samedi 20 novembre 2010

FRANCHEMENT, NON

Une actrice passablement stupide a décrété l’autre jour que le désir, c’était mieux que l’amour, sans doute parce qu’à force de céder au premier elle court encore après le second.

Moi, j’aime mieux l’amour, parce que désirer, dans le monde où nous vivons, cette actrice et moi, faut vraiment en avoir envie…

Ai-je vraiment envie de prendre ma voiture deux ou trois fois par mois pour aller voir des amis qui ne viennent jamais me voir en slalomant entre conducteurs anesthésiés, flics omniprésents et radars omnipotents ?

Franchement, non.

Ai-je envie de « déguster » des vins si trafiqués que je ne les digère plus ?

Franchement, non.

Ai-je vraiment envie d’aller voir des spectacles qui ne m’apprennent rien que je ne sache déjà ?

Franchement, non.

Ai-je vraiment envie de faire semblant d’être intéressé par les âneries cuculturelles des artistes à la mode, marchands du temple et vendeurs d’orviétan ?

Franchement, non.

Ai-je jamais eu envie de faire la fête, de me rouler dans la vulgarité des musiques prémâchées ?

Franchement, non.

Ai-je envie de regarder sur un écran plus ou moins plat vingt-deux connards hyper friqués courir après un ballon pendant que cent mille débiles sous-payés poussent des clameurs hystériques dans un stade bourré jusqu’à la gueule ?

Franchement, non.

Ai-je jamais eu envie d’adorer nos prouesses technologiques et de porter haut l’étendard de nos prétentions hégémoniques ?

Franchement, non.

Ai-je jamais eu envie de savourer le vacarme des tronçonneuses, des tondeuses, des bulldozers et des pelleteuses, de révérer les autoroutes et d’idolâtrer le béton ?

Franchement, non.

Ai-je encore envie de toutes les béquilles qui devaient nous aider à voler et dans lesquelles nous nous prenons si bien les pieds qu’elles nous empêchent non seulement de marcher mais encore de vivre ?

Franchement, non.

Ai-je envie d’éprouver des « sensations », de vivre des « aventures », de « m’éclater » ?

Franchement, non.

Ai-je envie de discuter gravement de mes choix, d’écouter les arguments poussifs de pantins qui croient penser alors que leur inconscient manipulé les mène par le bout du nez ?

Franchement, non.

Ai-je envie d’être « positif », de faire comme si je ne savais pas ce qui se passe et comme si l’humanité décérébrée ne courait pas à sa perte ?

Franchement, non.

Ai-je vraiment envie d’essayer de convaincre des gens qui ne veulent surtout pas voir la vérité en face parce que leur monde qui s’écroule déjà sous eux ne s’écroulerait plus à leur insu de leur plein gré ?

Franchement, non.

Ai-je vraiment envie de vivre dans un monde où les escrocs sont au pouvoir et où les mafias font la loi ?

Franchement, non.

N’ai-je donc plus envie de rien ?

Que si !

J’ai envie de ne pas avoir tout le temps envie.

J’ai envie de vivre à mon rythme.

J’ai envie de dire ce que je pense d’eux à tous les cons qui ont encore envie de tout ce dont je n’ai plus envie et qui par là même me l’imposent.

J’ai envie de regarder pousser mon jardin, d’arroser juste ce qu’il faut mes rosiers, d’observer les allées et venues des mésanges qui ont fait leur nid dans le poirier sous ma fenêtre et d’écouter pépier leurs petits.

J’ai envie de voir grandir mes petites-filles, de leur donner de vrais livres à lire, et de les aider à peindre la vie avec ses vraies couleurs, qui ne sont pas brevetées.

J’ai envie d’écouter de la vraie musique, qui vibre et qui vit comme si elle naissait d’une source ou d’une vague.

J’ai envie d’aller voir la mer, et de m’y baigner sans croiser à tout bout de vague sacs en plastique et crottes de chien.

J’ai envie de caresser la vie comme si j’allais mourir demain.

J’ai envie de retrouver l’innocence qui donne tant de goût à ces petites choses simples qu’on a réussi à nous faire mépriser.

J’ai envie de partager la joie qui parfois me prend, sans rime ni raison.

J’ai envie de vivre.

Je sais, ça se soigne. Mais je n’ai pas envie d’une assistance psychologique.

Franchement, non.

Parce que je crois que l’amour, c’est quand on n’a plus besoin de désirer.

L’amour, ce n’est pas être envie, c’est être en vie.

Alain Sagault

Texte écrit en mai 2009

Illustration « J’ai tous mes droits » d’Alain Sagault

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