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dimanche 31 octobre 2010

LETTRE # 22

Mon cher Bertrand

Je crois que si nous sommes bien d’accord sur cette notion de transcendance, c’est plutôt sur celle de l’autorité que nous divergeons. Et pour rentrer dans le vif de la réponse, je vous dirai que la survie de notre propre transcendance passe par une autorité collective qui, au moins symboliquement, s’en fait le garant.

Vous et moi n’aurons vécu que quelques années d’une transformation radicale de l’Europe : quelques décennies qui, au lendemain de deux guerres et après le cataclysme de deux fanatismes idéologiques dressés l’un contre l’autre, vit triompher une rupture que certains voudraient définitive d’avec tout ce qui pourrait relier l’individu contemporain à son passé.

Au point que l’amnésie est quasiment totale dans la jeunesse.

Quelques exemples : Une soixantaine d’édifices religieux (églises et surtout couvents) qui existaient à Lyon avant la Révolution ont disparu depuis. Les noms de certains, comme les Jacobins, les Cordeliers, les Feuillants, les Célestins, les Capucins, demeurent à l’état de stations de métros ou de places publiques. Je questionnais l’autre jour des étudiants de BTS avec qui je dois prochainement aller au théâtre des Célestins, s’ils connaissaient l’origine de ce nom. Pas un ne savait. Je leur ai projeté une carte de Lyon au XVIIème siècle, sur laquelle on voit la colline de la Croix-Rousse et la presqu’ile parsemées de ces édifices, et ils n’en revenaient pas. Des gens de vingt ans !

L’année dernière, j’ai fait étudier Le véritable Saint-Genest de Rotrou à une classe de L. Des notions aussi répandues dans la culture littéraire mais aussi musicale, picturale – aussi indispensables pour la comprendre et se l’approprier – que le martyre, le salut, la damnation, l’Esprit-Saint, la descente de la Croix, la virginité de Marie – chez des enfants de classes moyennes : du grec ancien, pire du sanskrit ! L’analyse qui consiste à dire que les jeunes ne lisent pas parce qu’ils ne maîtrisent pas la langue n’est qu’en partie juste ; ils ne lisent pas parce qu’ils ils ne maîtrisent pas le passé culturel de leur pays. Pire, ils ne le comprennent plus, dans tout ce qui précède les fameuses années soixante…

Il m’a fallu une bonne quinzaine d’années pour me rendre compte à quel point un enseignement et une conception des choses basés uniquement sur la synchronie et ayant totalement tourné le dos à la diachronie ont engendré des ignorants en masse. Ce que Georges Steiner a appelé la nouvelle barbarie, ou la barbarie consumériste, si vous voulez. Consternant exemple de cette douce barbarie : une libraire de Mende âgée d’une trentaine d’années – plus trop d’excuses à cet âge, tout de même, quand on est libraire – à qui un de mes amis demandait une œuvre de Péguy –, et qui, cherchant sur l’ordinateur le nom de Peggy, lui assurait qu’elle n’existait pas. Ou un prétendu agrégé de Lettres me disant : « tu lis Péguy, toi ? Mais il est réac ! » Avec un air idiot, je ne vous dis pas. Mais que font les jurys ?

Quel rapport me direz-vous avec le pape et la soupape ?

Il est simple.

Certes la papauté a traversé vingt siècles d’histoire en ayant du sang, beaucoup de sang sur les mains. Qui le conteste ? mais réduire à cela le christianisme est tout simplement grotesque.

Le christianisme a assuré en Occident la renaissance du théâtre dès le moyen âge, y compris du théâtre de marionnettes -si à la mode actuellement- puisque le mot vient de mariole, « petite Marie » (centon de la crèche). Le christianisme est profondément théâtral. Il est même, jusque dans sa liturgie, l’incarnation exacte du génie théâtral en occident. Comme Giono l’a si bien compris dans son Roi sans Divertissement – ou Rotrou dans son Genest.

Le christianisme a inspiré dans tous les Beaux-arts des œuvres qui, avec l’héritage gréco-romain et antique, constituent l’essentiel du patrimoine artistique occidental.

