mardi 15 juin 2010

DICTIONNAIRE DU PAMPHLET

Après un recueil de nouvelles publié en mars dernier par la revue Le Grognard, Frédéric Saenen est de retour avec un Dictionnaire du Pamphlet (éditions Infolio, collection Illico).

L’ouvrage commence par une présentation de la littérature pamphlétaire, en France, sur une période allant, en gros, de la révolution de 1789 à nos jours. Le premier constat fait par Frédéric Saenen est qu’il n’est pas si simple de définir précisément ce qui caractérise le pamphlet, cette « croisade de papier menée contre », qui doit résulter de la parfaite alchimie entre un contexte politique ou social précis et une individualité capable de s’élever contre ce contexte, à ses risques et périls, et d’énoncer son point de vue avec force, style et conviction… D’où il ressort au passage que dessiner la figure du pamphlétaire n’est guère plus commode. Car même si Frédéric Saenen laisse humoristiquement planer l’idée qu’un jour, en « confrontant l’ADN d’une rognure d’ongle de Zo d’Axa avec un cheveu de Léo Taxil », on pourra peut-être identifier « le gène pamphlétaire », en attendant, il est impossible de tracer le portrait-type de ces déroutants auteurs capables de réaliser « le grand écart entre les Idées, la Vérité, la Justice, le Peuple, la Littérature et [le] Moi ».

La liste des auteurs et penseurs retenus par Frédéric Saenen dans son dictionnaire est par conséquent parfaitement subjective, comme il le reconnait lui-même. C’est ainsi que certains noms m’apparaissent occuper ici une place discutable. Je ne sais par exemple pas si quelqu’un comme David Bosc mérite déjà de se retrouver dans ce genre de compilation avec une notice plus longue que celles consacrées à Zo d’Axa ou à Barbey d’Aurevilly. De la même manière, j’aurais aimé retrouver les noms de Victor Serge, d’Albert Libertad, de Han Ryner… Peu importe, car l’objectif n’était pas d’être exhaustif, mais bien de pointer le doigt sur un mode de contestation qui a réussi, qu’on le veuille ou non, au fil des décennies, à se créer de véritables lettres de noblesse.

Ce qu’il m’importe par contre de signaler ici, c’est que bien qu’étant très instructif et agréable à consulter, ce Dictionnaire du Pamphlet nous pose quand même une grande question : comment se fait-il que, depuis le temps que des hommes et des femmes s’élèvent pour dénoncer la folie des puissants et les aberrations du système… le système soit toujours aussi aberrant et les puissants aussi fous ! Quand on voit que la plupart des pamphlets qui ont été écrits en 1900 sont toujours d’actualité, on est en droit de se demander si les pamphlétaires et autres empêcheurs de penser en rond servent réellement à quelque chose. Et partant de là, si la notion même de « critique » garde encore un sens. Quand on voit l’intelligence, la virulence et la perspicacité des individus qui se sont échinés à glisser des bâtons dans les roues d’un monde que rien ne perturbe, il y a de quoi désespérer.

Alors quoi ? Quelle solution ? Baisser les bras ? Ou continuer à crier notre révolte sur tous les tons, et par tous les moyens possibles (l’Internet ouvrant pour cela des possibilités que n’avaient pas nos prédécesseurs) ? Frédéric Saenen ne répond bien sûr pas à cette question : ce n’est pas son propos. Il n’empêche que son livre, sous son air bonhomme et académique, est sur ce point fichtrement dérangeant… et pour cela même, parfaitement bienvenu !

Stéphane Beau

Dictionnaire du Pamhlet, Frédéric Saenen, éditions Infolio, 2010

samedi 12 juin 2010

LA VALEUR DE L’HOMME # 1

À plusieurs reprises ces derniers temps, lors de différents débats, sur le net ou ailleurs, on m’a reproché de défendre l’idée que « tout se valait ». Ce qui a tout de même fini par m’étonner vu que, sans aucun doute possible, c’est une conviction que je n’ai pas (je vous mets même au défi de trouver une seule ligne de moi où j'ai pu soutenir une telle thèse). Alors, pourquoi cette récurrente critique ? Après avoir passé en revue tous les contextes où cette accusation – qui se voulait décisive – m’avait été assenée, j’ai pu noter d’intéressantes similitudes. À chaque fois, en effet, j’étais opposé à des personnes qui s’évertuaient à me démontrer qu’il existait des échelles de valeurs parmi les hommes, échelles qui justifiaient des hiérarchies plus ou moins formelles en fonction de leurs goûts artistiques, culturels, vestimentaires, en fonction de leur façon de consommer, de parler, de s’aimer, d’éduquer leurs enfants… Et quand je pointais un doigt trop farfouilleur sur le fait que les valeurs qu’ils me présentaient reposaient souvent sur des bases floues et arbitraires, ils finissaient toujours par clore le débat en me lançant un rageur : « c’est sûr que c’est plus simple de se retrancher derrière le tout se vaut ! »

Plus simple… pour qui ? Pour moi je ne sais pas, mais pour celui qui concluait ainsi le débat, sans aucun doute ! Car nous sommes tous pareils. Quand il s’agit de déterminer une échelle de valeur, nous fonctionnons tous de la même manière. La main sur le cœur, et en toute objectivité (bien sûr) nous sommes tous intimement persuadés que nous sommes assez représentatifs de ce qui se fait de mieux. Oh, on ne l’exprime pas aussi ouvertement : nous sommes modestes, voyons ! Non, on biaise, on bricole. On s’invente des cadres, des règles, des normes, des valeurs que l’on déroule tranquillement, comme si de rien n’était, et au final on constate (oh miracle !), que nous ressemblons quand même énormément à l’idéal type que nous avons innocemment mis en lumière ! C’est ainsi que, par un heureux hasard, l’artisan trouve que son statut d’indépendant est quand même plus noble que celui du salarié, le fonctionnaire estime que son dévouement au service public est quand même plus digne que le travail de l’artisan qui travaille pour son seul profit, le catholique pense qu’il est plus respectueux de la fraternité entre les hommes que le vil athée qui ne se soucie que de sa jouissance personnelle, et inversement que l’athée est persuadé qu’il est beaucoup plus fraternel que ce salaud de catho qui ne songe qu’à son salut… On pourrait étendre la liste indéfiniment.

