samedi 16 octobre 2010

LIBERTAIRES

Ce sont les traqués de frontières

Qu’ils ne reconnaissent pas

Les oubliés des morts d’hier

Ceux qu’on ne commémore pas

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Libertaires ? / Libertaires !

Libertaires ? / Libertaires !

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Ce sont les fils de la Commune

Et de la Guerre d’Espagne

Ils finissent dans la fosse commune

Quand l’Histoire tombe en panne

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Libertaires ? / Libertaires !

Libertaires ? / Libertaires !

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Sur une musique de fandango

Un air de valse musette

Ils ont dit merde au vieux Franco

Et ramassé perpète

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Libertaires ? / Libertaires !

Libertaires ? / Libertaires !

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Dans le cirque international

Ce sont des saltimbanques

Qui aiment foutre la pagaille

Et faire sauter la banque

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Libertaires ? / Libertaires !

Libertaires ? / Libertaires !

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De la théorie du chaos

Ils ont pris l’essentiel

Peu importe de finir KO

Il faut mettre le bordel

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Libertaires ? / Libertaires !

Libertaires ? / Libertaires !

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Et quand ils tirent leur révérence

Pour filer chez Saint Pierre

Pas question de faire révérence

Mettre un genou à terre

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Libertaires ? / Libertaires !

Libertaires ? / Libertaires !

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Et si Le Vieux veut qu’ils s’inclinent

C’est pas gagné d’avance

Ils ont trouvé chez Bakounine

Deux trois longueurs d’avance

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Libertaires ? / Libertaires !

Libertaires ? / Libertaires !

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Philippe Ayraud

vendredi 15 octobre 2010

LES CONTRE-JOURS DE CAMILLA LUNDT (2nde partie)

LES CONTRE-JOURS DE CAMILLA LUNDT

Suite du 8 octobre 2010

III

La maison où je vis est située dans une zone liminaire qui borde le quartier très populaire de la Wässel — qu’on appelle ici la ville basse. Par la rue des Repentantes, on monte vers le Château qui domine l’ensemble de la ville. Les vieux remparts du château sont cernés de douves encore pleines d’une eau croupissante que les égoutiers drainent régulièrement pour y repêcher des ordures et des cadavres — ceux d’animaux, le plus souvent, je dis le plus souvent car à moi, dans ces fossés puants, il m’est arrivé d’y voir autre chose que de simples bêtes. Il se trouve que je suis affligée d’une de ces manies que vos proches, lorsque vous en êtes affecté, ont soin de ne pas évoquer devant de tierces personnes — c’est dire la honte qu’on peut en concevoir ! J’aime tant me laver que partout où je rencontre de l’eau, même la plus douteuse, il faut que je m’y plonge, si peu que ce soit : une flaque, tout aussi bien, fait parfaitement mon affaire.

Cette nuit, j’ai utilisé pour sortir la petite fenêtre de la cuisine. Les bassines, dans le noir luisaient de leur blancheur fade. Je les ai évitées soigneusement. Voyez-vous, je n’aime les bains que lorsque je les prends à ma convenance et ceux que l’on voudrait m’infliger me seraient la pire des tortures. Dans l’eau des douves, cette nuit, j’étais tout à fait à mon aise et je m’y suis laissée dériver lentement, à plat dos, le regard perdu dans la voûte étoilée. Voyageant de la sorte en toute quiétude, j’ai eu la surprise de rencontrer une noyée de trois jours à peine, fraîche encore, quoiqu’un peu bouffie et affligée d’une légère exophtalmie. Elle portait une ravissante robe de bal en tulle bouillonné et j’ai naturellement pensé qu’elle venait du Château. Mais pourquoi avait-elle déchu de la sorte et se retrouvait-elle en train de faire trempette, à minuit, dans l’eau peu ragoûtante des douves ? J’avais du penser fort car la noyée m’a répondu, très obligeamment. Soucieuse de résoudre mon ignorance des faits, elle m’a expliqué que son cavalier l’ayant laissée seule en piste à peine soixante-douze heures plus tôt pour partir avec quelque Cendrillon de la Wässel, elle avait décidé d’en finir et que les douves lui avaient semblé l’endroit le plus approprié pour une noyade rapide et romantique.

« Mais, ai-je rétorqué, les gendarmes ou les égoutiers ne vous ont-ils pas encore repêchée ? »

« Pensez-vous ! La noce dure encore, au Château. On me croit endormie dans l’une des tours — la plus haute compte neuf cent quatre-vingt dix-neuf marches ! — occupée à cuver mon champagne et mon chagrin. Mais vous-même, que faites-vous là ? Vous êtes fort bien conservée, je trouve. »

« C’est que, ai-je hésité, je ne suis que de passage. » Je ne voulais pas l’humilier par ma supériorité de vivante.

« Comme c’est charmant. Vous insinuez… Vous êtes là pour me visiter, en quelque sorte ? » Les yeux laiteux de la noyée s’étaient mis à luire dans l’eau glauque. Elle s’est exclamée, puérile : « Vous êtes un ange, c’est cela ! »

« Pas le moins du monde ! Quelle idée ? Une femme, tout comme vous. »

La noyée a fait la moue et sa laideur post-mortem s’en est trouvée accrue. Elle a adopté cette fois un ton aigre et geignard : « Et bien si vous n’êtes ni une noyée, ni un ange, que faites vous donc ici, je vous le demande ? »

L’eau m’a parue soudain avoir fraîchi, et je voyais la noyée devenir de plus en plus familière et se rapprocher de moi ostensiblement — non que ce fut volontaire de sa part, car elle n’avait plus, hélas pour elle, qu’un champ d’action très limité — mais le contact réitéré de sa chair molle et froide a fini par me révulser et la saluant avec brusquerie, j’ai entrepris de m’extraire de mon bain nocturne. Comme je n’avais rien pris pour me changer, j’ai couru tout le long du chemin pour me réchauffer, jusqu’à la rue des Repentantes. J’ai laissé tomber ma chemise souillée au pied de mon lit avant de me glisser entre les draps.

