dimanche 7 novembre 2010

LA SEMAINE DU HANDICAP

Avant la résistance, le précédent roman de Philippe Sendek, également paru au Zaporogue, (2009) tenait déjà de la politique fiction et du thriller psychologique. Un pays imaginaire, Outre-Rhin, assiste, impuissant, à sa « réunification » par annexion pure et simple. Ses frontières seront demain franchies et effacées militairement par le Tyran voisin, le « consanguin » historique qui entend reprendre son bien. Groupuscules anarchistes, « pactisants » anti-fascistes, ultra-nationalistes et hommes d’affaire sentent leur heure venue, ou au contraire leur dernière heure. Et les destins personnels, entrecroisés, se déchaînent et s’abîment, béants. Les nostalgies, résistantes ou réactionnaires, s’abandonnent à l’érotisme du chaos.

Avec La semaine du handicap, (le Zaporogue, Octobre 2010), Philippe Sendek nous décrit l’insertion du handicapé par le travail comme un business sans entrave, avec un humour aigre et force détails managériaux, syndicaux etc. La tambouille du turbin dans toute sa fadeur.

Au cœur de la bienfaisance comme de toute autre activité sociale, agit en sous-main une puissance occulte : le Pacte conclu après la seconde guerre mondiale entre les sociaux démocrates aux dents longues et acérées, visionnaires à leur manière, qui n’ont rien trouvé de plus efficace, pour éviter le retour du nazisme, que d’employer ses méthodes et sa gestion scientifique, matérialiste, des ressources humaines. La destruction méthodique et systématique de l’humain s’est là encore mise en place sous le motif fort louable d’améliorer l’espèce humaine, mettant le Bien à toutes les sauces, et notamment à celle d’un cannibalisme ordinaire mais tout à fait réel. Au-delà du handicap et de la réinsertion par le travail, c’est le Social que l’auteur de ce roman nous mitonne là, un Social géré comme une entreprise, et où il ne suffit pas de se comporter en parfait rouage : encore faut-il se montrer capable d’y apporter une plus-value, sous peine de disparaître dans ses sous-sols, et d’y agoniser sans bien comprendre sa douleur ni identifier les rituels capitalistes, aiguisant déjà éminceurs et tranchelards avant le festin. Et les abats des réprouvés n’auront pas affaire à des ingrats, mais à de fins gourmets en chair humaine, au contraire, à des esthètes brutaux et délicats.

Une vraie vision de cauchemar, parfaite de cynisme et de désinvolture, qu’on pourrait se raconter comme une bonne farce bien noire, si elle ne présentait avec une précision effrayante, presque documentaire, notre réalité sociale.

Quelques mots avec l’auteur.

NON DE NON : Avec l’écriture de La semaine du handicap, votre appétit de vivre en a-t-il pris un coup ou s’est-il renforcé ?

PHILIPPE SENDEK : Ecrire ce roman revient à constater que les personnages sont pris dans une logique cauchemardesque, un étau social qui broie ceux qui lui résistent. Cela revient à aller jusqu’au bout d’un cauchemar dont on ne peut s’abstraire. L’humour est le seul baume possible mais il apaise superficiellement.

En fait, l’appétit de vivre revient (pour l’auteur) quand son livre est publié et qu’il a la possibilité de toucher des lecteurs.

Par ailleurs, l’appétit de vivre permet de raconter des histoires qui sont censées le moduler (l’appétit de vivre)

NDN : Sauf distraction de ma part, l’action de ce roman n’est jamais datée. Mais à certains sigles, comme celui de l’A.N.P.E, on doit bien la situer dans un passé proche (et français), et du coup le parfum d’anticipation de votre fiction ne rassure plus du tout, et son côté farce amuse beaucoup moins. L’horreur pressentie se révèle toujours telle qu’on la pressentait et se réalise par les voies prévues, parfaitement reconnues et balisées. La soif du pouvoir, les jeux destinés à la vanité humaine, ses enjeux, les harcèlements sexuels ou moraux, s’exercent en toute connaissance de cause. A quelques exceptions près, ce sont des réalités consenties, et dans tous les cas, avalisées… Et on en vient très vite à se dire que se cabrer devant un tel système réclamerait une lucidité et une énergie hors de notre portée. Est-ce là votre sentiment ? La résistance est-elle vaine ?