Le problème, c’est que dans notre beau pays des Droits de l’Homme (avec des majuscules, comme il se doit) il y a aussi une valeur suprême avec laquelle il est toujours malaisé de transiger : la Démocratie (tiens, on va lui coller une majuscule, à elle aussi). Démocratie qu’il est difficile de dissocier de sa petite sœur : l’Égalité (et hop, « É » majuscule, tant qu’on y est)… Et quand on s’amuse à bricoler des échelles de valeurs, forcément, à un moment ou à un autre, on vient se heurter à ces valeurs de démocratie et d’égalité. Ce qui n’est pas grave en soi, sauf si on veut gagner sur les deux tableaux en décrétant à la fois que l’on est un scrupuleux démocrate qui respecte tout le monde également et que l’on est persuadé qu’il existe entre les hommes d’indéniables degrés de valeurs…

Enfin quand je parle de « problème »… C’en est surtout un pour moi qu’il y en a un car, pour l’essentiel, mes contradicteurs ne semblent pas trouver dans ce grand écart quoi que ce soit de troublant. Oui, ça me pose problème qu’on affirme une chose et son contraire sans se soucier de voir comment les deux morceaux de l’histoire peuvent s’accoler ensemble… Mais étrangement, ce genre d’exigence semble être passé de mode. On est sans doute entré dans l’ère de l’affirmation… Fini le temps de la réflexion et de l’analyse…

La question que je pose en général à mes interlocuteurs, question qui était très en vogue en 1968, est pourtant d’une simplicité enfantine : « d’où parlez-vous ? ». Quand je vois par exemple un écrivain qui s’échine à me démontrer qu’il y a une bonne et une mauvaise littérature et que je constate, comme par hasard, que la bonne littérature, selon lui, c’est celle qu’il aime et qu’il pratique, désolé, mais je souris. Idem quand je vois trois critiques littéraires débattre le plus sérieusement du monde pour aboutir à la conclusion que, plus encore que l’auteur ou que l’œuvre elle-même, c’est le regard du critique qui donne toute sa valeur à un livre (véridique !)… Idem quand je vois un patron m’expliquer qu’il n’y a rien de mieux que la valeur travail ou un ouvrier agricole qui m’explique qu’un vrai homme, c’est un homme qui sait se servir de ses mains…

Le plus amusant, c’est que ceux qui me prêtent cette idée que « tout se vaut », et qui défendent donc l’option inverse (à savoir que « tout ne se vaut pas ») sont bien souvent des anticapitalistes convaincus qui, par ailleurs, n’ont de cesse de combattre la marchandisation de la vie quotidienne… Et là, pourtant, eux que révulse toute tentative de rabaisser l’homme à une marchandise trouvent parfaitement naturel de ramener soudain, par un biais détourné, cette notion de « valeur » dans les relations humaines.

Eh bien moi, désolé, et tant pis pour tous ceux que cela agace : je maintiens que la question de la valeur ne m’intéresse pas. Elle ne me « parle » pas, elle ne m’inspire rien. Je me fous de savoir si mes goûts valent plus ou moins que ceux du voisin. Je me contrefous de savoir si ma maison, ma voiture valent plus que la maison et la voiture de mon prochain. Je me moque de savoir si mes lectures valent mieux que celles de tel ou tel autre lecteur… Bref, je me fiche de savoir si tout se vaut ou non : ce que je m’efforce de faire, c’est de rester fidèle à ce principe simple qui veut qu’en terme d’humain rien n’est comparable et que toute tentative pour assigner aux hommes, aux choses, aux idées ou aux goûts, des valeurs spécifiques ne peut qu’entrouvrir la porte à des principes de discrimination et d’exploitation que je ne peux pas approuver.

Stéphane Beau

vendredi 11 juin 2010

LE NORD PERDU

Charlatanisme ordinaire. L’appellation de « science humaine » est censée prémunir une discipline raisonnée contre l’accusation de charlatanisme. La prétention scientifique de telles disciplines paraît pourtant fort modeste, si on entend par ce terme ce qu’entendent les scientifiques de toutes disciplines, à savoir que leurs théories peuvent être réfutées. Mais qu’elles soient humaines, voilà en revanche qui s’avère plus douteux. Fortes de leur inexactitude, érigeant même la subjectivité en principe d’irréalité suffisante, maints psychologues, philosophes, sociologues ou psychanalystes qui ont pignon sur rue, fenêtre sur cour et sur l’inconscient collectif, n’en font pas moins profession de charlatans, et se rejoignent précisément dans cette prétention à une science qui ne soit pas humaine, qu’aucun fait, qu’aucun acte ne saurait remettre en question ni étonner.