Un heure plus tard, Mademoiselle Hiersh, en ouvrant la porte de ma chambre, s’est écriée : « Cette odeur, mais cette odeur ! Quelle pestilence ! » Elle est ressortie précipitamment et je l’ai entendue se pencher vers les étages inférieurs pour vociférer « Madame Laronde, il faut que vous veniez sentir cette abomination ! Mais où cette fille malfaisante est-elle encore allée traîner cette nuit — et comment, hein, comment ? Dites-le moi ! A croire qu’elle s’est vautrée dans les latrines ! » Mademoiselle Hiersh se conduit de façon bien étrange. Est-la une façon de s’adresser à une personne de mon rang, au service de laquelle elle a été placée ?

IV

Mon nom de famille est Lundt mais je n’aime pas ce nom et juge préférable ne pas l’utiliser, ne sachant plus vraiment d’où il me vient. Sans doute, comme chacun, je suis née d’une femme en laquelle un homme avait préalablement déposé une goutte — une seule suffit, dit-on — de sa semence. Mes parents, c’est un fait, n’habitent pas la même maison que moi, sans quoi je les rencontrerais plus souvent. Ce nom de Lundt, où la dernière consonne condamne l’avant-dernière à ne pas se faire entendre m’a toujours paru cruellement imprononçable. C’est pourquoi j’ai pris l’habitude de me considérer comme orpheline et quand j’ai du cette nuit me présenter, j’ai simplement dit : Camilla.

J’ai émergé du sommeil en fin de soirée, alors qu’il faisait déjà sombre. Toute la maisonnée était assoupie. Mais en voulant quitter ma chambre, j’ai trouvé la porte fermée à clef. Sans doute mademoiselle Hiersh soupçonne-t-elle mes velléités de noctambule. Elle a du loger dans son esprit faible et mal intentionné l’idée saugrenue de contenir mes allées et venues. Pense-t-elle ainsi me protéger de quelque mauvaise rencontre ? Pauvre fille ignorante, qui ne connaîtra jamais les vertus clandestines de Villeneuve — Villeneuve-la-Vénéneuse, la-Vagabonde, la-Volontaire ! J’ai ouvert largement ma fenêtre et me suis hissée vers le chéneau qui court à la base du toit. J’ai progressé à quatre pattes jusqu’à la gouttière de descente, par laquelle je me suis laissée glisser jusqu’au sol. Je me sentais décidément d’humeur à dégringoler car dans un même mouvement, au lieu de monter vers le Château, j’ai suivi la déclivité naturelle de la rue des Repentantes et me suis enfoncée dans le quartier peu recommandable de la Wässel.

Dans l’interminable rue des Murs qui longe la maison d’arrêt de Villeneuve, l’envie m’est venue de courir et l’écho ténu de mes plantes de pied qui claquaient sur le trottoir m’est revenu en décalé, amplifié par la hauteur des murailles austères et sans fenêtres. Quand j’ai ralenti pour marcher de nouveau en silence, j’ai entendu l’écho de mes pas se perpétuer, toujours parfaitement distinct. J’ai stoppé net et le bruit de pas a continué sur quelques mètres avant de cesser complètement. Aucun doute, maintenant : quelqu’un s’efforçait de régler son pas sur le mien. Je me suis retournée vivement mais personne, ni derrière, ni devant. Le son venait de la gauche. Pourtant, de ce côté-ci, il n’y avait que la muraille impénétrable de la prison. J’ai lancé bravement :

« Si vous croyez que je ne vous entends pas ! »

Quelqu’un s’est raclé la gorge. Cela venait décidément de derrière la muraille. J’ai crié :

« Montrez-vous donc ! C’est agaçant, à la fin ! » J’ai fait volte face pour rentrer à la maison et il était là, derrière moi, comme si mon injonction avait eu le pouvoir de le faire sortir de son mur. Il me regardait avec un demi sourire, la tête un peu penchée sur le côté. Il avait l’air de m’évaluer et, pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur. J’ai lancé bravement :

« Qui êtes-vous ? »

« Je suis l’Evadé. »

« L’évadé ? N’avez-vous aucun autre nom ? »

« Si j’en ai eu un, je ne m’en souviens pas. »

« C’est drôle. Moi aussi, j’oublie beaucoup de choses. Et d’une certaine façon, je suis une évadée. Je sors toutes les nuits. » Il m’a regardé d’un air circonspect :

« Une fille en chemise et pieds nus qui se promène la nuit dans un quartier pareil est soit une traînée, soit une créature de l’Entre-deux. Etes-vous de l’Entre-deux ? »

« Comme vous y allez ! » J’ai ri sottement pour gagner du temps et m’assurer ses bonnes grâces. Par créature de l’Entre-deux, entendait-il ces sortes de femmes mi-poisson, mi-belette ou autre chose, qui se métamorphosent la nuit venue ? Pourquoi pas un vampire, tant qu’il y était ! Il a insisté :

« Vous êtes bien pâle et votre voix même est si blanche qu’on croirait tout à fait un fantôme ! »

« De quelqu’un qui passe à travers les murs, c’est un peu fort ! »

« Pour un fantôme, vous ne manquez pas d’esprit. » Puis il a ajouté : « Fillette » et cela ne m’a pas plu du tout. D’une façon générale, je déteste toute familiarité. J’ai dit avec raideur :

« C’est Camilla. » Il s’est rapproché d’un pas :

« Votre chemise est bien trop longue. Elle traîne par terre. Permettez-moi de la raccourcir. Ainsi, vous aurez plus d’aisance. » Il avait sorti de sa poche un objet qui luisait sinistrement dans la pénombre et qu’il tenait à bout de bras, avec nonchalance, tellement sûr de m’intimider qu’il croyait ne même pas en avoir l’usage. Sot et fat personnage que cet Evadé, en vérité — car c’était bien mal connaître Camilla ! Je n’ai pas hésité une seconde. Je me suis élancée vers sa lame pour la saisir à pleines mains. Elle était à moi, désormais, et si aiguisée que j’en avais les paumes et les phalanges à vif. Quand je la lui ai plongée à sept reprises dans la poitrine, j’ai lu l’incrédulité dans son regard. Comment aurait-il pu concevoir que cette fillette pâle, ce fantôme à la voix blanche, lui règlerait si promptement son compte ? Fini, pour lui, de jouer les passe-murailles pour insulter les filles chastes, maintenant qu’il saignait comme un porc.

