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mardi 19 octobre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : IVAN CHTCHEGLOV

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

11 – Ivan Chtcheglov

*

Ivan Chtcheglov à l'asile psychiatrique envoyé par le_duc_de_trefle.

Illustration : Bill Térébenthine

mardi 12 octobre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : GUY DEBORD

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

10 – Guy Debord

*

La sociologie qui a commencé à mettre en discussion, d’abord aux États-Unis, les conditions d’existence entraînées par l’actuel développement, si elle a pu rapporter beaucoup de données empiriques, ne connaît aucunement la vérité de son propre objet parce qu’elle ne trouve pas en lui-même la critique qui lui est immanente. De sorte que la tendance sincèrement réformiste de cette sociologie ne s’appuie que sur la morale, le bon sens, des appels tout à fait dénués d’à-propos à la mesure, etc. Une telle manière de critiquer, parce qu’elle ne connaît pas le négatif qui est au cœur de son monde, ne fait qu’insister sur la description d’une sorte de surplus négatif qui lui paraît déplorablement l’encombrer en surface, comme une prolifération parasitaire irrationnelle. Cette bonne volonté indignée, qui même en tant que telle ne parvient à blâmer que les conséquences extérieures du système, se croit critique en oubliant le caractère essentiellement apologétique de ses présuppositions et de sa méthode.

Guy Debord, La Société du spectacle, § 197

Illustration : Bill Térébenthine

lundi 4 octobre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : MICHEL BAKOUNINE

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

9 – Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine

*

Je ne suis ni un savant, ni un philosophe, ni même un écrivain de métier. J'ai écrit très peu dans ma vie et je ne l'ai jamais fait, pour ainsi dire, qu'à mon corps défendant, et seulement lorsqu'une conviction passionnée me forçait à vaincre ma répugnance instinctive contre toute exhibition de mon propre moi en public.

Qui suis-je donc, et qu'est-ce qui me pousse maintenant à publier ce travail ? Je suis un chercheur passionné de la vérité et un ennemi non moins acharné des fictions malfaisantes dont le parti de l'ordre, ce représentant officiel, privilégié et intéressé à toutes les turpitudes religieuses, métaphysiques, politiques, juridiques, économiques et sociales, présentes et passées, prétend se servir encore aujourd'hui pour abêtir et asservir le monde.

Je suis un amant fanatique de la liberté, la considérant comme l'unique milieu au sein duquel puissent se développer et grandir l'intelligence, la dignité et le bonheur des hommes ; non de cette liberté toute formelle, octroyée, mesurée et réglementée par l'État, mensonge éternel et qui en réalité ne représente jamais rien que le privilège de quelques-uns fondé sur l'esclavage de tout le monde ; non de cette liberté individualiste, égoïste, mesquine et fictive, prônée par l'École de J.-J. Rousseau, ainsi que par toutes les autres écoles du libéralisme bourgeois, et qui considère le soi-disant droit de tout le monde, représenté par l'État, comme la limite du droit de chacun, ce qui aboutit nécessairement et toujours à la réduction du droit de chacun à zéro.

Non, j'entends la seule liberté qui soit vraiment digne de ce nom, la liberté qui consiste dans le plein développement de toutes les puissances matérielles, intellectuelles et morales qui se trouvent à l'état de facultés latentes en chacun; la liberté qui ne reconnaît d'autres restrictions que celles qui nous sont tracées par les lois de notre propre nature ; de sorte qu'à proprement parler il n'y a pas de restrictions, puisque ces lois ne nous sont pas imposées par quelque législateur du dehors, résidant soit à côté, soit au-dessus de nous ; elles nous sont immanentes, inhérentes, constituent la base même de tout notre être, tant matériel qu'intellectuel et moral; au lieu donc de trouver en elles une limite, nous devons les considérer comme les conditions réelles et comme la raison effective de notre liberté.

J'entends cette liberté de chacun qui, loin de s'arrêter comme devant une borne devant la liberté d'autrui, y trouve au contraire sa confirmation et son extension à l'infini ; la liberté illimitée de chacun par la liberté de tous, la liberté par la solidarité, la liberté dans l'égalité ; la liberté triomphante de la force brutale et du principe d'autorité qui ne fut jamais que l'expression idéale de cette force ; la liberté, qui après avoir renversé toutes les idoles célestes et terrestres, fondera et organisera un monde nouveau, celui de l'humanité solidaire, sur les ruines de toutes les Églises et de tous les États.

Je suis un partisan convaincu de l'égalité économique et sociale, parce que je sais qu'en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des individus aussi bien que la prospérité des nations ne seront jamais rien qu'autant de mensonges. Mais, partisan quand même de la liberté, cette condition première de l'humanité, je pense que l'égalité doit s'établir dans le monde par l'organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes, et par la fédération tout aussi spontanée des communes, mais non par l'action suprême et tutélaire de l'État.

C'est là le point qui divise principalement les socialistes ou collectivistes révolutionnaires des communistes autoritaires partisans de l'initiative absolue de l'État. Leur but est le même ; l'un et l'autre partis veulent également la création d'un ordre social nouveau fondé uniquement sur l'organisation du travail collectif, inévitablement imposé à chacun et à tous par la force même des choses, à des conditions économiques égales pour tous, et sur l'appropriation collective des instruments de travail.

Seulement les communistes s'imaginent qu'ils pourront y arriver par le développement et par l'organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, à l'aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoques, pensent, au contraire, qu'ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l'organisation de la puissance non politique mais sociale et, par conséquent, antipolitique des masses ouvrières tant des villes que des campagnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec tout leur passé, voudraient franchement s'adjoindre à eux et accepter intégralement leur programme.

De là, deux méthodes différentes. Les communistes croient devoir organiser les forces ouvrières pour s'emparer de la puissance politique des États. Les socialistes révolutionnaires s'organisent en vue de la destruction, ou si l'on veut un mot plus poli, en vue de la liquidation des États. Les communistes sont les partisans du principe et de la pratique de l'autorité, les socialistes révolutionnaires n'ont de confiance que dans la liberté. Les uns et les autres également partisans de la science qui doit tuer la superstition et remplacer la foi, les premiers voudraient l'imposer ; s'efforceront de la propager, afin que les groupes humains convaincus, s'organisent et se fédèrent spontanément, librement, de bas en haut, par leur mouvement propre et conformément à leurs réels intérêts mais jamais d'après un plan tracé d'avance et imposé aux masses ignorantes par quelques intelligences supérieures.