Révisions scolaires. Comment un pouvoir politique, n’importe quel système de pouvoir politique, ne travestirait-il pas dans son sens une histoire écrite, dans ses grandes lignes, par des mythomanes ? Sa falsification est si spontanée et réclamée que le révisionniste le plus grotesque y introduit toujours, malgré lui et en niant jusqu’aux faits les plus atroces et les moins discutables, de la réalité.

Le dentiste est toujours le mieux déchaussé. Quelques minutes d’entretien avec ce médecin de l’esprit suffisent amplement à expliquer pourquoi il n’emploiera jamais le terme de folie, y compris à propos des cintrés les plus ravagés : le trouble mental travaille sans relâche son visage, ses silences, ses mots, et il lui faudrait, pour appeler un fou un fou, admettre qu’il ne pourra jamais voir personne d’autre que lui-même dans le miroir de sa présence. Mais il ne faut pas exagérément en vouloir à ce genre de praticien du rien : l’ophtalmologue ne se montre guère plus clairvoyant en auscultant un aveugle.

Appel à témoins. Un jour, l’homme se décide à consulter un psychiatre. Cela fait si longtemps qu’il débloque qu’on peut se demander ce qui l’y décide ce jour-là, à part la hantise de la mort, de plus en plus cocasse et surprenante. La curiosité, donc, la fatigue, l’humour, la peur, un fendard et savant mélange de tout ça, qui pourrait avoir trait à la connaissance de soi-même, l’espoir d’un petit renseignement ou d’une confirmation sur soi avant de passer l’arme à gauche, qui sait ? En tous les cas, il se décide, et dans la salle d’attente où il se rend et prend place, c’est du très sérieux. Les attitudes et mimiques des « client(e)s » occupés comme lui à attendre sont pour le moins étranges et intrigantes. L’homme éprouve même un divertissement salutaire en conjecturant sur les troubles mentaux plus ou moins ordinaires qu’il leur imagine. Mais sa décision de consulter un psychiatre commence à battre de l’aile. Et si je me souviens bien, c’est en s’apercevant que les gros titres du journal qu’un de ses voisins parcourt avec une attention agressive, sans jamais en tourner les pages, sont présentés à l’envers, que notre homme se lève pour mettre les voiles ; mais quand au même instant une secrétaire, autant que je m’en souvienne, fait irruption dans la salle d’attente pour y accueillir le « client suivant », l’homme comprend brusquement, aux quelques mots échangés entre la secrétaire et le « patient » convoqué, qu’il s’est trompé de salle d’attente, de porte comme de praticien. Je ne sais plus du tout s’il s’agit de la salle d’attente d’un cabinet juridique, d’un avocat ou d’un agent d’assurance ou quoi, mais en tous les cas il ne se trouve pas dans la salle d’attente d’un psychiatre, ça non, et à l’évidence, ici, attendent des femmes et des hommes socialement stables, équilibrés, et le cabinet du psychiatre, où notre homme a pris rendez-vous par bigophone, se trouve en fait en face, sur le même palier, ou peut-être à un autre étage.

Quiconque aura lu le roman de gare dont est tirée cette situation renversante et sera en mesure d’en corriger les imprécisions ou inexactitudes, est invité(e) à se manifester auprès de la rédaction de « non de non ! » qui lui offrira, en même temps que sa gratitude, une consultation gratuite.[1] Car, en l’état actuel et approximatif de mes souvenirs de lecture, je suis incapable de vous dire si l’homme se rend finalement à son rendez-vous chez le psychiatre, ou s’il décide de s’en remettre à un homme de loi, visiblement plus compétent en matière de dégueulasserie et de folie ordinaire.

Le salaire de la peur. Les critiques adressées à la psychanalyse concernant ses honoraires exorbitants me semblent parfaitement injustes. A l’évidence, il est des atrabilaires ruinés dont elle ne pourrait se passer, et des sympathisants fortunés dont elle ne voudrait à aucun prix.

L’erreur médicale. La paranoïa de cet homme est d’autant mieux établie qu’il a lui-même archivé, codifié et dissimulé les preuves de ses crimes, au cas où le commando dont il subit le harcèlement depuis des années finisse par avoir sa peau et par neutraliser les éléments qu’il cherchait à compiler contre eux. Quand la police l’arrête, il leur révèle rapidement, en gage de parfaite bonne foi, où se trouvent les pièces à conviction : une photo de sa femme, morte, (dont on tardera pas à retrouver le corps, l’homme reconnaissant encore sans la moindre difficulté lui avoir asséné les coups et blessures mortels, l’ingrate ayant sournoisement cédé à la pression insistante de leurs harceleurs) ; il y a également la carte « sim » de son portable, pour conserver les traces les plus fidèles possibles de ses communications, dont un message de cinq minutes sur le répondeur de son père, absolument inaudible en dehors d’une confusion mentale extrême. Ou encore les quelques effets de son enfant de quelques mois, kidnappé par sa propre femme, pourtant déjà, au moment des faits, en phase de décomposition avancée dans l’appentis de son jardin. La paranoïa de ce meurtrier est tellement flagrante que le juge d’instruction ordonne une expertise psychiatrique, ce qui ne se produit ordinairement pas lors d’une instruction. Au terme d’un interrogatoire médical sans rapport avec les faits, le psychiatre n’entend que le plaisir de l’incohérence et juge le criminel parfaitement responsable de ses actes. Rien ne permet selon lui de ne laisser à la justice le bénéfice de la dissimulation, de la comédie macabre pour éviter les barreaux, comme naguère on feignait la folie pour échapper au service militaire. L’instruction sera interminable. Trois juges finiront leur carrière sur ce cas impayable. Bien des années plus tard, alors que le meurtrier purgera toujours sa peine, le psychiatre insistera sur la jouissance qu’a éprouvé le prévenu à « rouler la justice dans la farine », avec des mensonges et des complots imaginaires à propos desquels personne, à part lui-même, n’a daigné douter de l’authenticité délirante. Le procès, indéfiniment retardé, sera une semaine de palabres insoutenables, où le prévenu gueulera à la face des proches de ses victimes qu’ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient, qu’ils avaient eu grand tort d’espérer s’en tirer aussi facilement, et qu’ils ne tarderaient pas à se trouver à sa place et lui à la leur ! Quant à ses propres père et mère, il ne les reconnaît pas. L’avocat de la défense, continuellement invectivé et contredit par son client, n’aura d’autre recours que de lui emboîter le pas et de reprocher aux proches de la morte de n’avoir réagi à temps devant des signes si démentiels de danger. Le prévenu n’aura de cesse, pour préciser la nature des ses persécutions et l’horreur de sa souffrance, de préciser plus crûment les circonstances de ses crimes, les détails saignants de son trouble et pourquoi, et pour cause ! on ne retrouvera jamais le corps de son enfant. La peine sera elle aussi démentielle. Le cintré fera appel, verra sa peine aggravée de dix ans, en purgera vingt, et l’appareil judiciaire consentira à une sortie en l’assortissant d’un suivi psychiatrique. Le psychiatre qu’on lui aura commis d’office jugera que l’enfermement aura rendu son client parfaitement paranoïaque, mais n’en conclura pas pour autant qu’un traitement psychiatrique lui eût été mieux indiqué que la prison.