Lorsque mademoiselle Hiersh est entrée dans la chambre, avant le chant du coq, elle a ouvert des yeux comme des cadrans d’horloge : « Seigneur tout puissant, mais cette horreur ! Elle est couverte de sang des pieds à la tête ! On dirait que vous revenez tout droit d’un sabbat où on écorche les poulets à la pleine lune ! Madame Laronde ! Madame Laronde ! » Je l’ai laissée réveiller toute la maisonnée avec ses cris d’orfraie. Pour une fois, cette fille idiote dont la tête est pleine de fadaises obscurantistes était bien en deçà de la réalité.

V

En m’éveillant ce soir, j’ai pu constater l’apparition de barreaux en fer, à ma fenêtre. Les ouvriers ont travaillé vite et discrètement car mon sommeil diurne n’en a pas été perturbé une seule seconde. J’ai appelé mademoiselle Hiersh à travers ma porte fermée pour lui demander de me fournir une explication. Cette fille impossible est venue de mauvaise grâce en râlant et en traînant les pieds — vraiment, ses manières ne s’arrangent pas ! Elle a eu l’outrecuidance de prétendre que les barreaux avaient toujours été là, qu’ils avaient été posés au moment de la construction de la maison, au siècle dernier, et que cela permettait d’éviter les accidents. Quand je lui ai demandé quelle sorte d’accidents on redoute dans un endroit aussi paisible que celui-ci, elle est restée évasive et m’a priée de me recoucher. Je me suis insurgée :

« Vous savez pertinemment que je ne dors pas, la nuit. Pourquoi faites-vous comme si vous n’étiez pas au courant ? Vous n’êtes pourtant pas nouvelle dans la maison ! »

Mademoiselle Hiersh a ricané et m’a tenu des propos invraisemblables. Elle a ce soir dépassé les limites de ce qui est acceptable. Je me doute bien que je souffre de maux divers — heureusement tous sans gravité ! — sans quoi je ne serais pas tenue au repos dans cette calme maison de santé. Mais aller prétendre que j’invente des histoires et que l’on sait bien, ici, que je passe la nuit dans mon lit comme tout le monde, c’était insultant. Est-ce à dire que les gens d’ici, encouragés par cette fille menteuse et perfide, au propos le plus souvent orduriers, parlent derrière mon dos ? Sans doute cette demoiselle n’est-elle pas tout à fait saine. Sait-on seulement d’où elle vient ? Avait-elle des références solides pour entrer ici ? Je verrai demain avec madame Laronde, notre intendante, s’il est possible de la faire renvoyer ou, tout au moins, d’en avoir une autre à mon service. Qu’elle cesse en tout cas de me tourmenter !

J’ai prié la Hiersh de me laisser seule et elle a fini par obtempérer, la vilaine. Au diable ces barreaux, je trouverai bien un moyen de partir d’ici, d’une façon ou d’une autre, ainsi que je le fais chaque nuit. Ce n’est pas que je sois une personne très imaginative, non, on ne peut pas dire que ce trait soit à compter au nombre de mes défauts — rien à voir avec la Hiersh et ses vues fantastiques et morbides. J’ai en revanche l’esprit pratique et je sais toujours me tirer des mauvais pas. Alors comme les nuits d’été sont courtes, pour en profiter pleinement, ne tardons pas trop à trouver une solution !

Cécile-Marie Hadrien

Illustration : John Everett Millais

jeudi 14 octobre 2010

REMARQUES EN PASSANT : D

REMARQUES EN PASSANT

ABECEDAIRE

Par Alain Sagault

°-°

DÉCENCE

« La décence, en temps de crise, il faut y penser » proclamait l’autre jour Rama Yade, qui s’y connaît comme pas un en décence. Le reste du temps, on peut être indécent.

Comme disait la bonne quand j’étais enfant : « Ce qui va pas, c’est pas l’abus, c’est l’rab d’abus ! »

Voir ABUS

DÉPARTS

Ah, les départs au petit matin ! À côté du TGV qui piaffe le long du quai presque désert, sous les ampoules jaune orange estompées par la brume, un couple s’embrasse comme s’il se séparait pour toujours, et j’en suis d’autant plus touché que je sais que ce n’est pas vrai.

Dans la lueur glauque de l’aube, plus fantomatique que jamais, la gare de Frethun semble quelque astroport perdu aux confins d’une galaxie lointaine, et j’ai l’impression de m’embarquer pour quelqu’un de ces trous noirs d’où l’on ne revient pas.

Je vais juste à Paris.

DIEU

Je ne crois pas en Dieu, mais Dieu m’intéresse. L’idée, pas le bonhomme.