Les socialistes révolutionnaires pensent qu'il y a beaucoup plus de raison pratique et d'esprit dans les aspirations instinctives et dans les besoins réels des masses populaires que dans l'intelligence profonde de tous ces docteurs et tuteurs de l'humanité qui, à tant de tentatives manquées pour la rendre heureuse, prétendent encore ajouter leurs efforts. Les socialistes révolutionnaires pensent, au contraire, que l'humanité s'est laissée assez longtemps, trop longtemps, gouverner, et que la source de ses malheurs ne réside pas dans telle ou telle autre forme de gouvernement mais dans le principe et dans le fait même du gouvernement, quel qu'il soit.

C'est enfin la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l'école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d'un côté, et le proudhonisme largement développé et poussé jusqu'à ses dernières conséquences, de l'autre, accepté par le prolétariat des pays latins.

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Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine, « Qui suis-je ? »

Illustration : Bill Térébenthine

Texte récupéré dans cette riche mine : http://kropot.free.fr/Bakounine-kisuije.htm

mardi 28 septembre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : FRANCIS PICABIA

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

8 – Francis Picabia

*

Vous êtes tous accusés, levez-vous.
L'orateur ne peut vous parler que si vous êtes debout.

Debout comme pour la Marseillaise,

Debout comme pour l'hymne russe,

debout comme pour le God save the king,

debout comme devant le drapeau..

Enfin debout devant DADA qui représente la vie et

qui vous accuse de tout aimer par snobisme,

du moment que cela coûte cher.

Vous vous êtes tous rassis ?

Tant mieux, comme cela vous allez m'écouter avec plus d'attention.

Que faites vous ici, parqués comme des huîtres sérieuses

— car vous êtes sérieux n'est-ce pas ?

Sérieux, sérieux, sérieux jusqu'à la mort.

La mort est une chose sérieuse, hein ?

On meurt en héros, ou en idiot ce qui est même chose.

Le seul mot qui ne soit pas éphémère c'est le mot mort.

Vous aimez la mort pour les autres.

A mort, à mort, à mort.

Il n'y a que l'argent qui ne meurt pas, il part seulement en voyage.

C'est le Dieu, celui que l'on respecte, le personnage sérieux

— argent respect des familles. Honneur, honneur à l'argent : l'homme qui a de l'argent est un homme honorable.

L'honneur s'achète et se vend comme le cul. Le cul,

le cul représente la vie comme les pommes frites,

et vous tous qui êtes sérieux, vous sentirez plus mauvais

que la merde de vache.

DADA lui ne sent rien, il n'est rien, rien, rien.

Il est comme vos espoirs : rien.

comme vos paradis : rien

comme vos idoles : rien

comme vos hommes politiques : rien

comme vos héros : rien

comme vos artistes : rien

comme vos religions : rien

Sifflez, criez, cassez-moi la gueule et puis, et puis ?

Je vous dirai encore que vous êtes tous des poires.

Dans trois mois nous vous vendrons, mes amis et moi, nos tableaux pour quelques francs.

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Francis Picabia

Manifeste Cannibal Dada

Illustration : Bill Térébenthine

Texte chipé ICI

lundi 20 septembre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : ERRICO MALATESTA

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

7 – Errico Malatesta

*

… Nous n’avons aucune solution pour remédier aux maux qui, pour l’homme, peuvent provenir de l’amour, parce qu’ils ne se peuvent détruire par des réformes sociales, ni même par un changement des mœurs. Ils dépendent des sensations profondes, pour ainsi dire physiologiques de l’homme. Ils ne sont modifiables — s’ils le sont — que par une évolution lente, et d’une manière que nous ne saurions prévoir.

Nous voulons la liberté ; nous voulons que les hommes et les femmes puissent s’aimer et s’unir librement sans autre motif que l’amour, sans aucune violence légale, économique ou physiologique ; mais tout en étant l’unique solution que nous puissions et devions offrir, la liberté ne résout pas radicalement le problème, attendu que l’amour, pour être satisfait, nécessite deux libertés qui s’harmonisent alors qu’au contraire, dans nombre de cas, elles ne s’harmonisent en rien ; attendu encore que la liberté de faire comme on veut est une phrase sans signification si l’on ne sait pas ce que l’on veut. On a vite fait de dire : « Quand un homme et une femme s’aiment ; ils s’unissent ; et quand ils cessent de s’aimer, ils se quittent. » Mais pour que ce principe fût une source sûre et générale de félicité, il serait nécessaire qu’ils s’aimassent et cessassent de s’aimer en même temps. Mais si l’un des deux aime et n’est pas aimé ? Mais si l’un aime encore, alors que son compagnon ne l’aime plus et veut courir à de nouvelles affections ? Et si quelqu’un aime simultanément plusieurs personnes et que celles-ci ne sachent s’adapter à pareille promiscuité ?

« Je suis laid, disait quelqu’un, comment ferais-je si aucune femme ne voulait m’aimer ? » La demande prête à rire, mais elle n’en est pas moins révélatrice de tragédies déchirantes.

Un autre préoccupé du même problème disait : « Aujourd’hui, si je ne trouve pas l’amour, je l’achète en économisant sur mon pain. »

« Comment ferais-je s’il n’y avait plus de femmes à vendre ? » Cette question est horrible, mais elle montre le désir qu’il y ait des êtres humains que la faim oblige à se prostituer. C’est terrible, hélas, mais terriblement humain.

Quelques-uns disent que le remède serait l’abolition radicale de la famille, l’abolition de la cohabitation plus ou moins stable, la réduction de l’amour à un simple acte physique, ou mieux sa transformation, avec le coït en plus, en un sentiment semblable à l’amitié qui admet la multiplicité, la variété, la simultanéité des affections. Et les enfants… seraient les enfants de tout le monde.

Mais est-il possible d’abolir la famille ? Est-ce désirable ? Avant tout, remarquons que, nonobstant le régime de pression et de mensonge qui prévalut toujours et prévaut encore dans la famille, elle fut et elle continue à être le plus grand facteur de développement humain, car c’est elle le lieu unique où l’homme se sacrifie normalement pour l’homme, et fait le bien pour le bien, sans désirer d’autre récompense que l’amour de son conjoint et de ses enfants.

Il y a certainement des cas de sacrifices sublimes, de luttes et de martyres affrontés et subis pour le bien de la collectivité entière ; mais ce sont toujours des cas exceptionnels dont l’influence sur le développement de l’instinct social de l’humanité ne se peut comparer à celle plus modestes certes, mais plus constante et plus universelle, du couple qui se dévoue è l’élevage et à l’éducation des enfants.