PS : Non, la résistance n’est pas vaine. Elle est essentielle au contraire. Le tout est de savoir s’il vaut mieux finir en Spartacus ou en Lech Walesa., en victime ayant permis des avancées ou en gestionnaire d’un passé révolu.

Il faut résister en réfléchissant, en analysant le monde, en le désacralisant par le rire et la bouffonnerie.

Le monde que je décris pourrait être celui dans lequel je vis, après tout, dans notre monde, il y a des génocides, des massacres et une violence omniprésente. Dans le monde qui est le mien, l’intelligence a moins de succès que la violence (verbale ou physique)

Disons que le monde que je décris ressemble à ce mot de Ionesco : « Caressez un cercle, il deviendra vicieux ! »

NDN : Difficile de ne pas reconnaître notre despote actuel, Nicolas Sarkozy, dans la figure toute puissante de votre roman, Totalfino, directeur général de cette boîte de réinsertion de l’handicapé par le travail. De par sa morphologie, ses tics, sa petite taille, son côté déraciné et la mythologie personnelle qu’il s’est forgée, de par ses complexes physiques et moraux, comme sa science assoiffée du pouvoir… Mais quand on le regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il prendrait plutôt modèle sur François Mitterrand. Est-ce forcer votre pensée que de considérer que vous offrez à ce dernier une place de choix dans l’instauration de l’économie de la misère que vous décrivez et qui ressemble tant à la nôtre ?

PS : Figurez-vous que Totalfino m’a été inspiré par une personne pour qui j’ai travaillé, une personne qui a donc existé et dont j’ai un peu accentué le caractère.

Pour autant, je ne récuse pas du tout votre interprétation. Au contraire, elle me ravit. Car tous les hommes de pouvoir, tous les hommes qui s’accrochent au pouvoir comme les chevaliers de la Table Ronde au Graal ressemblent à la fois à Sarkozy et à Mitterrand. Ils oscillent entre vulgarité satisfaite, méchanceté agressive et appétit des ors du pouvoir pour l’un ; goût des intrigues, froideur manipulatrice pour l’autre. .

Je constate qu’avoir le pouvoir revient au bout d’un certain temps à tenter de le préserver, quitte à plonger les autres, tous ceux qui ne font pas partie du cénacle dans l’économie de la misère que vous évoquez.

Cela équivaut à taper sur la tête de celui qui cherche à monter sur un radeau qui dérive en pleine mer.

NDN : Le jeu savoureux avec les noms de vos personnages renforce l’humour noir de ce roman. Le directeur des ressources humaines, par exemple, se nomme Donnadieu. Et puis il y a ce Luc Graindorge, délégué syndical CFTC, continuellement embrumé. J’ai vu dans ce nom – peut-être à tord ? – un clin d’œil au John Barleycorn (Jean grain d’orge) de Jack London, à ses « mémoires de buveur ». Je trouve précisément que vous pratiquez une forme très singulière de roman noir, de manière parfois très sèche, objective, ce qui ne vous interdit en rien une certaine virtuosité, particulièrement sensible dans Avant la résistance, qui me fait penser dans son montage à Short Cuts, le film de Robert d’Altman, à cette différence près que l’écrit vous permet d’alterner première et troisième personne pour le même personnage, de mêler présent et passé dans la même action. Quelles sont vos références, vos sources ?

PS : Mes références sont picturales : Un courant qui va de Brueghel à Georges Grosz en passant par Ralph Steadman. En littérature, comme j’essaie de raconter des histoires et que je ne m’apitoie pas sur mon petit moi, je me situe beaucoup plus du côté anglo-saxon que français.

Cela étant, j’aime beaucoup Franz Kafka, Bruno Schultz, Julio Cortazar, Adolfo Bioy Casares. Je travaille dans ce domaine ; une touche fantastique me permet de mieux peindre la réalité, si tant est qu’on puisse le faire…

NDN : Le personnage principal de La semaine du handicap n’est guère reluisant. Voilà un Nicolas singulièrement dénué de pouvoir… Délégué syndical, représentant du personnel, il vit dans une solitude quasi-complète au sein de sa boîte, sa misère affective transforme sa vie privée en récréation voyeuriste et morbide. Il digère mal, il ne pense plus beaucoup. Son action avorte immanquablement… Je serais curieux d’entendre ce que vous inspire la réalité et l’action syndicales actuelles, notamment telles qu’elles viennent de se révéler (se réveiller ?) à l’occasion de la loi sur les retraites récemment votée en France.