Légende banquisarde.[2] A propos de la justice des chercheurs blancs, des légendes extraordinaires courraient les veillées banquisardes du Nord-Ouest terrestre de l’année 1910, où neuf êtres humains sur dix disparaissaient de faim ou de froid. Bien avant que le sauvage rebaptisé Tue-deux-fois disparût lui-même, son histoire faisait grosse impression sur les clans banquisards et influait régulièrement sur leurs décisions vitales.

Douze ans plus tôt, Tue-deux-fois avait occis un chercheur d’or condamné par le froid et qui, à bout de ressource, avait conçu comme délivrance ultime d’ouvrir son chien par l’abdomen, pour y plonger les doigts et y retrouver quelques sensations. A vrai dire, la température ambiante était si basse que le chercheur blanc ne pouvait guère espérer ainsi qu’un sursis de quelques minutes. Se redresser sur ses jambes lui demandait un effort extraordinaire qui ne générait plus en lui la moindre souffrance. Il ne sentait plus le contact avec les éléments ni la pesanteur de son propre corps. Ses articulations avaient disparu. L’homme s’était déjà rejoint de si près que cela n’eût fait aucune différence à ce qu’il s’éventrât à la place de son chien. Celui-ci continuait de lui obéir, et ce n’est pas la méfiance mais l’odeur de la mort qui le retenait de s’abandonner aux caresses feintes de son maître et à l’étranglement qu’il eût été de toute manière incapable de lui infliger. Le chien n’avait donc nul besoin de Tue-deux-fois pour échapper au chercheur d’or épuisé, mais le sauvage n’en égorgea pas moins l’homme, moitié par amitié pour l’homme, moitié par amitié pour le chien.

Tue-deux-fois ne s’épancha pas pour justifier son acte, qui le laissait lui même très songeur, mais il le confirma sans détour ni précision excessifs, et les chercheurs blancs réunis en tribunal décidèrent d’extraire le sauvage de son environnement de glace, sans nuit, à ses soleils sans sommeil, pour le mener vers des territoires vierges de toute neige, quelque soit la saison, et lui infliger à l’ombre cette peine fort étrange consistant à lui épargner de devoir se procurer ses moyens de subsistance. Manger et rêver contentèrent si bien notre sauvage que ses geôliers finirent par se fatiguer de sa bonhomie indéfectible. Ils ne le nourrissaient plus qu’une fois sur deux, et ne le réveillaient qu’à contrecœur pour la promenade. Ce fut pour tous, geôliers comme détenus, un formidable soulagement quand on établit sans l’ombre d’une ambiguïté que le chercheur d’or occis par Tue-deux-fois était un fieffé égorgeur de femmes et d’enfants. Son crime reconnu comme justice involontaire, le banquisard fut donc libéré dans des prairies où paissaient des cornes noires aux épaules d’ours, des prairies aux cieux foisonnants, aux cris luxuriants, de la vie à n’en savoir que faire. Le sauvage se crut sur une toute autre planète, où ses rêves de bien-être les plus dépaysants ne l’avaient jamais perdu, et dont son incroyable voyage jusqu’ici le long de l’épine dorsale du monde, pieds, mains et cou entravés, ne lui avait montré que des songes imparfaits. Son émerveillement mêlé d’effroi était si véhément que le premier fermier qu’il rencontra dans ce désert d’abondance lui trancha la nuque, à la hache, laissant Tue-deux-fois pour mort au milieu de nulle part, la substance cérébrale à l’air libre.

Hasard farouche ou détermination surnaturelle, le chien du chercheur d’or que Tue-deux-fois avait délivré de l’espoir quelques mois plus tôt avait parcouru quatre mille kilomètres pour rejoindre le trou ensoleillé où le sauvage purgeait sa peine et dont les habitants trouvaient si distrayant de le tirer comme un loup. Le chien manqua de quelques minutes la levée d’écrou de son nouveau maître, et il lui fallut vingt-quatre heures pour retrouver son corps et douze supplémentaires pour attirer attention humaine sur lui.