DOUCEUR

La force d’un Jésus ou d’un Gandhi n’est pas dans leur douceur, mais dans la violence de leur douceur.

mercredi 13 octobre 2010

NUITS ET JOURS

La peau rouge du rêve. Je me suis longtemps demandé d’où le romancier tenait cette sorte de sixième sens, en apparence inutile et parfois fort douloureux, un sens aussi nécessaire et habitué que les cinq autres, et qui contraint celui qui en est atteint à s’incarner dans un double, un autre soi-même, dès lors qu’il se met en tête d’écrire, ne serait-ce qu’une recette de cuisine ou la réflexion la plus prosaïque ; alter ego qui peut prendre n’importe quelle forme, de l’homme à l’insecte, suivant l’ensemble et le détail du spectre animal, selon sa motricité comme sa sociabilité, jusqu’au végétal, jusqu’au minéral, par la musique, le rythme, la couleur, de sorte que le romancier le plus timoré pourrait sans prétention exagérée présenter comme un auto-portrait la simple description d’une page blanche. Moi-même handicapé de manière chronique par ce sens de trop, il m’a sensiblement rassuré (et sans doute valorisé) de relier ce phénomène « sans cause extérieure » au fameux dérèglement des sens invoqué par Rimbaud1. Mais cette explication m’est demeurée obscure et oiseuse, jusqu’au jour où il m’a été donné de lire des romanciers indiens d’Amérique du nord (James Welch, Louis Owens, plus particulièrement), auteurs de tout premier ordre et pratiquant la fiction de la manière la plus détachée qui fût, comme si le roman eût coïncidé avec un mode de vie perdu, détruit, et le romanesque avec le récit de soi-même. Car il y a chez eux et chez les leurs un rapport très particulier au rêve, dont on peut tirer quelque sagesse. Pour eux, non seulement rêve et réalité ne sont pas faits d’une étoffe différente, mais ils se doublent précisément suivant des superpositions, des intrications et des dévoilements de réalités-signes, fulgurants et figurés, astringents, récurrents, dans une sorte d’ « entre-deux-mondes » où l’animal parle, tout comme les astres ou les saisons interviennent en personne. Interpréter de tels rêves, de tels rêves éveillés, ou de tels éveils rêvés, signifie moins les comprendre que d’apprendre à les lire, à les suivre, sous peine de perdre son âme, ou plutôt de ne jamais la trouver, et d’errer ici bas, sans identité2. Un excès de vanité ou une soif aveuglante de gloire, d’honneur ou de possessions, peut suffire à fausser l’évidence du rêve et envoyer l’être humain sur de fausses pistes, dont il ne reviendra plus jamais.

On trouve bien dans notre philosophie cette même idée d’une identité de nature entre rêve et réalité. Arthur Schopenhauer, pour ne citer qu’une image parente3, compare l’existence à un livre dont on tournerait au hasard, en rêve, les pages connues et inconnues que l’on feuillette à l’état de veille selon une reconnaissance chronologique. Mais les romanciers amérindiens inversent radicalement la donne : à les lire, c’est plutôt à l’état de veille qu’on tournerait au hasard les pages de l’existence, à l’aveugle, avec plus ou moins de bonheur et de courage; tandis qu’en rêve elles reprennent leur sens, suivant une logique d’apparence absurde, mais précisément libérées de la chronologie de diversions, de leurres et d’attendus, en dehors de laquelle on ne saurait supporter l’existence à l’état de veille, la supporter en conscience, en toute connaissance de cause.

Si j’avais su… J’aurais davantage exploré le rêve quand je l’avais encore à ma main, - exactement comme un auteur prend et perd pied dans sa fiction - , quand j’étais toujours à même de m’en souvenir sous toutes ses coutures et de le reprendre précisément là où je l’avais interrompu le matin précédent. J’aurais ainsi davantage senti et goûté le temps s’écouler, et j’aurais également suspendu une bonne part de celui qu’il m’a pris, par la suite - et qu’il me prend encore - pour m’éveiller à la vie. Certains conçoivent de l’ennui dans cet écoulement du temps, dans cet écroulement à retardement, seconde après seconde, d’une éternité l’autre. A-t-on pourtant jamais rien déniché de plus voluptueux ni conçu de tâche plus âprement humaine ? D’autres, plus sensuels, définissent d’ailleurs le bonheur à peu près comme les premiers définissent l’ennui, et forts du lot de désillusions dont ils se sont passionnés, ils le reconnaissent comme « un malheur qui s’ignore », comme le chantait Léo Ferré, je crois. C’est correctement raisonné, dans tous les cas, mais c’est déjà raisonner. Or, il ne s’agit jamais que de création, avec laquelle on n’en finit jamais qu’en finissant, un jeu dont il est tout de même fort étrange de se priver, puisqu’il n’en existe pas d’autre susceptible de nous porter comme, si on n’y prend garde, de nous mettre hors de notre portée. Un phénomène relevant sans aucun doute d’un manque sérieux de volonté, mais en rien sorcier, non, et qui se cultive au contraire avec les plus grandes précision et obstination, et ne s’épuise qu’en se renouvelant.

L’encrage et les blancs. Henri Cartier-Bresson racontait que durant une période de pénurie de pellicule argentique, durant la seconde guerre mondiale, il n’en avait pas moins continué à photographier la vie. Il se déclarait d’ailleurs capable de décrire avec précision ces photographies qui ne verraient jamais la lumière du regard extérieur, et dont le développement s’était imprimé, conservé et altéré dans sa mémoire sensible. Ainsi de l’écriture. Au fond, on n’a nullement besoin d’encre pour écrire, et tout auteur, et souvent pour se blanchir, noircit une multitude de pages qui gagneraient à rester blanches. Mais comment savoir lesquelles, s’il n’en reste rien ? Ainsi de la vie, des faits et gestes, des silences, des blancs. Nous sommes comme des photographes ne disposant d’aucune pellicule susceptible de fixer leur regard. Certains mitraillent jusque ne plus rien voir. D’autres préfèrent contempler leur nombril, ce qui est une occupation comme une autre. D’autres encore se contentent de regarder. On ne choisit évidemment pas sa nécessité.