PS : Ce que je montre est un danger réel, c’est-à-dire que les délégués syndicaux dans l’entreprise peuvent avoir tendance à pantoufler ou à brasser du vent. Pour avoir davantage de poids, il faut parfois s’engager dans des combats contre les moulins à vent. Dans mon roman, l’espoir est un tapis que l’on enlève sous les pieds des personnages. C’est pour cela qu’il faut de l’imagination et le courage d’oser quand on s’engage dans un combat contre plus fort que soi.

Regardez les efforts démesurés du gouvernement pour faire tomber le soufflé de la révolte.

La France est un pays où les gens ont encore le courage de lutter contre ce qu’ils estiment injuste. J’ai quand même le sentiment que tôt ou tard, le feu sacré s’éteint et on rentre dans sa niche, conscient que la corde autour du cou a encore rétréci.

NDN : Enfin, avez-vous encore beaucoup de pépites de ce genre-là dans vos tiroirs ? Ou en écrivez-vous ? Que nous réservez-vous pour la suite ?

PS : Pour la suite, je prépare un roman dans lequel le héros national d’un pays d’Europe de l’Est est appelé à la rescousse pour regonfler la popularité d’un président de la république, en chute libre dans les sondages.

L’important pour la suite, est de tenter de se renouveler, d’apporter un éclairage différent tout en continuant son chemin.

Compte rendu et questions : Stéphane Prat

samedi 6 novembre 2010

SALARIAT DE LA MISERE, MISERE DU SALARIAT

J’ai étudié la sociologie, je n’ai point été sociologue.

Il faut dire qu’après deux ou trois pages de Durkheim et d’Auguste Comte, l’indigestion refroidit vite les ardeurs, en tout cas les miennes.

C’est dommage parce que là, j’avais pressenti un filon où on peut dire tout et le contraire de tout. C’est toujours à peu près juste et surtout, un peu comme un météorologue qui se spécialiserait dans le temps qu’il a fait hier, le risque d’erreur est tellement limité que tout le monde est d’accord et s'en fiche.

J’ai pris ma revanche beaucoup plus tard, tout à fait par hasard.

A l’âge où les autres commencent à entrevoir le sommet du Golgotha depuis si longtemps qu’ils le gravissent, je fus fonctionnaire. Un jeune fonctionnaire aux tempes déjà grisonnantes.

Personne n’a fait directement allusion à cette singularité. On fit mine que c’était normal et que peut-être je m’étais perdu en route.

Je suis content d’être passé par là parce que j’ai trouvé, bien à l’abri du vent derrière des portes closes, tout un microcosme plaisant et souterrain dont j’ignorais complètement les mœurs et la philosophie singulières.

Des gentils, des ennuyés, des honnêtes gens fourvoyés, posés là parce qu’ils n’avaient pas trouvé d’autres branches à la mesure de leurs pattes, d’inoffensifs sots, de jeunes dindes aussi superficielles que superflues, des lâches à vous couper le souffle, des gens d’une certaine intelligence mais pas assez consolidée tout de même pour rester opérationnelle jusqu’au bout, de vrais salopards en tenue d’apparat aussi, sans foi ni loi humaines.

Les plus dangereux et les plus exécrables mais les moins originaux, en fait, parce que des exemplaires de ce type, vous savez bien comme moi qu’il y en a un peu partout.

Ceux-là, s’ils avaient été moins cons et un peu plus courageux, ils auraient pu faire de grandes affaires ou réussir en politique. Mais quand on est irrésistiblement attiré par les sommets et qu’on n’a qu’un obscur organigramme en guise d’échelle, forcément, le destin s’en trouve entravé et du même coup, l’éthique.

Ce que je trouve accablant tout de même, c’est que j’ai croisé dans ces couloirs jaune pâle de l’ennui, quelques jeunes gens brillants, toutes lueurs en bon éveil sur le monde et que, étant appelé quelques années plus tard à commercer avec eux, je me suis aperçu qu’ils n’avaient plus sous leurs cheveux bien peignés qu’une machine à photocopier des raisonnements.

Si on devait un jour faire un juste procès aux usages des administrations, il faudrait commencer par parler de cette désastreuse lobotomie.