Tue-deux-fois ne vivait plus que par la procuration de son esprit, mais il vivait. Les fermiers, forts croyants, qui chargèrent son corps dans leur carriole, craignant sans doute un espoir insensé en lui prodiguant des soins, firent un bivouac interminable et terriblement arrosé, et une fois parvenus en ville continuèrent de se saouler deux jours durant sans se soucier de leur cargaison agonisante. Quand ils regagnaient une perception habituelle de leur existence, Tue-deux-fois avait rouvert les yeux, alité sur les bottes de foin d’un maréchal-ferrant, la nuque enrubannée et l’air hagard. Il restait là des semaines, des mois délicieux et inquiétants, étendu dans le foin, enrubanné et hagard, jusqu’à ce que vie s’ensuivît. Il parla d’abord «blanc » comme un perroquet, puis comme un enfant questionna l’essence de chaque chose que le maréchal-ferrant lui désignait, et enfin maîtrisa suffisamment le dialecte blanc pour évoquer avec cet homme si prévenant les projets magnifiques qu’il se sentait sur le point de se réaliser. Tue-deux-fois douta d’abord de sa raison, puis de celle de son sauveur, en entendant celui-ci expliquer qu’il comptait fermement réaliser ses rêves en les vendant, lui, Tue-deux-fois, sa tête enrubannée, son air hagard et son chien.

Mais une fois parfaitement rétabli, Tue-deux-fois était vendu, encagé et exposé, avec son chien, que les terres tempérées avaient rendu apathique, presque niais et indifférent à la captivité. Tue-deux-Fois était un phénomène surnaturel parfaitement réel qu’on venait voir de loin. Les médecins se succédaient auprès de lui pour parvenir à cette même conclusion qu’au vu de l’entame qu’avait laissé le tranchant de la hache dans la région spinale du sauvage, il était parfaitement inconcevable qu’il fût encore en vie, et si clairvoyant, si affable. Le spectacle faisait grande recette. L’émerveillement qu’on éprouvait devant ce sauvage immortel se teintait nettement de jaune quand on réalisait que ses semblables respiraient l’air dont on se prétendait le propriétaire depuis maintenant quelques décennies.

A la faveur de la promenade qu’on leur octroyait après chaque journée de représentation, il interrogeait longuement le chien, fumait beaucoup de ces cigarettes roulées qu’on abandonnait entre les barreaux de sa cage, avant de faire naître dans le regard de son chien un quelconque mal des grands espaces et du froid, mal qui prit encore quelques semaines à se préciser.

Et tous deux prirent finalement la direction du nord, sans d’autre obstacle que les hésitations du chien et les muscles de Tue-deux-fois qui s’étaient atrophiés et leur imposaient des pauses et des retards inopinés et périlleux. Il y eut encore des prairies et leurs cieux carnassiers, encore des troupeaux de cornes noires aux épaules d’ours, le réconfort inquiétant des reliefs de l’épine dorsale du monde, puis à nouveau la fidélité, le compagnonnage de la mort, le gel, les lacs amples comme des mers dont les bacs échouaient sec ou se disloquaient avant de toucher l’autre rive, puis d’autres chercheurs d’or en route vers d’autres rumeurs de concessions, qui virent dans le loup de Tue-deux-fois un fameux chien de tête de traîneau et en son maître un animal sauvage qui avait l’avantage de parler, de manier admirablement la pagaie et de flairer à temps les pièges mortels que font les courants silencieux sous l’épaisseur de glace la plus rassurante.

Quelques mois plus tard encore, le temps de se lasser du commerce des fuyards blancs, de leurs dettes d’honneur comme de leur amour-propre versatile, Tue-deux-fois retrouvait enfin ses frères banquisards, disséminés dans les coins les plus rigoureux, car en plus du froid et de la faim, les chercheurs blancs prenaient désormais les meilleurs d’entre eux dans les mailles de leur inconscience. Mais les proches de Tue-deux-fois n’étaient plus, et il les reconnaissait à peine dans les visages et tuniques bigarrées de leurs enfants. Les descriptions de ces deux années passées chez les chercheurs blancs, sous leur soleil unique, à fouler des terres dont les cieux foisonnaient comme une mer, étaient si extraordinaires que les enfants les moins crédules ne pouvaient y prêter foi sans conclure que Tue-deux-fois était bel et bien revenu de la mort.

Mais il y avait vis-à-vis de la justice des chercheurs blancs une incompréhension beaucoup plus forte encore, beaucoup plus effrayante et énigmatique que la mort. Une incompréhension sauvage. Et nous-même, à un siècle de ce récit, si nous pouvions nous glisser au cœur de leur conseil tels des chiots attirés par les caresses immobiles de leur feu, et entendre leur incompréhension devant cette étrange raison blanche qui entend rendre justice à la mort d’un homme en privant son meurtrier de la nécessité de combattre pour vivre, on se tiendrait plus solidement pour des êtres civilisés et considérerions sans doute que ces sauvages ne voyaient d’autre justice que la mort ou ne pouvaient concevoir qu’on laissât la vie sauve à un meurtrier. Mais en réalité, si l’histoire de Tue-deux-fois prit ce tour légendaire, c’est qu’avant et après elle, on avait vu des chercheurs blancs traiter un crime identique de manières fort différentes. Et on se sentait comme en sursis, dans une insécurité aveugle, bien plus redoutable que le froid ou la faim, environnés de ces chercheurs blancs capables, pour le même crime, de nourrir un homme et de lui faire découvrir les pays les plus fantastiques, comme de le faire danser au bout d’une corde, ou, avec la même bonté et détermination, l’abandonner dans un canot, sans vivre, sans vêtement et sans arme, sur l’artère en crue de la terre. Et ces mêmes chercheurs blancs tenaient pour un tel miracle qu’un homme échappe à une blessure mortelle, qu’ils ne trouvaient rien de plus juste que de l’encager derechef, comme s’il venait de tuer un homme pour la seconde fois.