La sensation et ses sens. Toute sensation est une hallucination qui s’ignore. Enlevez la chose, il reste l’image, le son… Il reste ses qualités, son impression. Enlevez l’impression, il reste le mot. Enlevez le mot, il reste la sensation. La sensation est sa propre chose. Les idéalistes l’appellent aussi bien Idée, les matérialistes Matière, les réalistes Réel… Tous les sens lui vont. Elle se passe de représentation humaine, et même de représentation tout court. Elle s’y dérobe et s’en enrobe, indifféremment.

Un chat devant un miroir. Il passe parfois des heures, immobile, à fixer son visage dans le miroir, attendant, dirait-on, que l’autre s’impatiente avant lui et cède à son regard. Rien de tel ne se produit jamais, évidemment, mais quelque chose de bien plus étrange encore : l’autre n’est simplement pas là, et ce chat n’en revient pas.

Le sentiment du déjà vu, une fois pour toutes. On attribue généralement, depuis Bergson, ce phénomène de « fausse reconnaissance », - ou si l’on veut, la certitude subite et parfaitement irrationnelle de revivre intégralement un passé révolu - à un état d’angoisse particulièrement corsé, propice à un dédoublement tel qu’on en conçoive une véritable hallucination de déjà vu, sans que rien d’objectif ne la provoque, et que tout, au contraire, réfute. Mais ne devrait-on pas plutôt attribuer toute angoisse, en général, à la nature hallucinatoire de la conscience humaine, farceuse en diable, pour laquelle rien n’apparaît jamais qu’en disparaissant, pour qui l’immédiateté ne se révèle jamais que par une médiation qu’elle exclut ? (Quand vous courez, pensez un seul instant vraiment, entièrement, pleinement conscient, que vous courez, et il est fort à craindre que vous vous cassiez la gueule dans la foulée…) De sorte que le sentiment du déjà vu serait moins une illusion qu’une désillusion, la chute brutale du but à atteindre, de l’espoir sous ses formes les plus diffuses, la parfaite coïncidence de l’existence avec elle-même, une prise de conscience sans raison ni objet, le simple sentiment de n’être que ça.

L’étrangère. Au lever du soleil, Elinborg, jeune islandaise de Keflavik, rêva d’une première étreinte amoureuse avec le taciturne Erlendur, dont la seule vue, depuis des semaines, la plongeait dans une euphorie incontrôlable.

L’éducation libérale qu’Elinborg avait reçue, la générosité prévenante de son père, comme les tempéraments expansifs de ses frères, ne l’avaient en rien préparée à l’attrait presque morose qu’exerçait sur elle un caractère aussi sombre que celui d’Erlendur, caractère doublé d’un machisme rentré et d’un égoïsme supérieur. Les manières abruptes et le parler à la fois paysan et hautain de ce gars-là l’embrasaient autant qu’ils la désolaient et la maintenaient dans une mauvaise conscience dont elle avait honte. Elle attirait énormément les hommes et feignait parfois de se reprocher de leur céder trop souvent, mais c’était véritablement la première fois qu’elle rencontrait un garçon aussi coincé qu’elle-même, et au rythme où se figeaient leurs rapprochements, elle commençait à se dire qu’il ne pourrait jamais rien se produire entre eux et qu’elle n’avait pas fini de s’en mordre les doigts.

La puissance de leur timidité magnifiait leur rencontre au point d’affadir jusqu’au grotesque les quelques aventures qu’Elinborg avait jusqu’ici tenues pour de véritables dons du ciel. Ils avaient dû, avant d’échanger quelques mots, absorber une quantité extraordinaire du Ouzo que le vieil Angelopoulos importait directement de son Polikastro natal. Ouzo dont ils avaient l’un et l’autre une habitude consommée, ce qui n’accéléra en rien les choses. Entre eux, au contraire, la glace se rompit à n’en plus finir, dans ce mélange de langueur et d’exaltation, propre à l’authentique passion naissante, qui les envoya fort proche du coma et du petit matin, affronter les steppes mouvantes du plumard, avec une agilité, une férocité et une précision qu’ils ne se connaissaient pas, le sang empoisonné par un alcool plus dur encore, plus pur et plus addictif.

En reprenant connaissance, Elinborg ne pouvait totalement se défaire du sentiment de voir Erlendur pour la première fois de son existence. Son trouble était d’autant plus prégnant qu’ils présentaient tous les symptômes de l’amour et se comportaient exactement comme s’ils s’étaient toujours connus, Erlendur y compris, dont les mouvements douloureux, depuis son inconscience alcoolisée et bienheureuse, trahissaient une habitude ironique et désabusée. Il était étendu là, sur les draps défaits, les pieds au soleil, et Elinborg ne parvenait pas, dos à la fenêtre, à se défaire de cette impression qu’elle manquait complètement, irrémédiablement, cette histoire qu’elle n’eût pourtant pu vivre avec davantage d’intensité. En ouvrant la porte-fenêtre de la chambre d’hôtel, Elinborg s’emplit avidement les poumons de la pollution vive et bruyante de cette étroite rue parisienne d’où, sans réelle surprise, quoiqu’un brin émerveillée, elle apercevait scintiller la tour Montparnasse. L’été déclinant, le bleu refusait de quitter le ciel, la façade glacée de l’immeuble de bureaux, en face, éblouissait de soleil. Il n’était pas loin de midi.

On frappa à leur porte pour s’enquérir de leur présence ou au contraire profiter de leur absence pour faire leur chambre, et Elinborg répondit dans un français parfait et légèrement supérieur, depuis les cimes cruelles de son bien-être, qu’ils se donnaient encore une petite heure avant de débarrasser le plancher pour une petite excursion roborative. Erlendur lui-même, dont le passage de la femme d’étage venait d’ouvrir un œil, et qui n’avait jamais quitté son village islandais natal que pour Keflavik, à quelques kilomètres, n’en marmonna pas moins lui aussi dans un français authentique, tâchant simplement de dominer ses expressions ivrognes et ses défauts de langage pour donner aux sentiments qui le traversaient une forme acceptable pour la silhouette nue, et parfumée au sexe, qui venait de quitter les faux jours de la fenêtre. La femme d’étage, à travers la porte, leur souhaita une heureuse journée et tourna les talons pour la chambre suivante.

