vendredi 14 mai 2010

LETTRES #2

Mon cher Bertrand,

:

Vous pensez bien qu’une question aussi pertinemment posée turlupine sans doute l’esprit de plus d’un quidam sur terre. Comment ne pas les voir partout à l’œuvre, ces statues de Chicago que vous évoquez, qui non seulement nous demandent comment ça va, mais encore nous distribuent contre un code personnel les billets de banque nécessaires à la survie du jour, l’essence à nos déplacements, des tickets et des jetons, surveillent nos allées et venues dans les magasins pour s’assurer que nous ne fauchons rien dans les rayons, gèrent notre alimentation et farfouillent dans nos entrailles par tous les hôpitaux, comme dans celles de nos enfants, avant même qu’il ne soient nés ?

Partout, oui, des machines pour traiter d’une main de fer l’individu contemporain.

Vous avez sans doute entendu parler de cet essai qu’écrivit Gilles Chatelet peu avant de se donner la mort en 1999, Vivre et penser comme des porcs. De l'incitation à l'envie et à l'ennui dans les démocraties-marchés. Chatelet, qui n’a pas souhaité connaître ce XXIème siècle où nous voilà, y dépeint les « stratégies d’enfermement » élaborés par le système moderne : de la voiture où il se déplace seul à la télévision devant laquelle il se distrait seul jusqu’à l’ordinateur qui ne lui apporte qu’une illusion de présence, le bipède postmoderne se retrouve progressivement « déshumanisé » jusqu’à devenir un Cyber Gédéon ou une Turbo Bécassine… Pour ma part je n’ai jamais cru une seule seconde à la capacité des nouvelles technologies de fonder quoi que ce soit de l’ordre d’un nouvel humanisme, ou d’une quelconque bonté. Je n’y ai jamais vu qu’une ruse de marchands qui avaient des bécanes à vendre. Et je ne vous cache pas que, pour avoir vécu fort bien sans Internet, j’aurais pu continuer ainsi. Mais si l’un des aspects positifs de cette vaste poubelle à l’image de l’humanité est d’y découvrir quelques joyaux, de cette toile fumeuse de contenir quelques fils d’or, alors pourquoi se priver d’eux ?

Pour répondre in fine à votre question, je ne crois pas, mon cher Bertrand, que nous ayons « sombré dans un des plus intelligents avatars de la stratégie de l’enfermement » Il me semble plus juste de dire que nous sommes nés dedans, tant la société dite de communication est fille des années trente, alors que vous, moi, et la plupart des gens qui nous liront n’étaient pas nés. Je me suis donc trouvé contraint de considérer les statues de Chicago non pas comme un progrès, mais comme un fait plutôt consternant contre lequel il était désormais vain de m’alarmer. J’ai appris à les regarder, à leur tirer parfois la langue ou leur adresser des pieds de nez… Il m’arrive même, tant ma raison s’égare, de leur jeter quelques paroles à la face, histoire de leur rappeler – de me rappeler – que nous existions bien avant elles, nous les hommes. Et lorsque, comme issus d’elles, je capte en retour quelques échos vraiment humains, les vôtres par exemple, alors dame, malgré le chaos, je me réjouis. La joie de vivre quand même, pour parti-pris !

Amicalement

:

Roland

3 commentaires:

  1. Dans une "préface virtuelle" à "l'apiculture postmoderne" (l'à-côté du Grognard auquel Stéphane Beau fait allusion dans son commentaire de la bafouille précédente), je défends l'idée que le net n'ajoute ni ne retire rien au réel ou au virtuel, ou plutôt que ce qu'on prend pour du virtuel n'en a pas parfois que le nom, et n'est rien, ni plus ni moins, que du réel. C'est notamment l'occasion de renouer avec la correspondance, la conversation épistolaire... (Vous l'illustrez d'ailleurs ici.) A l'évidence, si celle-ci a quasiment disparu, c'est que pour la plupart il était tout aussi virtuel de s'écrire par voie postale que de déposer quelques mots dans ce grand tuyau fort nauséabond, nous sommes d'accord. Et c'est bien pourquoi on se lâche autant, il me semble, dans les commentaires de blogs, au point que certains, lassés de les modérer comme de répéter incessamment des arguments éternellement douteux, (non pas douteux en eux-même, mais principalement parce qu'on n'y croit pas, parce qu'on les prend pour des arguments virtuels, désincarnés,comme s'il n'y avait véritablement "personne" à leur source, mais une simple source s'obstinant, sans corps ni raison, à dire et contredire, et persévérer là-dedans, automatiquement)- et certains donc préfèrent donc fermer ces commentaires, et parfois même, la fermer tout court, couper ce tuyau, dont on a si peu et si grand besoin.

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  2. Suis ben d’accord avec toué, cher Stéphane…La frontière est ténue, si frontière il y a, entre virtuel et réel et bien sûr que des situations virtuelles sont réelles (Coups d’fil, lettres, rêveries, imaginations, etc…) alors que d’autres situations réelles peuvent être parfaitement virtuelles, notamment en amour, ( la sensualité qui passe au spirituel selon Nietzsche, une métaphysique du désir selon Bertrand Redonnet pour dire la même chose ) ou, plus trivialement, en sexualité, ce qui faisait dire à un vieux copain désabusé, noctambule, alcoolique, anar, cultivé, délicat et pas con du tout, qu’il y avait des masturbations plus réelles que certains ébats charnels, volés au hasard de la nuit.
    Mais mon propos était plus, en ouvrant cette correspondance avec Solko, d’alerter sur « la solitude habillée de foules » que de faire un procès à Internet, sur lequel je farfouille quasiment tous les jours.
    Mais, surtout si on refuse de cacher la vie derrière le concept, et là je réponds à l’autre Stéphane, tu sais celui qui est beau et dans les cheveux duquel un certain Pépé cherche toujours la petite bête (hiiiii) ,il ne faut pas confondre « côtoyer » et « rencontrer ».
    Moi aussi, comme nous tous, ai côtoyé, notamment sur les lieux du travail salarié, des gens que je n’ai jamais rencontré. Des centaines et des centaines. Parce que ça ne m’intéressait pas et eux non plus.
    Ça n’est pas de cette rencontre-là dont je parlais. Ni de cette solitude….
    Mais j’y reviendrai sans doute sur ma seconde lettre à Solko…
    Et ne me contredisez pas, hein compris ? Sinon, ça va chier des bulles là-dedans !

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  3. Ne confondons pas l'utilisation personnelle que chacun d'entre nous fait du net avec l'utilisation politique qu'en font les états.
    Et puis considérons que le net n'est qu'un avatar parmi d'autres, et de ce point de vue la correspondance que Chatelet a établi entre télévision/ voiture et ordinateur reste pertinente.

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