Stéphane Prat


[1] Nous avons concocté un questionnaire de bienvenue, lui-même intrigant à plus d’un titre .

[2] Texte inspiré par les racontars recueillis dans « l’amour de la vie » de Jack London.

jeudi 10 juin 2010

LETTRE # 10

Cher Bertrand :

Je crois qu’on peut en effet, à partir d’un certain âge, faire le deuil (si ce mot a un sens) de ses idéaux, de ses illusions, de ses ambitions et de ses désirs, mais pas, jamais, de son ressenti le plus profond, le plus inouï. Ainsi ne me sens-je plus du tout, par exemple, mais plus du tout habité par ces idéaux de gauche qui ont plus ou moins bercé les entours si niais de mon jeune âge, tout en me laissant déjà, au fond, indifférents. Et comme je ne me suis jamais senti d’empathie avec les structures des gens de droite, je crois que je peux me définir à présent comme quelqu’un de franchement politiquement désabusé. Remarquez bien que ce mot est beau (enfin sorti de l’abus ?). Je crois ne plus guère nourrir d’illusions sur les bipèdes humains et leurs idéaux de vivre ensemble, quels que soient, par ailleurs leur compte en banque, la couleur de leur peau, leur sexe ou leur nationalité. Je le dis sans tristesse ni dépit.

Les idéologies ? Elles ne m’ont jamais intimement convaincu, très franchement. Certaines m’ont exalté. Aucune ne m’a jamais convaincu. C’est pourquoi d’ailleurs je m’en suis finalement relativement facilement tenu à l’écart.

Il ne me reste donc, pour mon bonheur, que ce ressenti. Pour vous en donner un exemple, le jour où j’ai vu ma rivière à moi, celle qui arrosa mon enfance, soudainement polluée par les assauts en amont d’une usine de pétrochimie, j’ai ressenti (trop enfant pour penser alors) que ceux qui étaient capables de faire subir ça à une rivière seraient bien capables aussi de le faire subir à un océan. J’ai ressenti que j’allais connaître, que je connaissais déjà la fin d’un monde. Voir à présent ce qui se déverse dans l’océan non loin de la belle Amérique qui fit rêver tant d’imbéciles durant ces deux derniers siècles… c’était donc sacrément prémonitoire… Nous appartenons à une espèce de prédateurs, et les autres espèces, de quelque ordre qu’elles soient, ne regretteront pas sa disparition.

Inutile de se raconter des histoires. L’humanisme est, comme le disait Béranger dans le Rhinocéros de Ionesco, une notion périmée. Voilà. Ce n’est plus une réplique pour rire, mais un fait. Comme Baudelaire l’affirme dans Fusées, « le monde va finir », et nous, nous sommes un maillon de cette fin. « Ce siècle "d’images, de rôles et de falsification permanente du sensible et de l’humanité » se propose comme un ultime écran par nos dirigeants inventés pour que nous nous voilions la face (et surtout la raison) devant cet état de fait; il ne s’agit que d’entretenir une illusion. Aussi la question que nous devrions-nous poser est-elle celle de notre bonheur : sommes-nous encore capable, individuellement (et non en masse) de ressentir un plaisir de vivre une telle situation ?

La joie de vivre ? Ma réponse est oui, parce que je la ressens, encore une fois. Jusqu’à la fin, ce sera bon de s’emplir les poumons et de jouir. Quoi d’autre ? J’ai vu hier l’image d’un pélican mazouté, vaincu comme je le serai ou le suis déjà sans m’en rendre compte (par combien de marées noires invisibles sommes-nous traversés ?)… Ce qu’il y a d’émouvant dans cette image, de si efficacement émouvant, c’est bien de voir l’individu seul pris dans cette gangue de l’erreur universelle, les Anciens disaient le péché, c’est bien ça ce que ça signifie, le mal, un truc dont on hérite et dont on ne se sent pas responsable et avec quoi il faut pourtant composer : cette saloperie de mazout sur les plumes, et dans la tête, qui aura le dernier mot. Et pourtant, chez ce pélican encore vibrant de sa toute vie volée, le ressenti du vol justement encore connu, et souvenu bien qu’écrasé par cette saloperie d’hommes qui se croient si justes et si bons : l’oiseau, une dernière fois. Ce sera notre tour. Un à un. Pas un jour sans que je ne pense à la mort. J’ai appris cela en travaillant à l’amphithéâtre, il y a longtemps. Et qu’aussi, ma foi, ça ne sera pas si triste que ça si j’ai empli tant qu’il en est temps mes poumons de ce ressenti, comme l’aile de l’air.

Voilà. Tout ça pour dire une seule chose : puisque le non-avènement de nos espoirs est certain, inutile de perdre notre temps à garder nos espoirs au frigo. Puisque toute idéologie est fauteuse d’imbécillité, inutile d’adhérer et de se rencarter. Quant à la litanie des espoirs…

Concentrons donc tous nos efforts à veiller sur nos ressentis. Jusqu’à l’ultime.