Mais dit-on, les questions d’intérêt éliminées, tous les hommes deviendraient frères et tous s’aimeraient.

Certes, ils cesseraient de se haïr ; certes, le sentiment de sympathie et de solidarité se développerait fortement ; l’intérêt général des hommes deviendrait un facteur important dans la détermination de la conduite de chacun.

Mais ce n’est pas encore de l’amour. Aimer tout le monde parait à beaucoup n’aimer personne.

Nous pouvons parfois secourir des misères, mais nous ne pouvons gémir sur toutes, parce que nous aurions à passer la vie dans les pleurs ; et cependant une larme de sympathie est la plus douce consolation pour un cœur qui souffre.

La statistique des décès et des naissances peut nous fournir des données précieuses pour connaître les besoins de la société, mais elle ne dit rien à nos cœurs.

Nous ne pouvons nous attrister pour chaque homme qui meurt, nous ne pouvons tressauter de joie pour chaque enfant qui naît. Et si nous n’aimions pas quelqu’un plus intensément que les autres, s’il n’existait pas un être pour lequel nous soyons plus spécialement disposé à nous sacrifier, si nous ne connaissions d’autre amour en dehors de l’amour tiède, modéré, presque théorique, que nous pouvons ressentir pour tous, la vie ne serait-elle pas moins riche, moins féconde, moins belle ?

La nature humaine ne resterait-elle pas entravée dans ses plus nobles impulsions ? Ne resterions-nous pas privés des joies les plus senties ? ne serions-nous plus pas plus malheureux ?

De plus, l’amour est ce qu’il est.

Lorsque quelqu’un aime fortement, il sent le besoin du contact, constant, de la possession exclusive de l’être aimé.

La jalousie, dans la meilleure acception du terme, parait être et est généralement une seule chose avec l’amour. On peut regretter le fait, mais on ne peut modifier la volonté, pas même la volonté de celui qui souffre.

À notre avis, donc, l’amour est une passion, par elle-même génératrice de tragédies qui, certainement ne se traduiraient pas en actes violents et brutaux si l’homme avait le sentiment du respect dû à la liberté d’autrui ; s’il avait assez d’empire sur lui-même pour comprendre qu’on ne guérit pas un mal en lui en surajoutant un plus grave ; si, enfin, comme elle l’est de nos jours, l’opinion publique ne se montrait pas d’une indulgence maladive pour les soi-disant crimes passionnels. Pourtant, les tragédies de l’amour n’en continueraient pas moins à être très douloureuses.

Tant que les hommes nourriront des sentiments semblables à ceux qu’ils possèdent actuellement — et il ne me semble pas que pour les modifier, suffise une transformation dans le mode économique et politique de la société — l’amour produira, à côté de satisfactions profondes, de profondes douleurs. Il sera possible de les diminuer ou de les atténuer en éliminant toutes les causes éliminables, mais non de les détruire complètement.

Mais est-ce une raison pour ne pas accepter nos idées et demeurer figé en l’état actuel ? Ce serait faire comme celui qui voulait aller nu, parce qu’il ne pouvait se vêtir de pelisses coûteuses ; ou qui renonçait au pain parce qu’il ne pouvait manger de perdrix tous les jours ; ou comme ce médecin, lequel, étant donné l’impuissance de la science à guérir toutes les maladies, ne voulait même plus soigner celles qu’il lui était possible de guérir.

Éliminons l’oppression de l’homme sur l’homme, combattons la prétention brutale du mâle de se croire le maître de la femme, combattons les préjugés religieux, sociaux et sexuels ; assurons à tous, hommes, femmes, adultes, enfants, le bien-être et la liberté ; répandons l’instruction, et nous trouverons maintes occasions d’être satisfaits s’il ne reste sur terre, d’autres maux que ceux que crée l’amour.

Dans tous les cas, les malheureux en amour pourront trouver une revanche en d’autres plaisirs — tandis qu’aujourd’hui l’amour mélangé d’alcool est l’unique consolation de la plus grande partie de l’humanité.

Errico Malatesta

« Le problème de l’amour », L’Unique n°5, novembre 1945

Illustration : Bill Térébenthine

Texte pioché sur l’excellent site de Vincent Dubuc : La Presse Anarchiste

dimanche 12 septembre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : BUENAVENTURA DURRUTI

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

6 – Buenaventura Durruti

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La Colonne Durruti apprit la mort de Durruti pendant la nuit, sans beaucoup de paroles. Sacrifier leur vie est chose courante parmi les camarades de Durruti. Une phrase murmurée : « Il fut le meilleur parmi nous », un cri simultanément lancé dans la nuit : « Nous le vengerons », voilà ce que les compagnons exprimèrent. Le mot d’ordre fut : « Vengeance ».

Durruti avait profondément compris la force du travail anonyme. Anonymat et communisme ne font qu’un. Le camarade Durruti agissait en marge de toute la vanité des vedettes de gauche. Il vivait avec les camarades, luttait comme compagnon à leur côté. Exemple lumineux, il nous remplissait d’enthousiasme. Nous n’avions pas de général, mais la passion de la révolution qui brillait dans ses bons yeux, inondaient nos cœurs et les faisaient battre à l’unisson avec le sien, qui continue à vivre pour nous dans la montagne. Toujours nous entendrons sa voix : « Adelante, adelante ! » Durruti n’était pas un général, il était notre camarade. Cela manque de décorum ; mais dans notre colonne prolétarienne on n’exploite pas la révolution, on ne fait pas de publicité. On ne songe qu’à une chose : la victoire et la révolution.

Miliciens de la colonne Durruti

La colonne anarcho-syndicaliste Durruti naquit pendant la révolution. Elle se compose de travailleurs, de prolétaires des usines et des villages. Les ouvriers catalans partirent avec Durruti, rejoints bientôt par les camarades de la province. Les ouvriers agricoles et les petits paysans quittèrent leurs villages, opprimés et humiliés par les fascistes. Ils venaient à nous nuitamment en traversant l’Ebre. La colonne Durruti grandit à la mesure du pays conquis et libéré. Née dans les quartiers ouvriers de Barcelone, elle englobe aujourd’hui dans son sein toutes les couches révolutionnaires de la Catalogne et de l’Aragon, des villes et de la campagne.