Au début, j’étais à peu près aussi confortablement installé là qu’un poisson peut l’être dans un tas de paille, ne sachant pas comment il fallait se tenir, quel déguisement adopter, ce qu’il fallait dire et surtout – c’est au final assez désobligeant – ce qu’il fallait faire.

Puis, lâchement, je me suis habitué. Faut dire que j’étais passablement fatigué et comme tout le monde là-dedans semblait épuisé, j’ai fini par me fondre dans la masse, comme le merle blanc de Musset.

Tout cela n’est pas très reluisant. Pour raconter vraiment, en ne blessant personne et pour rendre justice tout de même à quelques-unes de mes rencontres là-bas, il me faudrait besogner à un grand livre ou plutôt réaliser une bande dessinée qui amuserait tous ceux qui n’ont rien d’autre à faire.

Car il y a derrière le bien-être de ces portes une foule d’individus absolument désopilants mais malheureusement ignorants de leur talent, des bataillons entiers de Monsieur Jourdain.

D’ailleurs, mises à part des femmes savantes, il y a tout Molière dans cet univers burlesque : des malades imaginaires, des tartuffes, des précieuses ridicules, des avares et de vrais misanthropes.

Alors voyez-vous, j’en ai eu un peu marre d’assister à toutes leurs représentations. Pour faire un petit clin d’œil aux facéties verbales de tous ces braves saltimbanques, disons qu’arrivé là au crépuscule, je n’ai pas voulu être deux fois en retard dans la même vie.

Alors je suis parti tôt, bien avant la fin de la comédie.

Entre tout ce temps, de mes primes et brèves velléités de sociologue à celles plus mûres de fonctionnaire, j’avais usiné un peu en usine. Ce fut une bien douloureuse consternation de découvrir que les artisans de mes puérils idéaux de bonheur universel, de justice et de liberté pouvaient ressembler à ces gens qui me traitaient de voyou si j’osais apostropher un tant soit peu leur prolétarienne condition.

Je suis parti en courant pour vérifier dans mes livres de cuisine si c’était bien d’eux dont j’avais entendu parler ou si je ne m’étais pas trompé d’adresse. Pas d’erreur : C’étaient bien ces apôtres qui devaient soulever le joug. Considérant l’ampleur dramatique du quiproquo, j’ai refermé les livres. Des amis, des vrais, des mélancoliques, des généreux, des apaches qui avaient marché jusques là pour retrouver eux aussi la saine odeur d’une tribu, qui avaient également refermé les livres de cuisine, sont venus.

Nous nous sommes amusés un temps, en ne faisant rien, pour être certains de ne pas nous fourvoyer encore dans quelque espoir chimérique.

Nous avons beaucoup bu, nous nous sommes vautrés dans la fange des nuits d’ivrognerie puis, chacun de son côté est parti fonder sa Rome.

Avant cela, j’ai oublié de dire que je m’étais un peu promené quelque temps dans l’instruction publique. Je n’ai reconnu ni mon instituteur ni mon professeur de français-latin d’antan, alors j’ai claqué la porte au nez d’un énorme apparatchik qui prétendait, avec juste raison peut-être, que j’étais toujours en retard.

Ce devait être un prophète, ou alors un fin psychologue.

La tentative m’ayant consommé pas mal d’énergie, je me suis longtemps reposé avant d’être pris d’une espèce de Rousseauisme, aussi subit qu’intempestif. Voilà que je me fis bûcheron. Retour aux sources de mon enfance bien aimée, aux valeurs de la tendre nature boisée où batifolent sous la brise légère des clochettes sauvages et où chantent, guillerets, les petits oiseaux du printemps.

En fait d’oiseaux, c’est moi qui ai vite déchanté.

Les lointains successeurs du Crédit agricole, ceux qui arpentaient en sautillant les cours de ferme avec des promesses de crédit et des souliers vernis, m’ont tellement affamé que je suis sorti du bois, plus loup que jamais.

Comme j’avais pris froid aux mains et comme j’avais tout de même beaucoup besogné, dans l’ombre et sous les brûlures du solstice, sous la pluie et dans le vent, dans la poussière des étés autant que dans les boues de l’hiver, c’est à ce moment-là que je suis allé faire un somme réparateur dans un faux vrai fauteuil d’inutilité publique.