Et c’est là que la littérature trouve un sens que rien de ce troupeau – si puissant soit-il – ne peut lui ôter.

Amicalement

Roland

mercredi 9 juin 2010

LETTRE # 9

Cher Roland,

Un grand merci pour votre lettre de jeudi dernier, émouvante parce que faisant appel au directement vécu.

Je pense d’ailleurs, de plus en plus, que c’est confronté à ce directement vécu du monde, en le fouillant, en le débarrassant, autant que faire se peut, de ce qu’il peut avoir de spectaculaire et de manipulé, que se vérifie, se peaufine ou, au contraire, s’écroule le fond de notre pensée.

Et puisque nous parlions de Debord et de la notion de spectacle - parfaitement définie à la première page de La Société du spectacle comme étant le directement vécu qui s’est éloigné en images - je ne suis plus sûr que d’une chose, plus de trente ans après la théorie situationniste : c’est que nos certitudes ne sont exactes que lorsqu’elles sont éphémères. C’est dire avec quelle pagaille cérébrale j’appréhende aujourd’hui ce siècle d’images, de rôles et de falsification permanente du sensible et de l’humanité.

Je ne suis donc plus très sûr de mes choix, disons - n’ayant pas d’autres mots à ma disposition - idéologiques. Plutôt partisans, parce que justement débarrassés, dans ce que j’en concevais, de l’idéologie, celle-ci étant ce système de pensée, ce rempart, qui permet de vivre au travers un prisme déformant, par-delà le réel et toujours du bon côté de la sacro-sainte vérité, qu’elle soit fasciste, anarchiste, chrétienne ou autres.

Il y a en effet quarante ans que je me dis que ce monde d’abrutis marche sur la tête et n’est pas un monde façonné pour les humains mais pour les ersatz.

Si j’étais un ermite, un Zarathoustra illuminé, je me dirais, finalement, que je ne suis que la victime d’une erreur de mon orgueil solitaire et de mon jugement. Mais depuis le temps que je commerce avec les hommes de bonne volonté, d’une part, et que j’observe, d’autre part, les cloportes qui président aux destinées de la mascarade, tout comme ceux qui s’en sont faits, pour diverses raisons, les thuriféraires ou les suivistes, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche dans mon sentiment révolté du monde.

Car enfin, Roland, on ne peut se complaire dans les rangs des éternels vaincus sans se poser la question et si je regarde en arrière, remontant à deux siècles au bas mot, le nombre de théoriciens, d’activistes, de tribuns, de poètes, de combattants, d’hommes foncièrement honnêtes, d’intelligences et de générosités supérieures, qui se sont couchés sous les pissenlits avant d’avoir vu seulement un bout de leurs espérances se réaliser, si je lis bien ce qu’ils disaient et que je m’aperçois que c’est, à peu de choses près, ce que je pense aujourd’hui, force m’est faite de considérer que je ne suis, qu’ils n’ont été et que nous sommes, à notre échelle, dans une gigantesque erreur d’appréciation.

Après tout, le monde est peut-être fait pour l’injustice, le mensonge, l’inculture, l’inégalité, la bêtise, la guerre, les voleurs, l’exploitation, le racisme, les salauds et les criminels, que c’est là son harmonie première et le socle de sa pérennité, et que c’est nous autres, avec nos exigences à la noix, qui sommes les tarés du troupeau planétaire.

Comment, autrement, justifier de nos éternelles défaites et du non-avènement de nos moindres espoirs ?

Désolé d’avoir été aussi pessimiste. Peut-être la semaine prochaine vous dirais-je tout autre chose, mais, pour l’heure, telle est bien le fond de ma pensée.

Amicalement

Bertrand

Image : Philip Seelen

mardi 8 juin 2010

LA DELICATE ESSENCE DU SOCIALISME

Qui de la poule ou de l’œuf a ouvert le bal ? Qu’est-ce que le Beau, le Bien, le Vrai ? L’homme est-il naturellement bon ? Fichues questions auxquelles il convient d’en ajouter une nouvelle, à l’initiative de Philippe Chanial : quelle est La Délicate essence du socialisme ?

Ah ! le socialisme : tout le monde en parle, nombreux sont (encore) ceux qui s’en revendiquent, mais rares sont ceux qui s’accordent sur la teneur précise de sa définition. C’est pour dire à quel point le principe même du projet de Philipe Chanial est, dans ce contexte, une entreprise aussi essentielle que kamikaze !

L’idée de base du livre est de reprendre la question socialiste à partir de deux options qui, selon l’auteur, ont été trop hâtivement mises de côté : la dimension morale du socialisme (par opposition à sa dimension économique essentiellement mise en avant dans la logique matérialiste marxiste ; et la dimension « individualiste » du socialisme qui a été étouffée par les expériences collectivistes qui ont donné les résultats que l’on sait.

En brillant spécialiste des pionniers du socialisme français (Eugène Fournière, Benoit Malon, Gustave Rouanet), Philippe Chanial s’applique à redessiner pour nous ce que l’idéal socialiste aurait pu être (et pourrait peut-être encore être) s’il ne s’était pas perdu en chemin.