Les camarades de la colonne Durruti sont des militants de la C.N.T.-F.A.I. Nombreux sont ceux qui payèrent en prison pour leurs convictions libertaires. Les jeunes se sont connus aux Jeunesses libertaires (Juventudes libertarias). Les prolétaires de la campagne et les petits paysans qui nous avaient rejoint sont des frères et des fils de ceux qui se trouvent encore sous le joug fasciste ; ils voient de nos positions leurs villages. Beaucoup de leurs parents, père et mère, frères et sœurs, furent assassinés par les fascistes. Les paysans regardent avec espoir et colère vers la plaine de leurs villages. Cependant, ils ne luttent pas pour leur bourg et leur propriété, ils combattent pour la liberté de tous. Des jeunes gens, presque des enfants encore, se réfugient parmi nous : des orphelins dont les parents furent assassinés. Ces enfants luttent à nos côtés. Ils parlent peu, mais ils ont compris beaucoup de choses. Le soir, autour du feu, ils écoutent leurs aînés. Certains d’entre eux ne savent ni lire ni écrire ; des camarades les instruisent. La colonne Durruti reviendra du front sans analphabètes : c’est une école.

L’organisation de notre colonne n’est pas militaire, ni bureaucratique. Elle naquit organiquement du mouvement syndicaliste. C’est une association révolutionnaire et non pas une troupe. Nous formons une association des prolétaires opprimés qui luttent tous pour la liberté. La colonne est l’œuvre du camarade Durruti qui en a déterminé l’esprit et qui défendit jusqu’à son dernier souffle son essence libertaire. Camaraderie et discipline volontaire forment sa base, et son but est le communisme, rien d’autre.

Nous tous haïssons la guerre, mais nous la comprenons en tant que moyen révolutionnaire. Nous ne sommes pas des pacifistes et nous combattons passionnément. La guerre – cette idiotie dépassée – n’est justifiée que par la révolution sociale.

Nous sommes des syndicalistes communistes, mais nous connaissons la valeur de l’individu, c’est-à-dire que camarade a les mêmes droits et remplit les mêmes devoirs, tous sont égaux. Chacun doit développer et apporter toute sa personnalité. Les techniciens militaires conseillent, mais ils ne commandent pas. Nous ne sommes peut-être des stratèges mais certainement nous sommes des lutteurs prolétariens. Notre colonne est forte ; elle constitue un facteur important du front parce qu’elle est composée d’hommes qui, depuis longtemps, ne poursuivent qu’un seul but : le communisme ; parce que ses membres sont des militants syndicalistes de longue date et travaillent révolutionnairement. La colonne est une communauté syndicale combattante.

Les camarades savent que, cette fois, ils luttent pour la classe travailleuse et non pour une minorité capitaliste ennemie. Cette certitude impose à tous une autodiscipline sévère. Le milicien n’obéit pas : il poursuit en commun avec ses compagnons la réalisation de son idéal, d’une nécessité sociale.

La grandeur de Durruti résidait précisément dans son pouvoir de ne presque jamais commander et d’éduquer toujours. A ses retours du front, les camarades se réunissaient sous sa tente. Il leur expliquait la signification de ses mesures et discutait avec eux. Durruti ne commandait pas, il convainquait. Seule la conviction du bien-fondé d’une mesure garantit une action claire et décidée. Chez nous, chacun connaît les raisons de son action et s’identifie avec elle. Et, à cause de cela, chacun amènera à tout prix le succès de cette action. Le camarade Durruti nous en a donné l’exemple.

Le soldat obéit par un sentiment de peur et d’infériorité sociale, il lutte par manque de conscience. C’est ainsi que les soldats luttèrent toujours pour les intérêts de leurs adversaires sociaux, les capitalistes. Les pauvres diables luttant aux côtés des fascistes en sont un exemple pitoyable. Le milicien lutte avant tout pour le prolétariat, il veut réaliser la victoire des classes laborieuses. Les soldats fascistes combattent pour, en faveur d’une minorité décadente, leurs ennemis. Le milicien, pour l’avenir de sa propre classe. Ce dernier semble donc être plus intelligent que le soldat. La colonne Durruti est disciplinée par son idéal et non par la marche au pas de l’oie.

Partout où la colonne pénètre la collectivisation se fait. La terre est donnée à la collectivité. Des serfs des caciques, qu’ils étaient les prolétaires agricoles deviennent des hommes libres. On passe au communisme libertaire. La population est ravitaillée par la colonne en nourriture et en vêtements. Celle-ci s’incorpore à la communauté villageoise pendant son séjour dans une localité.

La révolution impose à la colonne une discipline plus sévère que pourrait le faire la militarisation. Chacun se sent responsable de la réussite de la révolution sociale, qui est au centre de notre lutte, et qui la déterminera à l’avenir et dans le passé. Je ne crois pas que les généraux ou le salut militaire nous inculqueraient une attitude plus conforme aux nécessités actuelles. En disant cela, je suis convaincu d’interpréter la pensée de Durruti et des camarades.

Nous ne renions pas notre vieil antimilitarisme, notre saine méfiance contre le militarisme schématique qui n’a toujours apporté des avantages qu’aux capitalistes. C’est précisément à la faveur de ce schématisme militariste qu’on a empêché les prolétaires de s’éduquer, qu’on les a maintenus dans une infériorité sociale ; le schématisme militaire devait briser la volonté et l’intelligence des prolétaires. En fin de compte, nous luttons contre des généraux rebelles. Cela démontre par soi-même la valeur douteuse de la disciplinaire. Nous n’obéissons à aucun général, nous poursuivons la réalisation d’un idéal social qui permettra, à côté de beaucoup d’autres innovations, précisément cette éducation maximum de la personnalité prolétarienne. La militarisation, par contre, fut et reste un moyen favori d’amoindrissement de cette personnalité. Nous tous remplirons de toutes nos forces les lois de la révolution.

On saisit l’esprit de la colonne Durruti quand on comprend qu’elle restera toujours la fille et le défenseur de la révolution prolétarienne. La colonne incarne l’esprit de Durruti et de la C.N.T. Durruti continue à vivre par elle ; sa colonne conservera fidèlement cet héritage. Elle combat en commun avec tous les prolétaires pour la victoire de la révolution. C’est ainsi que nous honorons la mémoire de notre camarade mort, Durruti.

Carl Einstein

Illustration : Bill Térébenthine

La Colonne Durruti, article déniché ici : http://raforum.info/spip.php?article2060

dimanche 5 septembre 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : LOUISE MICHEL

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

5 – Louise Michel

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Parmi les plus implacables lutteurs qui combattirent l’invasion et défendirent la République comme l’aurore de la liberté, les femmes sont en nombre.

