samedi 6 novembre 2010

SALARIAT DE LA MISERE, MISERE DU SALARIAT

J’ai étudié la sociologie, je n’ai point été sociologue.

Il faut dire qu’après deux ou trois pages de Durkheim et d’Auguste Comte, l’indigestion refroidit vite les ardeurs, en tout cas les miennes.

C’est dommage parce que là, j’avais pressenti un filon où on peut dire tout et le contraire de tout. C’est toujours à peu près juste et surtout, un peu comme un météorologue qui se spécialiserait dans le temps qu’il a fait hier, le risque d’erreur est tellement limité que tout le monde est d’accord et s'en fiche.

J’ai pris ma revanche beaucoup plus tard, tout à fait par hasard.

A l’âge où les autres commencent à entrevoir le sommet du Golgotha depuis si longtemps qu’ils le gravissent, je fus fonctionnaire. Un jeune fonctionnaire aux tempes déjà grisonnantes.

Personne n’a fait directement allusion à cette singularité. On fit mine que c’était normal et que peut-être je m’étais perdu en route.

Je suis content d’être passé par là parce que j’ai trouvé, bien à l’abri du vent derrière des portes closes, tout un microcosme plaisant et souterrain dont j’ignorais complètement les mœurs et la philosophie singulières.

Des gentils, des ennuyés, des honnêtes gens fourvoyés, posés là parce qu’ils n’avaient pas trouvé d’autres branches à la mesure de leurs pattes, d’inoffensifs sots, de jeunes dindes aussi superficielles que superflues, des lâches à vous couper le souffle, des gens d’une certaine intelligence mais pas assez consolidée tout de même pour rester opérationnelle jusqu’au bout, de vrais salopards en tenue d’apparat aussi, sans foi ni loi humaines.

Les plus dangereux et les plus exécrables mais les moins originaux, en fait, parce que des exemplaires de ce type, vous savez bien comme moi qu’il y en a un peu partout.

Ceux-là, s’ils avaient été moins cons et un peu plus courageux, ils auraient pu faire de grandes affaires ou réussir en politique. Mais quand on est irrésistiblement attiré par les sommets et qu’on n’a qu’un obscur organigramme en guise d’échelle, forcément, le destin s’en trouve entravé et du même coup, l’éthique.

Ce que je trouve accablant tout de même, c’est que j’ai croisé dans ces couloirs jaune pâle de l’ennui, quelques jeunes gens brillants, toutes lueurs en bon éveil sur le monde et que, étant appelé quelques années plus tard à commercer avec eux, je me suis aperçu qu’ils n’avaient plus sous leurs cheveux bien peignés qu’une machine à photocopier des raisonnements.

Si on devait un jour faire un juste procès aux usages des administrations, il faudrait commencer par parler de cette désastreuse lobotomie.

Au début, j’étais à peu près aussi confortablement installé là qu’un poisson peut l’être dans un tas de paille, ne sachant pas comment il fallait se tenir, quel déguisement adopter, ce qu’il fallait dire et surtout – c’est au final assez désobligeant – ce qu’il fallait faire.

Puis, lâchement, je me suis habitué. Faut dire que j’étais passablement fatigué et comme tout le monde là-dedans semblait épuisé, j’ai fini par me fondre dans la masse, comme le merle blanc de Musset.

Tout cela n’est pas très reluisant. Pour raconter vraiment, en ne blessant personne et pour rendre justice tout de même à quelques-unes de mes rencontres là-bas, il me faudrait besogner à un grand livre ou plutôt réaliser une bande dessinée qui amuserait tous ceux qui n’ont rien d’autre à faire.

Car il y a derrière le bien-être de ces portes une foule d’individus absolument désopilants mais malheureusement ignorants de leur talent, des bataillons entiers de Monsieur Jourdain.

D’ailleurs, mises à part des femmes savantes, il y a tout Molière dans cet univers burlesque : des malades imaginaires, des tartuffes, des précieuses ridicules, des avares et de vrais misanthropes.

Alors voyez-vous, j’en ai eu un peu marre d’assister à toutes leurs représentations. Pour faire un petit clin d’œil aux facéties verbales de tous ces braves saltimbanques, disons qu’arrivé là au crépuscule, je n’ai pas voulu être deux fois en retard dans la même vie.

Alors je suis parti tôt, bien avant la fin de la comédie.

Entre tout ce temps, de mes primes et brèves velléités de sociologue à celles plus mûres de fonctionnaire, j’avais usiné un peu en usine. Ce fut une bien douloureuse consternation de découvrir que les artisans de mes puérils idéaux de bonheur universel, de justice et de liberté pouvaient ressembler à ces gens qui me traitaient de voyou si j’osais apostropher un tant soit peu leur prolétarienne condition.

Je suis parti en courant pour vérifier dans mes livres de cuisine si c’était bien d’eux dont j’avais entendu parler ou si je ne m’étais pas trompé d’adresse. Pas d’erreur : C’étaient bien ces apôtres qui devaient soulever le joug. Considérant l’ampleur dramatique du quiproquo, j’ai refermé les livres. Des amis, des vrais, des mélancoliques, des généreux, des apaches qui avaient marché jusques là pour retrouver eux aussi la saine odeur d’une tribu, qui avaient également refermé les livres de cuisine, sont venus.