J’en ai donc terminé de ce tour d’horizon. J’ai sans doute omis quelques contours mais dans l’ensemble, vous voyez que je ne vous mens pas : Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat errant. Je n’ai rien fait de bien utile.

Mais moi, au moins, je le sais.

Ceux de ma racine disaient bien que je ne savais rien faire de mes dix doigts.

Je m’inscris évidemment en faux contre ce jugement péremptoire. Mes doigts savent faire ruisseler des gammes, égrener des arpèges et chanter des accords de guitare. J’ai assez de talent pour en tirer un plaisir qui ne se dément jamais, mais pas assez pour être un artiste. De toute façon, je ne finis jamais rien de ce que j’entreprends. Si on me demandait en quoi j’ai socialement échoué ma vie, disons plutôt alors ma survie – je sais bien qu’on ne me pose pas la question mais je vais y répondre quand même – je dirais que je n’ai su être ni musicien ni écrivain, en dépit d’une passion toujours aussi ardente pour ces deux langages de notre interprétation du monde et malgré des efforts répétés.

Le relatif succès du livre que j’ai publié il y a quelques années, je le dois plus à Brassens qu’à ma propre valeur. Si je ne m’étais pas fait l’exégète d’un poète de génie, personne ne m’aurait lu, ni même publié. Redonnet, tout le monde s’en fout. Il n’y a là rien de blessant ni rien d’extraordinaire et je n’en souffre pas avec trop de rigueur.

Quand les miens indexaient le handicap de mes doigts, ils voulaient simplement dire que je ne savais pas faire ce qu’ils prétendaient savoir faire. Après mûre réflexion, je me suis bien sûr aperçu qu’ils n’étaient pas mieux armés que moi.

Quand la réalité de cette jungle de fauves et d’imbéciles est venue les agresser de plein fouet, la plupart se sont fait manger tout crus, sans même comprendre ce qui leur arrivait.

Bertrand Redonnet

(Illustration de Granville pour Le Loup et le Chien - Jean de la Fontaine)

vendredi 5 novembre 2010

LES DIX STRATEGIES DE MANIPULATION DE MASSES

Piochées sur le site de Jean-Louis Millet (qui ne faisait, comme nous, que relayer ce texte à l'origine incertaine), ces Dix stratégies de manipulation de masses attribuées à Noam Chomsky.

*

1/ La stratégie de la distraction

Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles ».

2/ Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple : laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3/ La stratégie de la dégradation

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

4/ La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

5/ S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge

La plupart des publicités destinées au grand public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas âge ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles ».

6/ Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

7/ Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles ».

8/ Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9/ Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution !

10/ Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

Anonyme

jeudi 4 novembre 2010

REMARQUES EN PASSANT : F

REMARQUES EN PASSANT

ABECEDAIRE

Par Alain Sagault

°-°

FAIBLESSES

Chercher à cacher ses faiblesses, c’est avouer qu’on ne se sent pas assez fort. Reconnaître nos faiblesses est la plus grande preuve de force que nous puissions donner.

FASCINATION

Me laisse rêveur la fascination servile de tant d’intellectuels contemporains devant les hommes de pouvoir et de profit. J’y retrouve le même amour immodéré de la force brute qui a soumis au fascisme, au nazisme et au stalinisme des générations de clercs, prosternées devant le Moloch qu’ils devraient dénoncer.

FICELLE (bouts de)

« Petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien ». Telle était la mention figurant sur l’enveloppe un peu froissée trouvée dans l’armoire à outils de mon père.

Être conservateur n’est pas un choix mais une vocation irrésistible.

FIDÉLITÉ

Nous ne sommes réellement fidèles qu’à nos habitudes. Aux mauvaises surtout.

FINI

Le problème avec Sarkozy, c’est qu’il n’est pas « fini ». Il en est resté au stade oral. Il fait partie de ces êtres inachevés qui ont un besoin vital de combler leur vide existentiel en cherchant à devenir infinis. Rien de plus dangereux que les impuissants de pouvoir…

Ils finissent généralement par imploser, mais après que leur dérisoire mégalomanie ait engendré tous les désastres dont elle était grosse.