Sur quoi repose cet idéal ? Premièrement, comme nous l’avons dit plus haut, sur un pari moral qui veut que « c’est d’abord par le sentiment que l’homme vit, qu’il est sociable, qu’il s’attache au monde et se lie aux autres hommes. C’est d’abord l’affection, et non le calcul qui nous attire vers autrui » (p.46). Deuxièmement, sur l’idée, partagée par Jaurès et par nombre des premiers opposants au marxisme, que le but final du socialisme, ce n’est pas tant de donner naissance à une nouvelle société que de permettre à chaque individu de vivre dignement dans la sienne (en créant une « république des individus » s’appuyant sur un « libéralisme d’extrême-gauche »). Enfin, troisièmement, que la clef de voûte de cette libération des individus se nomme l’« associationnisme », défini comme « politique de la société civile qui vise non seulement à défendre l’autonomie de la société civile face aux menaces que font peser sur son intégrité l’État et le marché, mais aussi à démocratiser ces trois pôles, d’une part en favorisant, au sein de la société civile, le renforcement des engagements et des solidarités volontaires et en brisant les cadres hiérarchiques traditionnels de subordination, d’autre part en constituant cette société civile comme le vecteur d’une démocratisation des institutions politiques et une domestication de la rationalité marchande » (p.114).

Bon : l’indécrottable pessimiste que je suis a un peu de mal, je l’avoue, avec le positivisme latent qui soutient tout cet édifice. Certes, l’homme est aussi, parfois, un être bon, généreux, altruiste, dévoué, honnête, sincère… et j’ai sans doute trop souvent tendance à l’oublier et à ne voir en lui que le loup qui sommeille. N’empêche que lorsque ces braves pionniers du socialisme moral commencent à poser les premières pierres de leur cité idéale, les hommes, qu’ils reconnaissaient pourtant être complexes et ambigus, se muent comme par magie en de dociles agents altruistes, fraternels et désintéressés qui ne feraient aucun mal à une mouche, même de droite… Tout ceci manque de sang, de chair, de sueur, bref, « d’humains », des vrais, pas des agents « économiques », « politiques » ou « moraux », mais des individus réels, appréhendés dans toutes leurs dimensions, notamment psychologiques. Je suis d’ailleurs toujours épaté de constater que Nietzsche est systématiquement le grand absent de ce type d’études qui ne sont pourtant jamais avares en matière de références… ce qui n’est pas anodin. De la même manière, je trouve toujours curieux de constater la minceur des références aux théoriciens de l’anarchie qui, s’ils diffèrent notablement des socialistes sur le thème de l’« autorité », ont souvent été plus proches de ce socialiste originel que défend Philippe Chanial, que nombre de socialistes officiellement étiquetés comme tels ! Il y a toujours des barrières que la logique universitaire a du mal à franchir, c’est ainsi…

Ceci dit, et une fois ajoutés ces bémols à la clé de la partition (bémols classiques d’ailleurs dans ce type d’ouvrage, je le répète), l’édifice que nous expose Philippe Chanial ne manque pas de tenue, notamment le très instructif rappel historique sur les origines de l’idée collectiviste et sur le fait que cette idée était au départ totalement détachée d’un quelconque idéal de collectivisme étatique.

Le brillant et original balayage historique effectué par l’auteur est également très intéressant par la manière qu’il a de nous rappeler que les liens entre socialisme, libéralisme, individualisme et collectivisme sont beaucoup plus complexes, mais aussi beaucoup plus riches que les visions caricaturales qui priment de nos jours et que brassent sans aucune vergogne la grande majorité des journalistes et des intervenants politiques. Cette remise à plat « qui rebat utilement les cartes et déplace les lignes Maginot d’une historiographie bien sclérosée » (p.199) est loin de répondre à toutes nos interrogations sur une éventuelle application actuelle et concrète de ce socialisme « historique », mais elle constitue qu’on le veuille ou non un préalable incontournable et salutaire à toute réflexion digne de ce nom et c’est ce qui fait toute la valeur du livre de Philippe Chanial.

Et puis, si La Délicate essence du socialisme ne nous apporte au final pas vraiment de propositions concrètes, elle nous trace au moins une route, une voie digne et belle, voie sur laquelle les socialistes actuels n’ont pas remis les pieds depuis bien longtemps et que Jaurès, en 1893, décrivait déjà en des termes qui laissent songeurs : « Il faut que le socialisme soit supérieur à la société d’aujourd’hui, non seulement par la supériorité du but qu’il se propose, mais par la supériorité des moyens qu’il emploie contre la société elle-même. Il faut que ce soit à force de vertu – au sens social et libre du mot – à force de respect du travail, de fidélité à la parole, de solidarité agissante, héroïque, de culture de la pensée et de la volonté, que nous fassions la preuve qu’étant déjà au-dessus de la société d’aujourd’hui par les moyens selon lesquels nous combattons, nous élevons une société supérieure » (p.60).

À bon entendeur…

Stéphane Beau

La Délicate essence du socialisme, Philippe Chanial, Le Bord de l'eau, 2009

lundi 7 juin 2010

IMPRESSIONS PARISIENNES PRESENTISTES

La société actuelle.

Ne semble pas laisser de place à l’imagination, au rêve, à l’indéterminé.

N’accepte pas la flânerie, le dilettantisme, le cheminement personnel.

Le visage des gens.

Il faut travailler, pousser son caddie, sa poussette.

Visages occupés - par quoi au juste ?

La répétition.

« Gardez les pieds bien à plat ! » - « Gardez les pieds bien à plat ! », répète la voix de l’escalator.

« Gardez l’esprit dans les chaussettes ! » diffusent les messages publicitaires.

Minuit en région parisienne.

Un jeune beur, contrôlé par quatre policiers.

Un SDF, vautré sous un pont du périf.

Une femme voilée, prostrée dans le RER.

Informatique et liberté.

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Louis Le Guen