Nous nous sommes amusés un temps, en ne faisant rien, pour être certains de ne pas nous fourvoyer encore dans quelque espoir chimérique.

Nous avons beaucoup bu, nous nous sommes vautrés dans la fange des nuits d’ivrognerie puis, chacun de son côté est parti fonder sa Rome.

Avant cela, j’ai oublié de dire que je m’étais un peu promené quelque temps dans l’instruction publique. Je n’ai reconnu ni mon instituteur ni mon professeur de français-latin d’antan, alors j’ai claqué la porte au nez d’un énorme apparatchik qui prétendait, avec juste raison peut-être, que j’étais toujours en retard.

Ce devait être un prophète, ou alors un fin psychologue.

La tentative m’ayant consommé pas mal d’énergie, je me suis longtemps reposé avant d’être pris d’une espèce de Rousseauisme, aussi subit qu’intempestif. Voilà que je me fis bûcheron. Retour aux sources de mon enfance bien aimée, aux valeurs de la tendre nature boisée où batifolent sous la brise légère des clochettes sauvages et où chantent, guillerets, les petits oiseaux du printemps.

En fait d’oiseaux, c’est moi qui ai vite déchanté.

Les lointains successeurs du Crédit agricole, ceux qui arpentaient en sautillant les cours de ferme avec des promesses de crédit et des souliers vernis, m’ont tellement affamé que je suis sorti du bois, plus loup que jamais.

Comme j’avais pris froid aux mains et comme j’avais tout de même beaucoup besogné, dans l’ombre et sous les brûlures du solstice, sous la pluie et dans le vent, dans la poussière des étés autant que dans les boues de l’hiver, c’est à ce moment-là que je suis allé faire un somme réparateur dans un faux vrai fauteuil d’inutilité publique.

J’en ai donc terminé de ce tour d’horizon. J’ai sans doute omis quelques contours mais dans l’ensemble, vous voyez que je ne vous mens pas : Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat errant. Je n’ai rien fait de bien utile.

Mais moi, au moins, je le sais.

Ceux de ma racine disaient bien que je ne savais rien faire de mes dix doigts.

Je m’inscris évidemment en faux contre ce jugement péremptoire. Mes doigts savent faire ruisseler des gammes, égrener des arpèges et chanter des accords de guitare. J’ai assez de talent pour en tirer un plaisir qui ne se dément jamais, mais pas assez pour être un artiste. De toute façon, je ne finis jamais rien de ce que j’entreprends. Si on me demandait en quoi j’ai socialement échoué ma vie, disons plutôt alors ma survie – je sais bien qu’on ne me pose pas la question mais je vais y répondre quand même – je dirais que je n’ai su être ni musicien ni écrivain, en dépit d’une passion toujours aussi ardente pour ces deux langages de notre interprétation du monde et malgré des efforts répétés.

Le relatif succès du livre que j’ai publié il y a quelques années, je le dois plus à Brassens qu’à ma propre valeur. Si je ne m’étais pas fait l’exégète d’un poète de génie, personne ne m’aurait lu, ni même publié. Redonnet, tout le monde s’en fout. Il n’y a là rien de blessant ni rien d’extraordinaire et je n’en souffre pas avec trop de rigueur.

Quand les miens indexaient le handicap de mes doigts, ils voulaient simplement dire que je ne savais pas faire ce qu’ils prétendaient savoir faire. Après mûre réflexion, je me suis bien sûr aperçu qu’ils n’étaient pas mieux armés que moi.

Quand la réalité de cette jungle de fauves et d’imbéciles est venue les agresser de plein fouet, la plupart se sont fait manger tout crus, sans même comprendre ce qui leur arrivait.

Bertrand Redonnet

(Illustration de Granville pour Le Loup et le Chien - Jean de la Fontaine)

1 commentaire:

  1. Stefan O'Prato9 novembre 2010 à 09:02

    Un fainéant lucide vaut beaucoup mieux qu’un feignant qui s’ignore. L’inverse est souvent vrai, aussi, mais « faire semblant » assomme les assommants, tandis qu’un fainéant dans l’âme peut feindre et s’en tirer tant bien que mal.
    En tous les cas, tu ne fais pas semblant d’écrire…
    Je suis toujours embêté avec les notions de génie, de chef-d’œuvre etc… Je crois qu’il y a une part de narcissisme dans ses notions et qu’elles stérilisent et minimisent inutilement. On juge tels les auteurs et les œuvres qui nous ont faits, transformés et continuent d’agir en nous. En dehors de cette évaluation privée, ces notions-là sont souvent creuses.
    Je ne sais pas si tu as lu Benoît Misère de Léo Ferré. Ton Zozo, c’est un peu ce qu’aurait pu écrire "ton" Brassens, s’il s’était mis, comme Ferré, à écrire du roman. Mais il ne l’a pas fait, je me trompe ? Je suis sûr que ça te flatte plutôt que je dise ça – et je peux le comprendre, car j’ai une tendresse particulière pour Brassens – et pourtant Brassens en aurait été incapable, non ?

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