FLORILÈGE

Choisis sur Internet, trois des commentaires les mieux venus sur l’affaire Bettencourt-Woerth :

G. Dédoutes

25.07.10 10h18

Puisqu’il a, comme Eric Woerth, une tête d’honnête homme, je le crois. Par contre vous n’êtes pas obligé de me croire, et vous aurez raison, puisque vous n’avez pas vu ma tête.

tranquillatoulouse

25.07.10 10h15

N’est-ce pas Eric Woerth qui depuis le début dit n’avoir jamais rencontré de Maistre ? J’attends juste le moment où cet "honnête" homme déclarera ignorer qui est cette Florence Woerth qui prétend être son épouse...

Cauchemar

25.07.10 09h47

C’est le même principe de défense que les petits délinquants de banlieue : Patrice jure qu’il n’a pas aidé Éric qui n’a pas donné un coup de main à Nicolas qui affirme qu’Éric est un gars honnête qui n’a pas pu pistonner Florence auprès de Patrice, etc. Et tout cela dans le journal d’un ami de Nicolas. Remplacez ces prénoms par des prénoms à consonances maghrébines et essayez de deviner en combien de temps le procureur Philippe (autre ami de Nicolas) aurait bouclé l’affaire.

mercredi 3 novembre 2010

THE REBEL GIRL

The Rebel Girl de Joe Hill (1879-1915)

(version Hazel Dickens)

.

There are women of many descriptions

In this queer world, as everyone knows.

Some are living in beautiful mansions,

And are wearing the finest of clothes.

There are blue blooded queens and princesses,

Who have charms made of diamonds and pearl ;

But the only and thoroughbred lady

Is the Rebel Girl.

.

CHORUS :

That's the Rebel Girl, that's the Rebel Girl !

To the working class she's a precious pearl.

She brings courage, pride and joy

To the fighting Rebel Boy.

We've had girls before, but we need some more

In the Industrial Workers of the World.

For it's great to fight for freedom

With a Rebel Girl.

.

Yes, her hands may be hardened from labor,

And her dress may not be very fine ;

But a heart in her bosom is beating

That is true to her class and her kind.

And the grafters in terror are trembling

When her spite and defiance she'll hurl ;

For the only and thoroughbred lady

Is the Rebel Girl.

mardi 2 novembre 2010

LE CRI DES ANARCHISTES

Ils ont la débandade

De ceux qui finissent au poteau

Ils ont pour tout hommage

Le croassement des corbeaux

.

Ils ont le pas de chance

De ne pas finir dans les livres

Ils ont cette arrogance

De vouloir mourir libre

.

Derrière le sang des hommes

Le cri des anarchistes

Entendu par personne

Il meurt au dernier cri

.

Ils n’ont pour toute Place Rouge

Que le repaire de leurs nuits blanches

Ils n’ont pour tout Moscou

Qu’une Barcelone toujours à prendre

.

Ils portent en bandoulière

Les printemps qui ont fait l’Espagne

Sur leur tombe en jachère

Leurs graines s’arriment au vent du large

.

Derrière la peine des hommes

Le cri des anarchistes

Anathème qui résonne

Il meurt au dernier cri

.

Ils peignent en noir les rêves

De ce noir couleur de la vie

Dont ils raccommodent et rapiècent

La folle bannière de l’utopie

.

Ils ont comme nuit de noces

Le mariage avec la faux

Ils ont pour sacerdoce

De s’être toujours inscrit en faux

.

Derrière le sang des hommes

Le cri des anarchistes

Entendu par personne

Il meurt au dernier cri

.

Ils ont pour seul viatique

Le vrai sourire des camarades

Ils ont des comptes en triques

Et en bâtons pour seule épargne

.

Ils ont le nevermore

Ils ont le bateau ivre

Ils ont Rimbaud au corps

Et des armes dans les livres

.

Derrière la peine des hommes

Le cri des anarchistes

Anathème qui résonne

Il meurt au dernier cri

.

Derrière le sang des hommes

Le cri des anarchistes

Entendu par personne

Il meurt au dernier cri
.
Philippe Ayraud

lundi 1 novembre 2010

TENIR TETE A L'ORAGE

A l’occasion de la publication de son nouveau recueil de poèmes, Tenir tête à l’orage (Editions N&B), Thomas Vinau a accepté de répondre à quelques questions.

* * *

Non de non : Quand on suit d’un peu près ton activité de poète on est impressionné par ta productivité : pas un mois, pas une semaine presque, sans que ton nom n’apparaisse au sommaire d’une revue ou au catalogue d’un éditeur. Comment fais-tu pour être ainsi omniprésent ?