Tout ce qu’Elinborg et Erlendur virent cet après-midi là, les musées, les alcools qu’ils partagèrent, les architectures dont ils traversaient les ombres, et même le début d’engueulade qu’ils déclenchèrent au coin d’un zinc parisien, tout les rapprocha d’une manière insupportable. Elinborg se montra à plusieurs reprises énervée contre elle-même, déjà consciente qu’elle ne pourrait jamais tenir des promesses d’amour aussi démentielles. Elle était toute à ce savoir, repliée, calfeutrée de tendresse ou au contraire un brin agressive, tandis qu’Erlendur n’en voulait rien savoir, suspendu à quelque détail de la physionomie d’Elinborg, à quelque scintillement duveteux et agaçant dans sa nuque blonde, - comme celui d’un miroir microscopique dont un esprit farceur eût joué, pour la seule distraction d’Erlendur-, ou à l’air perpétuellement ahuri de ses billes bleues d’enfant gâtée, d’enfant aimée de toutes parts, parlant les dialectes et les silences les plus désuets de l’amour, malgré elle et malgré la froideur de sa conscience.

C’était désormais dans un français plus relâché, mi-fainéant mi-argotique, qu’ils devaient se dissimuler à eux-même l’ennui que leur inspirait la vie parisienne, la lassitude hystérique dont débordaient les trottoirs, comme les chuchotements connaisseurs des musées qu’ils avaient visités. Ils finirent par dénicher une brasserie d’où ne plus bouger et où ils produiraient un effort extraordinaire pour s’intéresser à autre chose qu’à leur sexe. Coquin, voyou, crapule, tous les petits noms dont Elinborg perçait les feuilles de choux d’Erlendur avaient un doux parfum de faux reproche, de vraie nostalgie, comme si elle n’eût rien trouvé de plus aphrodisiaque que de lui faire ainsi ses adieux. Il ressentait lui aussi le côté définitif, unique et avorté de leur histoire naissante, mais feignait de comprendre qu’elle lui reprochait gentiment de ne penser à rien d’autre qu’à mélanger leurs sueurs aux fragrances vieillottes du parquet de leur piaule d’hôtel parisienne, ce qu’ils firent bientôt avec violence et humour, dans une sorte de répétition générale de toutes les étreintes qu’ils connaîtraient jamais par la suite, graves et sans limite, chirurgicaux du cœur ou naïfs comme des aveugles, jusque s’effondrer avec bestialité dans le sommeil.

Lorsque Elinborg reprit connaissance, épuisée, radieuse mais cette fois-ci seule, et à présent dans son lit de Keflavik, loin de la pollution grisante des façades parisiennes et tentant de conserver quelques traces, quelques enseignements, de ce rêve âpre et violent, elle se demanda soudain si elle était bien, quelques minutes plus tôt, cette Islandaise rêvant qu’elle était Française, ou si elle n’était pas plutôt, à présent, une Française rêvant qu’elle était Islandaise.4

Stéphane Prat

1 La poésie de Rimbaud est romanesque dans ses grandes largeurs, narrative, fictive, et j’aurais pour ma part une interprétation assez décevante de son silence précoce comme de la fulgurance de sa parole, en avançant l’hypothèse que le poète ne se serait pas exprimé ni tu autrement s’il s’était instantanément pris pour le personnage Rimbaud, s’il avait précisément manqué de clairvoyance et s’était perdu dans ses brumes exaltées. Toute hypothèse de ce genre pêche par le côté forcé de l’explication qu’elle prétend lever, et constitue sans doute déjà comme un « délire d’interprétation ». Je n’y accorde donc pas plus de foi qu’à cette autre qui veut que Rimbaud aurait précisément tout dit. (Un argument fort commode, entre nous soit dit, pour continuer de fermer sa gueule ; certains se comportent ainsi avec Guy Debord, qui lui aussi aurait tout dit, et dont on fait fréquemment une sorte de Rimbaud de la pensée critique) Or la parole comme le silence de Rimbaud tiennent précisément de l’inexplicable. Mais je dois bien faire remarquer que Blaise Cendrars s’est tu, poétiquement, d’une manière tout à fait comparable, mais n’en a pas moins continué à vivre, et notamment à écrire des romans, des récits, en exerçant autrement le sixième sens dont je parle, et qui ne sert à rien, finalement, sinon à exister.
2 Dans le roman de James Welch, intitulé Comme des ombres sur la Terre, (Albin Michel 1994, coll. Terre Indienne) dont l’action se situe fin XIXème au pied des Rocheuses, le personnage principal, un jeune indien Pikuni baptisé « Chien de l’homme blanc », - en raison de sa lâcheté supposée et de la poisse permanente et répétée que constitue son existence- , a toutes les raisons de douter, à l’adolescence, de cette bonne médecine qui lui permettrait de voir en rêve les signes qu’il saurait reconnaître à l’état de veille, ce qui lui donnerait un ascendant sur ses frères d’armes lorsqu’il s’agira de chasser, de survivre ou de mener quelque expédition contre une tribu ennemie. Cette bonne médecine, puissante et sûre, qu’on pourrait aussi bien appeler une bonne lecture de la vie, ou de la simple clairvoyance, plutôt que pouvoir prémonitoire, lui vaudra pourtant un jour, « un bon jour pour mourir », d’être rebaptisé Trompe Le Corbeau, après une expédition punitive contre la tribu éponyme (les sanguinaires Corbeaux). Ce nouveau nom comportera une part de méprise quant à sa ruse réelle face à l’ennemi, tout comme on se méprenait sur sa lâcheté. Mais je trouve qu’il a quelque sagesse à identifier un individu par la seule identité dont il puisse se prévaloir, en le nommant tout simplement tel qu’il se présente au monde. Et je retiens que c’était là par la seule clairvoyance que l’humain gagnait son nom, et qu’il pouvait ainsi changer, voire s’amender, et se rebaptiser lui-même.
Il convient évidemment de reluquer directement dans ce roman, véritable rêve éveillé, l’aspect prémonitoire des visions qui décidaient de la paix et de la guerre indiennes, les différents rituels, comme le dialogue que chacun entretenait avec son animal-gardien (esprit incarné dans un animal familier avec lequel chacun conversait, en rêve, et dont il tirait plus ou moins profit.)
3 Le Monde comme Volonté et comme Représentation - Livre premier : « La vie et les rêves sont les feuillets d’un livre unique. La lecture suivie de ces pages est ce que l’on nomme la vie réelle ; mais quand le temps accoutumé de la lecture (le jour) est passé et qu’est venue l’heure du repos, nous continuons à feuilleter négligemment le livre, l’ouvrant au hasard à tel ou tel endroit et tombant tantôt sur une page déjà lue, tantôt sur une page que nous ne connaissons pas ; mais c’est toujours dans le même livre que nous lisons. »
4 Il est un syndrome, dit « de l’accent étranger », qui fournit de cocasses illustrations à ce phénomène de flottement, d’indétermination de l’identité, très troublant, voire handicapant. Le quotidien Le Ouest France relatait le vendredi 17 septembre 2010, sous le titre de migraine linguistique, l’histoire de Madame Russel, citoyenne anglaise de 49 ans, qui s’était quelques nuits plus tôt endormie avec une forte migraine, et s’était réveillée avec un accent français à couper au couteau, accent très embarrassant (surtout en Angleterre…) et dont elle ne parvenait plus à se défaire. L’histoire ne dit pas ce que Madame Russel a bien pu rêver cette nuit-là… si elle savait également parler le français, ni d’où elle tenait un accent si prononcé, mais on peut gager que sa conscience aussi lui parlait cet anglais impayable, et même supposer qu’elle rêvât également avec ces intonations françaises, ou encore, pourquoi pas, en français. En tout état de cause, la cure de sommeil n’est sans doute pas le traitement indiqué pour ce type de pathologie.

