter sans fin sur les plus horribles informations : elles se trouvent automatiquement intégrées à un ordre moral et émotionnel logique (bien, mal, juste, injuste, triste, joyeux)[2] ; les films ou les romans peuvent bien présenter des histoires compliquées et mettre en scène des personnages aux psychologies complexes, les codifications bien huilées de l’écriture et de la mise en scène font que, par un subtil travail d’analyses, de comptes rendus, de débats, tout ce qui est potentiellement perturbant pour l’ordre établi peut sans souci être retraduit en termes acceptables.

Le problème de la « télé réalité » justement, c’est qu’elle ne joue pas le jeu ou plus exactement, qu’elle le joue à fond. Non seulement elle ne propose pas de véritable clé de lecture permettant d’assimiler ce qu’elle offre au téléspectateur mais en plus elle brouille les cartes en présentant à ce dernier le paradoxe d’une réalité ouvertement reconstruite qui ne laisse aucun doute : oui, la réalité est bien une fiction. Celle là, mais aussi toutes les autres. Pourquoi les relations humaines présentées dans Koh-Lanta seraient-elles plus fausses que celles qui se jouent ailleurs ? Pourquoi seraient-elles moins vraies que toutes les autres relations humaines, qu’elles soient professionnelles, familiales, amicales qui reposent elles aussi sur des reconstructions fictives de ce que doivent être ces réalités.

Les candidats qui évoluent dans le cadre de Koh-Lanta sont des individus comme les autres : leurs sentiments, leurs réactions, leurs forces et leurs faiblesses ne diffèrent en rien de ce qui existe ailleurs. Ils sont même bien souvent beaucoup plus sages et nuancés que la moyenne. Nous passons notre temps à voir vivre de vrais gens autour de nous, au travail, chez nous, dans la rue. Nous passons également une grande partie de notre temps à analyser leurs faits et gestes, à débattre sans fin sur ce qu’ils font (et cela sur un spectre qui s’étend des plus basiques cancans de la pause café au études sociologiques les plus poussées). Alors, pourquoi ne pourrions-nous pas regarder vivre les aventuriers de Koh-Lanta sans en faire tout un plat, sinon parce que, ce que ces derniers nous renvoient de manière inconsciente sur la fragilité de la réalité et sur l’omnipotence de la fiction, est trop difficilement acceptable pour beaucoup d’entre nous ?

Un des candidats du Koh-Lanta de cette année [3], prénommé Hakim, est assez emblématique de toute cette ambiguïté qui tourne autour de la « télé réalité ». Le jeune homme, éboueur dans la région nantaise, est indéniablement le plus lucide de tous les candidats. Il sait pourquoi il est là : gagner. Il n’est pas là pour se faire des amis – ni des ennemis, et il sait que s’il est éliminé, ce n’est pas une catastrophe : savoir jouer, c’est aussi savoir perdre. Il porte sur les petits mélodrames qui constituent le quotidien des aventuriers un regard toujours plein de recul. Là où les autres s’emberlificotent dans des questions de loyauté, de trahison, de respect du groupe et des ses chefs – questions qui constituent de magnifiques reproductions miniatures des mensonges sociaux qui ont cours à l’extérieur –, lui trace sa voie, tranquillement, en individu libre, sachant composer avec le groupe quand il le faut, sachant mettre en place des stratégies individuelles à l’occasion (cacher des noix de cocos, se rapprocher de tel ou tel concurrent dont l’amitié est un atout important).

Et paradoxalement, en jouant pleinement le jeu, (c’est-à-dire en refusant de jouer le jeu que la production et ses camarades naufragés attendent de lui) Hakim nous offre une mise en abîme assez étonnante qui rend l’opposition entre réalité et fiction encore plus complexe. Car quel est le souhait réel des concepteurs de l’émission Koh-Lanta (et de la plupart des émissions qui s’inscrivent dans le même registre) : c’est que les candidats se comportent face aux caméras le plus naturellement possible, autrement dit, qu’ils soient aussi fictifs qu’ils le sont dans leur réalité. Mais à partir du moment où un candidat ne joue pas le jeu en rappelant justement que tout ceci est un jeu, il fausse la belle mécanique et donne au spectacle une dimension supplémentaire qui, selon moi, vaut bien ce que l’on peut trouver – n’en déplaise aux parents de Lili – dans maints films d’auteurs, maints romans et maints bouquins de philosophie que les gens cultivés couvrent d’éloges.

Le problème principal, ai-je envie de dire, en conclusion, ce n’est pas que des émissions comme Koh-Lanta existent ou non : le problème c’est qu’elles viennent mettre le doigt sur l’hypocrisie générale qui régit les normes sociales et les cadres moraux de nos sociétés et que trop rares sont ceux qui peuvent entendre que la vie n’est au final qu’un jeu qui n’a rien de réel. Le problème, c’est qu’il y a beaucoup trop peu de Hakim parmi nous pour renvoyer aux bien pensants toute l’absurdité de leurs mensonges vitaux et des fictions quotidiennes auxquelles ils s’accrochent désespérément comme des naufragés – des vrais cette fois-ci – agrippés à leur bouée de sauvetage. .

Stéphane Beau (2008)

[1] Un peu comme les rêves et le sommeil permettent aux dormeurs d’assimiler tout ce qu’ils ont vécu durant leur vie éveillée. [2] Ordre logique qui diffère bien sûr selon le lieu où l’on se trouve. [3] Texte écrit en 2008.

3 commentaires:

  1. C'est intéressant, du point de vue où vous situez la question : une remise en cause de la dichotomie entre fiction et réalité.

    Mais, on peut aussi ne pas apprécier cette émission parce qu'on la trouve tout simplement de médiocre qualité : il ne s'y passe pas grand chose, c'est ennuyeux. Les rares épreuves auxquels sont soumis les participants donnent l'impression d'un interville sous les cocotiers (à la limite, pourquoi pas, cela peut être distrayant, mais cela n'occupe finalement qu'une place marginale par rapport à la durée d'une émission)... Les interactions entre les personnages se limitent à savoir quel est le maillon faible ou l'élément perturbateur, et parviennent difficilement à susciter un intérêt prolongé...

    Surtout, cette émission après tant d'autres, relève d'une morale abjecte : la compétition à tout prix, l'exacerbation de la rivalité entre les candidats à travers un certain nombre de procédés retors... Vous me rétorquerez peut-être qu'il s'agit là de la réalité du monde dans laquelle on vit... Oui, dans certaines sphères économiques, sans doute... Mais il serait caricatural de réduire notre monde à cela...

    Bref, la télé réalité, c'est simplement de la merde.

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  2. Je précise que je ne suis pas fan non plus de cette émission, ni même des autres émissions de la même famille. Et je ne suis pas loin de penser, comme vous, que la télé-réalité c'est de la merde... Comme la plupart des autres émissions de télé, films, documetaires, débats, talk-show, etc... avec lesquels on se montre souvent insticntivement plus cléments et moins critique.

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  3. pas d'accord avec les précédents commentaires car je n'apprécie pas les émissions réalité comme secret story mais koh lanta avec son côté sportif j'apprécie et surtoute les relations humaines qui prouvent que les Hommes arrivent très facilement à se faire des noeuds au cerveau sans raison...

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