On a voulu faire des femmes une caste, et sous la force qui les écrase à travers les événements, la sélection s’est faite ; on ne nous a pas consultées pour cela, et nous n’avons à consulter personne. Le monde nouveau nous réunira à l’humanité libre dans laquelle chaque être aura sa place.

Le droit des femmes avec Maria Deresme marchait courageusement mais exclusivement pour un seul côté de l’humanité, avec les écoles professionnelles de mesdames Jules Simon, Paulin, Julie Toussaint. L’enseignement des petits de madame Pape Carpentier se rencontrant rue Hautefeuille à la société d’instruction élémentaire avait fraternisé sous l’empire, dans une si large acception que les plus actives faisaient partie de tous les groupements à la fois. Nous avions pour cela, comme complice M. Francolin, de l’instruction élémentaire, qu’à cause de sa ressemblance avec les savants du temps de l’alchimie et aussi par amitié nous appelions le docteur Francolinus.

Il avait fondé, presque à lui seul, une école professionnelle gratuite rue Thévenot.

Les cours y avaient lieu le soir. Celles d’entre nous, qui en faisaient pouvaient ainsi se rendre rue Thévenot après leur classe, nous étions presque toutes institutrices – il y avait Maria La Cecillia, alors jeune fille, la directrice était Maria Andreux, plusieurs autres femmes y faisaient des cours, j’en avais trois ; la littérature, où il était si facile de trouver des citations d’auteurs d’autrefois s’adaptant à l’instant présent. La géographie ancienne, où les noms et les recherches du passé, ramenaient aux recherches et aux noms présents, où il faisait si bon évoquer l’avenir sur les ruines, que je me passionnais pour ces cours.

J’avais encore le jeudi, celui de dessin où la police impériale me fit l’honneur de venir voir un Victor Noir, sur son lit de mort, dessiné à la craie blanche et estompé avec le doigt sur le tableau noir, ce qui fait un relief d’une douceur de rêve.

Quand les événements se multiplièrent, Charles de Sivry prit le cours de littérature, et mademoiselle Potin, ma voisine d’institution et mon amie, prit le cours de dessin.

Toutes les sociétés de femmes ne pensant qu’à l’heure terrible où on était, se rallièrent à la société de secours pour les victimes de la guerre, où les bourgeoises, les femmes de ces membres de la défense nationale qui défendait si peu, furent héroïques.

Je le dis sans esprit de secte, puisque j’étais plus souvent à la patrie en danger et au comité de vigilance qu’au comité de secours pour les victimes de la guerre, l’esprit en fut généreux et large ; les secours furent donnés, émiettés même, afin de soulager un peu toutes les détresses, et aussi afin d’engager encore et toujours à ne jamais se rendre.

Si quelqu’un, devant le comité de secours pour les victimes de la guerre, eût parlé de reddition, il eût été mis à la porte, aussi énergiquement que dans les clubs de Belleville ou de Montmartre. On était les femmes de Paris tout comme dans les faubourgs, comme il me souvient de la société pour l’instruction élémentaire où à droite du bureau dans le petit cabinet j’avais ma place sur la boîte du squelette, j’avais à la société de secours, ma place sur un tabouret, aux pieds de madame Goodchaux, qui ressemblant sous ses cheveux blancs, à une marquise d’autrefois, jetait parfois en souriant, quelque petite goutte d’eau froide sur mes rêves.

Pourquoi étais-je là une privilégiée ? je n’en sais rien, il est vrai, peut-être que les femmes aiment les révoltes. Nous ne valons pas mieux que les hommes mais le pouvoir ne nous a pas encore corrompues.

Et le fait est qu’elles m’aimaient et que je les aimais.

Louise Michel

Illustration : Bill Térébenthine

Chapitre « Les femmes de 70 », in La Commune, 1898

mercredi 7 juillet 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : JULES BONNOT

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

4 - Jules Bonnot

*

Le 27 avril 1912 mourait Jules Bonnot. Il y a de cela 98 ans Selon la légende, Bonnot avait été un temps le chauffeur privé de Sir Arthur Conan Doyle. Plus prosaïquement, il fut l’amant de l’épouse de Thollon, l'humble gardien du cimetière de la Guillotière à Lyon, et un petit malfrat de province avant de devenir le grand Bonnot, chef de la bande de la rue Ordener, révélée au grand public par le casse de la Société Générale à bord d’une mythique Delaunay Belleville verte et noire de 12 CV, modèle 1910, le 21 décembre 1911. La bande à Bonnot : Rien n’est plus ridicule que cette chanson de Joe Dassin, qui traine encore sur You Tube ou Daily Motions, rien de plus niais non plus que ce navet, les Brigades du Tigre, avec Clovis Cornillac et Jacques Gamblin.

Non…

Pour se souvenir de Bonnot, il faut lire ou relire les Mémoires d’un révolutionnaire de Victor Serge, journaliste à l’Anarchie qui fut assimilé par la police à sa bande et, pour l’avoir connu, aimé et protégé, qui fut condamné à cinq ans fermes, qu’il passa à la Santé puis à Melun, dans des conditions proprement épouvantables : isolement cellulaire la nuit, travail forcé le jour.. Voici le récit sommaire de la mort de Bonnot que fait Victor Serge dans ses magnifiques mémoires d’un Révolutionnaire récemment réédités par Laffont dans la collection Bouquins, avant le long récit du procès de la bande.

« Bonnot, surpris chez un petit commerçant, à Ivry, engageait dans une chambre obscure un corps à corps avec le sous-chef de la Sureté, Jouin, l’abattait de plusieurs balles de browning lâchées à bout portant, faisant un instant le mort sur le même plancher, puis enjambait une fenêtre et disparaissait. Rejoint à Choisy-le-Roy, il soutint un siège d’une journée entière en se défendant à coups de pistolet, écrivit dans les intervalles de la fusillade une lettre innocentant ses camarades, se coucha entre deux matelas pour se défendre encore contre l’assaut final, fut tué ou se tua, on ne sait pas au juste. »

Peut-être faut-il aussi jeter un œil dans le journal de Léon Bloy (Le Pèlerin de l’Absolu), qui relate ainsi l’événement en date du 29 avril :

« L’événement qui remplit toutes les feuilles et toutes les cervelles, c’est la capture et la mort de l’anarchiste Bonnot, chef d’une bande qui terrifiait Paris et la province depuis des semaines : vols, cambriolages, assassinats. En remontant jusqu’à Ravachol, je peux dire que je n’ai rien vu de plus ignoble, de plus totalement immonde en fait de panique et d’effervescence bourgeoise.