mardi 12 octobre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : GUY DEBORD

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

10 – Guy Debord

*

La sociologie qui a commencé à mettre en discussion, d’abord aux États-Unis, les conditions d’existence entraînées par l’actuel développement, si elle a pu rapporter beaucoup de données empiriques, ne connaît aucunement la vérité de son propre objet parce qu’elle ne trouve pas en lui-même la critique qui lui est immanente. De sorte que la tendance sincèrement réformiste de cette sociologie ne s’appuie que sur la morale, le bon sens, des appels tout à fait dénués d’à-propos à la mesure, etc. Une telle manière de critiquer, parce qu’elle ne connaît pas le négatif qui est au cœur de son monde, ne fait qu’insister sur la description d’une sorte de surplus négatif qui lui paraît déplorablement l’encombrer en surface, comme une prolifération parasitaire irrationnelle. Cette bonne volonté indignée, qui même en tant que telle ne parvient à blâmer que les conséquences extérieures du système, se croit critique en oubliant le caractère essentiellement apologétique de ses présuppositions et de sa méthode.

Guy Debord, La Société du spectacle, § 197

Illustration : Bill Térébenthine

lundi 11 octobre 2010

AH, LES BRAVES GENS !

Les braves gens sont de retour.

Quand les braves gens mettent le nez à la fenêtre, il y a de quoi s’inquiéter.

Si, si. D’ailleurs vous les connaissez, vous les fréquentez, il vous arrive même sans doute d’en faire partie, de ces gens qui s’abstiennent, qui s’occupent de leurs petites affaires, qui ne se mêlent surtout pas de ce qui ne les regarde pas. Les braves gens vivent leur vie, pas celle des autres.

Ils sont pleins de bonnes intentions, mais se retiennent de passer à l’acte, parce qu’ils savent que l’enfer en est pavé. Ils s’abstiennent de juger pour ne pas être eux-mêmes jugés. Quitte à parler, les braves gens préfèrent parler pour ne rien dire parce qu’ils détestent le stress, et c’est pour la même raison qu’ils veillent à ne pas être bien informés.

On est injuste avec les braves gens : ce n’est pas qu’ils n’aient pas le courage de dire ce qu’ils pensent, c’est tout bêtement que les braves gens s’abstiennent de penser.

Les braves gens ont toujours d’excellentes raisons de ne rien faire, rien dire, rien signer, rien vivre même, si possible. Ils savent faire la part des choses et tenir compte du contexte. Ils savent par expérience qu’il vaut mieux ne rien faire qu’agir inconsidérément. Ils ont, les braves gens, une extraordinaire spécialité culinaire : laisser pourrir les choses jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour faire quoi que ce soit. Quand ça commence à sentir mauvais, ils se bouchent le nez et regardent ailleurs. Si l’horreur est partout, les braves gens ferment les yeux, et s’ils entendent encore les cris du monde, ils enfoncent un peu plus profondément leurs boules Quies dans leurs oreilles.

Il faut les comprendre : les braves gens ont besoin de se distraire des malheurs des autres.

Il n’y a jamais autant de braves gens que sous les dictatures les plus féroces. Sous ces régimes peu enclins à l’indulgence, un tas de gens découvrent tout à coup leur bravitude, et se proclament braves gens, si bien qu’on ne rencontre plus que de bons citoyens toujours prêts à fermer leur gueule, quitte à l’ouvrir de temps en temps pour dénoncer les brebis galeuses qui persisteraient dans le mauvais esprit.