Thomas Vinau : C’est beaucoup le hasard des calendriers d’éditeurs. Par exemple ce Tenir tête à l’orage a été achevé il y a presque trois ans, accepté il y a moins d’un an par N&B et sorti à la fin de l’été. Ce mois ci sort un ouvrage collectif autour de la figure de Brautigan chez Gros Textes dont ma participation date d’une petite année. Le hasard a voulu que les deux arrivent presque en même temps.

Un peu aussi, mon acharnement, bien entendu. Le besoin de ne pas rester seul, avec ma viande sous le bras.

Et puis la joie, enfin, de découvrir toutes sortes de petites structures d’éditions ou de revues dynamiques et dynamites. Il y a de la vie dans la petite édition !

N de N : Je suis toujours épaté de voir à quel point il y a peu de « déchet » dans tes poèmes, c’est-à-dire de poèmes moins inspirés, plus discutables. Jettes-tu beaucoup de vers dont tu n’es pas satisfait ou es-tu à ce point intime avec les muses que tout ce qui sort de ta plume est presque systématiquement bon ?

T. V. : J’écris régulièrement, presque quotidiennement. Le blog est bien utile pour ça. Je m’en sers comme d’un carnet ouvert. Trois catégories se dessinent à partir de là. Les poèmes que je laisse tomber, ceux que je reprends (la grosse majorité) et ceux que je ne touche plus. A partir du moment où le boulot est honnête, c’est-à-dire sincère, la difficulté est toujours de doser entre l’instinct et le savoir faire. La flamme et l’artisanat. Puis vient le moment de l’objet livre, du manuscrit. Là il faut que le tout tienne ensemble. Entier. Que ça ait un sens. Par contre pour ce qui est des poèmes discutables ou pas, c’est plus dans le temps que ça se jouera.

N de N : Ta poésie est très liée à la nature, très sensible, presque au sens photographique du terme. Comment écris-tu ? A des moments bien précis ? Dans des situations particulières de concentrations ?

T. V. : Peut être imagiste même... J’écris surtout le matin. J’ai besoin de cette lumière. De cette fraîcheur. De ce recommencement. La marche aussi est utile. Et puis l’observation. Mais j’habite dans le Vaucluse, alors la lumière...

N de N : Je connais ton goût pour l’Amérique, ses grands espaces, sa mythologie, ses poètes (Brautigan…) Je découvre, en ouverture de Tenir tête à l’orage, que tu aimes aussi de bons vieux français tel que Christian Bobin. Quelle place occupe ce dernier dans ton panthéon personnel ?

T. V. : L’autoportrait au radiateur fait partie de mon panthéon personnel. Chez moi il y a toujours eu du Bobin. J’ai lu ses textes avant de lire les poètes Américains. J’ai beaucoup de mal avec ses derniers ouvrages. Sa mystique me touche moins. Pour ne pas dire pas du tout. Mais ses premiers livres comptent énormément. Des auteurs comme Bobin, Thierry Metz, Pierre Autin-Grenier, François de Cornière, Guillevic ou Joël Bastard sont importants pour moi. Finalement, il y a pas mal de thèmes en communs avec une certaine littérature Américaine que je chéris (les Brautigan, Carver, Bukowski, Fante, Harrison, etc.) : un rapport à la nature, au quotidien, au minuscule, à la réalité, les pépites de rien, et puis le goût des grains de sable, de ce qui nous sauve, de ce qui ne tourne pas rond.

N de N : Pour le moment tu n’as publié [à ma connaissance] que des poèmes. T’es-tu déjà frotté au roman ou à la nouvelle ?

T. V. : J’ai longtemps écris des nouvelles qui ne marchaient pas. Des espèces de longs débuts de romans poétiques. La poésie m’a amené au texte court, qui m’a permis de retrouver un axe de retour possible vers la narration. J’aime la brièveté mais je n’ai pas renoncé à raconter des histoires.

N de N : Quels sont tes prochains projets ?

Des petits ouvrages joliment peaufinés par des petits éditeurs discrets et exigeants. Un livre pour enfant également, qui devrait paraître dans le premier semestre 2011. Et puis vers l’automne prochain, une nouvelle belle aventure devrait commencer, un retour à la narration justement, dans un circuit un peu plus « large ». Mais chut. Tant que le livre n’est pas entre mes mains je reste prudent.