Le misérable s’était réfugié dans une bicoque, à Choisy-le-Roi. Une multitude armée a fait le siège de cette forteresse défendue par un seul homme qui s’est battu jusqu’à la fin, quoique blessé, et qu’on n’a pu réduire qu’avec une bombe de dynamite posée par un héros (!) qui a opéré en se couvrant d’une charrette à foin et cuirassé de matelas. Les journaux ne parlent que d’héroïsme. Tout le monde a été héroïque, excepté Bonnot. La population entière, au mépris des lois ou règlements de police, avait pris les armes et tiraillait en s’abritant. Quand on a pu arriver jusqu’à lui, Bonnot agonisant se défendait encore et il a fallu l’achever.

Glorieuse victoire de dix mille contre un. Le pays est dans l’allégresse et plusieurs salauds seront décorés.

Heureusement Dieu ne juge pas comme les hommes. Les bourgeois infâmes et tremblant pour leurs tripes qui ont pris part à la chasse, en amateurs, étaient pour la plupart, j’aime à le croire, de ces honorables propriétaires qui vivent et s’engraissent de l’abstinence ou de la famine des pauvres, chacun d’eux ayant à rendre compte, quand il crèvera, du désespoir ou de la mort d’un grand nombre d’indigents. Protégés par toutes les lois, leur infamie est sans aucun risque. Sans Dieu, comme Bonnot, ils ont l’hypocrisie et l’argent qui manquèrent à ce malheureux. J’avoue que toute ma sympathie est acquise au désespéré donnant sa vie pour leur faire peur et je pense que Dieu les jugera plus durement.

Cette brillante affaire avait nécessairement excité la curiosité la plus généreuse. Ayant duré plusieurs heures, des autos sans nombre avaient eu le temps d’arriver de Paris, amenant de nobles spectateurs impatients de voir et de savourer l’extermination d’un pauvre diable. Le comble de l’infamie a été la présence, dans les autos, d’une autre armée de photographes accourus, comme il convient, pour donner aux journaux tous les aspects désirables de la bataille »

Solko

Illustration : Bill Térébenthine

Bloy, Serge & Jules Bonnot (article publié le mardi, 27 avril 2010 sur http://solko.hautetfort.com/archive/2010/04/24/1.html)

mercredi 30 juin 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : STIRNER

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

3 - Max Stirner

*

As-tu déjà vu un Esprit ? – Moi ? non, mais ma grand-mère en a vu. – C'est comme moi : je n'en ai jamais vu, mais ma grand-mère en avait qui lui couraient sans cesse dans les jambes ; et, par respect pour le témoignage de nos grands-mères, nous croyons à l'existence des esprits.

Mais n'avions-nous pas aussi des grands-pères, et ne haussaient-ils pas les épaules chaque fois que nos grands-mères entamaient leurs histoires de revenants ? Hélas ! oui, c'étaient des incrédules et ils ont fait grand tort à notre bonne religion, tous ces philosophes ! Nous le verrons bien par la suite !

Qu'y a-t-il au fond de cette foi profonde dans les revenants, sinon la foi dans l'existence d'êtres spirituels en général ? Et la seconde ne serait-elle pas déplorablement ébranlée, s'il était établi que tout homme qui pense doit hausser les épaules devant la première ?

Les Romantiques, sentant combien l'abandon de la croyance aux esprits ou revenants compromettrait la croyance en Dieu même, s'efforcèrent de conjurer cette conséquence fâcheuse ; dans ce but, non seulement ils ressuscitèrent le monde merveilleux des légendes, mais ils finirent par exploiter le « monde supérieur » avec leurs somnambules, leurs voyantes, etc.

Les bons croyants et les Pères de l'Église ne soupçonnaient guère que, la croyance aux revenants s'effondrant, c’était le sol même qui se dérobait sous la Religion, désormais flottante et sans appui. Celui qui ne croit plus à aucun revenant n’a qu’à être conséquent avec lui-même pour que son incrédulité le conduise à s'apercevoir qu'il ne se cache derrière les choses aucun être à part, aucun revenant, ou (pour employer un mot dont on a naïvement fait un synonyme de ce dernier) – aucun Esprit.

« Mais il existe des Esprits ! » Contemple le monde qui t'entoure, et dis-moi si derrière toute chose ne t'apparaît pas un Esprit. La fleur, l'humble fleur te dit l'Esprit du Créateur qui en fit une petite merveille ; les étoiles proclame l'Esprit qui ordonne leur cours ; un Esprit de sublimité plane au sommet des monts ; l'Esprit de la mélancolie et du désir murmure sous les eaux ; – et dans les hommes parlent des millions d'Esprits. Que les montagnes s'affaissent, que le monde des étoiles tombe en poussière, que les fleurs se flétrissent et que meurent les hommes, que survit-il à la ruine de ces corps visibles? L'Esprit, invisible, éternel ! Oui, tout dans ce monde est hanté ! Que dis-je ? Ce monde lui-même est hanté ; masque décevant, il est la forme errante d'un Esprit, il est un fantôme.

Qu'est-ce qu'un fantôme, sinon un corps apparent, mais un Esprit réel ? Tel est le monde, « vain », « nul », illusoire apparence sans autre réalité que l'Esprit, dont il est l'enveloppe visible. Regarde : ici, là, de toutes parts t’entoure un monde de fantômes ; tu es assiégé sans cesse de visions, d’« apparitions ». Tout ce qui se montre à toi n'est que le reflet de l'Esprit qui l'habite, une apparition spectrale ; le monde entier n'est qu'une fantasmagorie derrière la quelle s’agite l’Esprit. Tu « vois des Esprits ».

Vas-tu peut-être le comparer aux Anciens, qui voyaient : partout des dieux ? Les dieux, mon cher Moderne, ne sont pas des Esprits ; les dieux ne réduisent pas le monde à n'être qu'une apparence et ne le spiritualisent pas.

À tes yeux, le monde entier est spiritualisé ; il est devenu un énigmatique fantôme ; aussi ne songes-tu même plus à t'étonner de ne trouver en toi qu'un fantôme. Ton Esprit ne hante-t-il pas ton corps et n'est-il pas, lui, le vrai, le réel, tandis que ton corps n'est qu'une « apparence », quelque chose de périssable et « sans valeur » ? Ne sommes-nous point tous des spectres, de pauvres êtres tourmentés qui attendent la « délivrance » ? Ne sommes-nous pas des « Esprits »?