Les braves gens ont confiance en la justice : ils sont bien placés pour savoir qu’ils n’ont jamais rien fait de mal. Ni de bien. Les braves gens n’ont jamais rien fait. C’est pourquoi il ne leur vient pas à l’idée de protester quand on les mène à l’abattoir. Ils sont sûrs qu’il y a erreur, et ne comprennent qu’après coup que le fait de n’avoir rien fait n’est pas une circonstance atténuante.

Les braves gens sont de vrais démocrates, ils se rallient toujours à la majorité. Ils savent bien que même quand elle a tort la majorité a toujours raison puisqu’elle est la majorité.

Les braves gens savent d’expérience que le meilleur moyen d’être bien dans sa peau consiste à tout faire pour la sauver.

Les braves gens sont modestes, pour survivre ils sont prêts à se contenter de faire semblant de vivre.

Car au bout du compte, les braves gens pensent que si la terre ne tourne pas rond, c’est que c’est comme ça qu’elle tourne rond. Leur devise, c’est : J’y peux rien.

Nous sommes tous sans cesse en danger de devenir de braves gens, des gens « comme tout le monde ».

Faut-il le dire ? « Les braves gens », c’est une expression typique des euphémismes où se complaît la langue de bois.

Les braves gens ont un autre nom, le vrai : les braves gens, ce sont les salauds.

La seule chose qui manque aux braves gens pour être des gens bien, c’est d’être braves…

À y bien réfléchir, il y a quelque chose d’inhumain chez les braves gens.

Alain Sagault

Illustration : brouillon du statut des juifs corrigé de la blanche main du camarade Pétain.

samedi 9 octobre 2010

SARKOZY ET SES DOUBLES

Mais pourquoi Nicolas Sarkozy inspire-t-il à ce point les auteurs de fictions ? C’est la question que je me posais, il y a peu, en lisant un des derniers volumes publié par les éditions du Petit Pavé : oSkar 1er le Bref, de Dominique Fournier. L’ouvrage, éminemment sympathique d'ailleurs, narrant sur le mode rabelaisien l’ascension royale d’un misérable bouffon, est merveilleusement écrit. La langue de Dominique Fournier est truculente (vocable obligé dans ce genre littéraire), l’ensemble est admirablement troussé et se lit avec autant de plaisir que de facilité. Mais pourquoi avoir choisi pour modèle de héros notre désespérant président ? Ce n’est pas banal comme choix.

D’autant moins banal que le principe en a déjà chatouillé plus d’un ces derniers temps. Je pense à Pierre Maraval, dont Le Président est mort a été un des succès de l’été, à Je suis partout, les derniers jours de Nicolas Sarkozy de Jean-Jacques Reboux. Sans parler des feuilletonesques Chroniques du règne de Nicolas 1er de Patrick Rambaud. J’ai même ouï dire que la prise de pouvoir de notre cher président allait bientôt être adaptée au cinéma !

Alors quoi ? Comment expliquer ce besoin de ramener au rang de fiction ce qui relève d’une réalité : à savoir que Nicolas Sarkozy est bien notre président, et qu’il a bien été élu démocratiquement… N’y a-t-il pas assez vraies critiques à adresser au véritable Sarkozy ? Pourquoi gaspiller du temps et de l’énergie à multipliers des doubles fictionnels ?

D’autant que cette transmutation de notre président en personnage de roman ou de cinéma, transmutation qui est la plupart du temps faite dans un esprit critique, voire contestataire, manque, à mon sens, le plus souvent sa cible. Car un « personnage », même le plus vil et le plus détestable, recèle toujours un fond de sympathie qui le rend attachant. Par principe, le roman ou la comédie ne reposent pas sur des argumentations rationnelles et objectives, mais bien sur des émotions, des ressentis, des sensations… Un personnage nous touche, nous émeut, nous agace, nous révolte, mais quelle que soit la nature de nos sentiments, la logique veut que l’on se laisse emporter par lui, sans réellement lui opposer de résistance. Car nous savons bien, en tant que lecteur ou spectateur, que dans un livre ou dans un film, même le pire salaud a sa raison d’être dans l’équilibre général de l'oeuvre.

C’est pour cela que je reste quand même extrêmement dubitatif quant à la valeur critique de ces fictions. Car Nicolas Sarkozy n’est pas un « personnage » et sa raison d’être dans l’équilibre général de notre pays et de ses habitants est parfaitement discutable. Et que plus on valorise le « personnage », moins on est ensuite en force pour condamner les actions de l’homme politique réel.

Néanmoins, je crois que je comprends assez bien cette tendance à vouloir faire de Nicolas Sarkozy un personnage de fiction. Car force est d’admettre que quand on le regarde et quand on l’écoute, on a presque besoin de se pincer pour admettre que ce type ait pu parvenir à grimper au plus haut échelon de la République. Comment un homme comme lui, petit, au physique ingrat, bourré de tiques, hargneux, irrespectueux, vulgaire, manipulateur, mégalomane, hypocrite, vénal, j’en passe et des meilleurs, a-t-il pu réussir à en arriver où il est : président de la République, plein aux as, copain avec tout ce que le MEDEF et le CAC40 comptent de membres les plus influents, marié avec une top-modèle, capable d’aller chiper aux partis adverses quelques uns de leurs plus éminents lieutenants… Difficile d’admettre, en effet, une telle réalité. Et l’idée de s’en approcher par le biais de la fiction est, bien entendu, tentante.

Pourtant, attention : Nicolas Sarkozy n’est pas une fiction. Ce qu’il fait subir aux Roms et aux tziganes aujourd’hui, par exemple, n’a rien de romanesque. Nous sommes confrontés à un pouvoir qui, par ses actes et par sa philosophie (Travail, Famille, Patrie) n’a jamais autant ressemblé au régime de Vichy. Il est dorénavant grand temps de redescendre des hauteurs émues de notre sidération et de revenir d’urgence dans le réel. L’heure n’est plus aux romans, aux comédies et aux caricatures, mais bien à la condamnation de l’homme réel et de sa politique.

Stéphane Beau