Depuis que l'Esprit a paru dans le monde, depuis que « le Verbe s'est fait chair », ce monde spiritualisé et livré aux enchantements n'est plus qu'une maison hantée.

Max Stirner

Illustration : Bill Térébenthine

L’unique et sa propriété, chapitre Les Possédés (extrait)

mercredi 23 juin 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : RAVACHOL

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :
les héros de l’anarchie
2 - Ravachol
*
Si je prends la parole, ce n’est pas pour me défendre des actes dont on m’accuse, car seule la société, qui par son organisation met les hommes en lutte continuelle les uns contre les autres, est responsable. En effet, ne voit-on pas aujourd’hui dans toutes les classes et dans toutes les fonctions des personnes qui désirent, je ne dirai pas la mort, parce que cela sonne mal à l’oreille, mais le malheur de leurs semblables, si cela peut leur procurer des avantages. Exemple : un patron ne fait-il pas des vœux pour voir un concurrent disparaître ; tous les commerçants en général ne voudraient-ils pas, et cela réciproquement, être seuls à jouir des avantages que peut rapporter ce genre d’occupations ? L’ouvrier sans emploi ne souhaite-t-il pas, pour obtenir du travail, que pour un motif quelconque celui qui est occupé soit rejeté de l’atelier ? Eh bien, dans une société où de pareils faits se produisent on n’a pas à être surpris des actes dans le genre de ceux qu’on me reproche, qui ne sont que la conséquence logique de la lutte pour l’existence que se font les hommes qui, pour vivre, sont obligés d’employer toute espèce de moyen. Et, puisque chacun est pour soi, celui qui est dans la nécessité n’en est-il pas réduit a penser :

Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je n’ai pas à hésiter, lorsque j’ai faim, à employer les moyens qui sont à ma disposition, au risque de faire des victimes ! Les patrons, lorsqu’ils renvoient des ouvriers, s’inquiètent-ils s’ils vont mourir de faim ? Tous ceux qui ont du superflu s’occupent-ils s’il y a des gens qui manquent des choses nécessaires ?

Il y en a bien quelques-uns qui donnent des secours, mais ils sont impuissants à soulager tous ceux qui sont dans la nécessité et qui mourront prématurément par suite des privations de toutes sortes, ou volontairement par les suicides de tous genres pour mettre fin à une existence misérable et ne pas avoir à supporter les rigueurs de la faim, les hontes et les humiliations sans nombre, et sans espoir de les voir finir. Ainsi ils ont la famille Hayem et le femme Souhain qui a donné la mort à ses enfants pour ne pas les voir plus longtemps souffrir, et toutes les femmes qui, dans la crainte de ne pas pouvoir nourrir un enfant, n’hésitent pas à compromettre leur santé et leur vie en détruisant dans leur sein le fruit de leurs amours. Et toutes ces choses se passent au milieu de l’abondance de toutes espèces de produits ! On comprendrait que cela ait lieu dans un pays où les produits sont rares, où il y a la famine.

Mais en France, où règne l’abondance, où les boucheries sont bondées de viande, les boulangeries de pain, où les vêtements, la chaussure sont entassés dans les magasins, où il y a des logements inoccupés !

Comment admettre que tout est bien dans la société, quand le contraire se voit d’une façon aussi claire ?

Il y a bien des gens qui plaindront toutes ces victimes, mais qui vous diront qu’ils n’y peuvent rien.

Que chacun se débrouille comme il peut !

Que peut-il faire celui qui manque du nécessaire en travaillant, s’il vient a chômer ? Il n’a qu’à se laisser mourir de faim. Alors on jettera quelques paroles de pitié sur son cadavre. C’est ce que j’ai voulu laisser à d’autres. J’ai préféré me faire contrebandier, faux monnayeur, voleur, meurtrier et assassin. J’aurais pu mendier : c’est dégradant et lâche et c’est même puni par vos lois qui font un délit de la misère. Si tous les nécessiteux, au lieu d’attendre, prenaient où il y a et par n’importe quel moyen, les satisfaits comprendraient peut-être plus vite qu’il y a danger à vouloir consacrer l’état social actuel, où l’inquiétude est permanente et la vie menacée à chaque instant.

On finira sans doute plus vite par comprendre que les anarchistes ont raison lorsqu’ils disent que pour avoir la tranquillité morale et physique, il faut détruire les causes qui engendrent les crimes et les criminels : ce n’est pas en supprimant celui qui, plutôt que de mourir d’une mort lente par suite des privations qu’il a eues et aurait à supporter, sans espoir de les voir finir, préfère, s’il a un peu d’énergie, prendre violemment ce qui peut lui assurer le bien-être, même au risque de sa mort qui ne peut être qu’un terme à ses souffrances. Voilà pourquoi j’ai commis les actes que l’on me reproche et qui ne sont que la conséquence logique de l’état barbare d’une société qui ne fait qu’augmenter le nombre de ses victimes par la rigueur de ses lois qui sévissent contre les effets sans jamais toucher aux causes ; on dit qu’il faut être cruel pour donner la mort à son semblable, mais ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu’on ne s’y résout que pour l’éviter soi-même.

De même, vous, messieurs les jurés, qui, sans doute, allez me condamner à la peine de mort, parce que vous croirez que c’est une nécessité et que ma disparition sera une satisfaction pour vous qui avez horreur de voir couler le sang humain, mais qui, lorsque vous croirez qu’il sera utile de le verser pour assurer la sécurité de votre existence, n’hésiterez pas plus que moi à le faire, avec cette différence que vous le ferez sans courir aucun danger, tandis que, au contraire, moi j’agissais aux risque et péril de ma liberté et de ma vie.

Eh bien, messieurs, il n’y a plus de criminels à juger, mais les causes du crime a détruire. En créant les articles du Code, les législateurs ont oublié qu’ils n’attaquaient pas les causes mais simplement les effets, et qu’alors ils ne détruisaient aucunement le crime ; en vérité, les causes existant, toujours les effets en découleront. Toujours il y aura des criminels, car aujourd’hui vous en détruisez un, demain il y en aura dix qui naîtront. Que faut-il alors ? Détruire la misère, ce germe de crime, en assurant à chacun la satisfaction de tous les besoins ! Et combien cela est facile à réaliser ! Il suffirait d’établir la société sur de nouvelles bases où tout serait en commun, et où chacun, produisant selon ses aptitudes et ses forces, pourrait consommer selon ses besoins.

Alors on ne verra plus des gens comme l’ermite de Notre-Dame-de-Grâce et autres mendier un métal dont ils deviennent les esclaves et les victimes ! On ne verra plus les femmes céder leurs appas, comme une vulgaire marchandise, en échange de ce même métal qui nous empêche bien souvent de reconnaître si l’affection est vraiment sincère. On ne verra plus des hommes comme Pranzini, Prado, Berland, Anastay et autres qui, toujours pour avoir de ce métal, en arrivent à donner la mort ! Cela démontre clairement que la cause de tous les crimes est toujours la même et qu’il faut vraiment être insensé pour ne pas la voir.

Oui, je le répète : c’est la société qui fait les criminels, et vous jurés, au lieu de les frapper, vous devriez employer votre intelligence et vos forces à transformer la société. Du coup, vous supprimeriez tous les crimes ; et votre œuvre, en s’attaquant aux causes, serait plus grande et plus féconde que n’est votre justice qui s’amoindrit à punir les effets.

Je ne suis qu’un ouvrier sans instruction ; mais parce que j’ai vécu l’existence des miséreux, je sens mieux qu’un riche bourgeois l’iniquité de vos lois répressives. Où prenez-vous le droit de tuer ou d’enfermer un homme qui, mis sur terre avec la nécessité de vivre, s’est vu dans la nécessité de prendre ce dont il manquait pour se nourrir ? J’ai travaillé pour vivre et faire vivre les miens ; tant que ni moi ni les miens n’avons pas trop souffert, je suis resté ce que vous appelez honnête. Puis le travail a manqué, et avec le chômage est venue la faim. C’est alors que cette grande loi de la nature, cette voix impérieuse qui n’admet pas de réplique, l’instinct de la conservation, me poussa à commettre certains des crimes et délits que vous me reprochez et dont je reconnais être l’auteur.

Jugez-moi, messieurs les jurés, mais si vous m’avez compris, en me jugeant jugez tous les malheureux dont la misère, alliée à la fierté naturelle, a fait des criminels, et dont la richesse, dont l’aisance même aurait fait des honnêtes gens ! Une société intelligente en aurait fait des gens comme tout le monde !

Ravachol

Illustration : Bill Térébenthine

Déclaration (interdite) de Ravachol à son procès. Source : http://infokiosques.net/article.php3?id_article=10

mercredi 16 juin 2010

LES HEROS DE L'ANARCHIE : NESTOR MAKHNO

BILL TEREBENTHINE PRESENTE :

les héros de l’anarchie

1 - Nestor Makhno

*

L'anarchisme, c'est la vie libre et l'œuvre créatrice de l'homme. C'est la destruction de tout ce qui est dirigé contre ces aspirations naturelles et saines de l'homme.

L'anarchisme, ce n'est pas un enseignement exclusivement théorique, à partir de programmes élaborés artificiellement dans le but de régir la vie ; c'est un enseignement tiré de la vie à travers toutes ses saines manifestations, passant outre à toutes les normes artificielles.

La physionomie sociale et politique de l'anarchisme, c'est une société libre, antiautoritaire, celle qui instaure la liberté, l'égalité et la solidarité entre tous ses membres.

Le Droit, dans l'anarchisme, c'est la responsabilité de l'individu, celle qui entraîne une garantie véritable de la liberté et de la justice sociale, pour tous et pour chacun, partout et de tous temps. C'est là que naît le communisme.

L'anarchisme naît naturellement chez l'homme ; le communisme, lui, en est le développement logique.

Ces affirmations demandent à être appuyées théoriquement à l'aide de l'analyse scientifique et de données concrètes, afin de devenir des postulats fondamentaux de l'anarchisme. Cependant, les grands théoriciens libertaires, tels que Godwin, Proudhon, Bakounine, Johann Most, Kropotkine, Malatesta, Sébastien Faure et de nombreux autres n'ont pas voulu, du moins je le suppose, enfermer la doctrine dans des cadres rigides et définitifs. Bien au contraire, on peut dire que le dogme scientifique de l'anarchisme, c'est l'aspiration à démontrer qu'il est inhérent à la nature humaine de ne jamais se contenter de ses conquêtes. La seule chose qui ne change pas dans l'anarchisme scientifique, c'est la tendance naturelle à rejeter toutes les chaînes et toute entreprise d'exploitation de l'homme par l'homme. En lieu et place des chaînes et de l'esclavage instaurés actuellement dans la société humaine – ce que, d'ailleurs, le socialisme n'a pu et ne peut supprimer –, l'anarchisme sème la liberté et le droit inaliénable de l'homme à en user.

En tant qu'anarchiste révolutionnaire, j'ai participé à la vie du peuple ukrainien durant la révolution. Ce peuple a ressenti instinctivement à travers son activité l'exigence vitale des idées libertaires et en a également subi le poids tragique. J'ai connu, sans fléchir, les mêmes rigueurs dramatiques de cette lutte collective, mais, bien souvent, je me suis retrouvé impuissant à comprendre puis à formuler les exigences du moment. En général, je me suis rapidement repris et j'ai clairement saisi que le but vers lequel, moi et mes camarades, nous appelions à lutter était directement assimilé par la masse qui combattait pour la liberté et l'indépendance de l'individu et de l'humanité entière.

L'expérience de la lutte pratique a renforcé ma conviction que l'anarchisme éduque d'une manière vivante l'homme. C'est un enseignement tout aussi révolutionnaire que la vie, il est tout aussi varié et puissant dans ses manifestations que la vie créatrice de l'homme et, en fait, il s'y identifie intimement.

En tant qu'anarchiste révolutionnaire, et tant que j'aurai un lien au moins aussi ténu qu'un cheveu avec cette qualification, je t'appellerai, toi frère humilié, à la lutte pour la réalisation de l'idéal anarchiste. En effet, ce n'est que par cette lutte pour la liberté, l'égalité et la solidarité que tu comprendras l'anarchisme.

Nestor Makhno

Illustration : Bill Térébenthine

Abécédaire de l’anarchisme révolutionnaire (extrait). - Probouzdénié, n°18, janvier 1932, pp.57-63, et n°19-20, février-mars 1932, pp.16-20. (L’intégralité du texte sur http://www.nestormakhno.info/french/malutte/lutte16.htm)