Je vous parlais des édifices religieux détruits à Lyon, mais que dire des hospices civils (l’hôpital de la Charité, dont le consternant Edouard Herriot n’a pas laissé la moindre pierre, ou bien des Hôtel-Dieu de Marseille et de Lyon, tombant avec la bénédiction sans doute maçonnique de Gaudin et Collomb, dans l’escarcelle de la chaine Intercontinental ) dont l’histoire, elle-aussi, est exclusivement religieuse jusqu’au vingtième siècle, et qui témoigne d’à quel point le christianisme a imbibé bien évidemment la vie quotidienne des gens organisés en paroisse, non seulement pour le pire, mais aussi pour le meilleur. Savez-vous que l’église Saint-Bernard, qui, en face de chez moi, est à présent abandonnée et désacralisée, a été demandée à l’archevêque par ces canuts – par ailleurs porteurs de toutes les revendications sociales que vous savez – parce qu’ils ne voulaient pas partager le dimanche l’église des marchands… ? Je vous en envoie une photo, telle que je peux la voir de ma fenêtre.

Je pourrais continuer ainsi longtemps : mon propos est simplement de rappeler l’autorité de la mémoire chrétienne de ce pays. Certes, la synchronie, tant en littérature qu’en histoire permet de faire ce qu’on appelle dorénavant de hautes études. Mais il est bon de rappeler aussi ce que fut le passé dans une perspective purement diachronique si l’on ne veut pas créer de parfaits singes savants. Voyez : il y a des gens qui ne s’offusqueront pas de voir des millionnaires russes, chinois, saoudiens, américains (de moins en moins ?) piétiner en un palais post-moderne la mémoire séculaire des pauvres de l’Hôtel-Dieu, en des duplex aménagés sous le dôme de Soufflot. Moi, ça ne m’offusquera pas, c’est bien pire : ça me navrera. Me peinera. Comme me navrent les campagnes contre le pape menées par les journalistes des medias que liront tous ces gens de peu. Rêvent-ils, un jour, de faire subir le même sort au Vatican ? Une suite papale pour leur voyages de noces, en quelque sorte ! Après tout, leur barbarie n’a plus de frein.

Chacun vit bien sa nécessité (ou sa non nécessité, pour la plupart, j’en ai bien peur) de transcendance comme il l’entend. Je ne suis d’ailleurs pas moi-même, (contrairement à ce que certains lecteurs de cette lettre qui n’auraient lu de moi que ces quelques lignes pourraient croire) ce qu’on appelle un fervent catholique. Mais je refuse aussi d’être un fervent oublieux, parce que j’ai compris qu’il y a un point où la rupture d’avec toutes les traditions cesse d’être féconde pour devenir mortifère.

Ravi de pouvoir échanger avec vous ces quelques lignes. Nous pouvons le faire. Nos successeurs le pourront-ils ? L’un des effets de l’acculturation des masses mise en place depuis quelques décennies sera d’empêcher deux hommes qui s’estiment, de sensibilité proche et de goûts communs, de disputer – au sens propre – d’une divergence comme nous le faisons. Avec leurs quelques huit-cents mots et leur ignorance crasse de tout ce qui n’est pas eux-mêmes, à commencer par ce qui fut, ils perdront toute estime et de l’autre et de soi-même et se foutront sur la gueule. Voilà les temps noirs qu’on nous prépare, vous le savez aussi.

Amicalement

Roland

samedi 30 octobre 2010

LETTRE # 21

Cher Roland,

J’ai mis bien du temps pour répondre à votre dernière lettre, ce dont je vous demande de m’excuser, et, en même temps, je formule la même demande auprès de nos camarades de « Non de non.»

Pris par ailleurs, il est vrai que j’ai été bien absent des colonnes de notre magazine ces dernières semaines. Ça n’est pas bien du tout. Je vais donc m’efforcer d’y être dorénavant plus présent…

Et je ne voudrais surtout pas que l’on pense que ce que vous m’avez dit dans votre lettre du 2 octobre était de nature à me clouer le bec – ceci dit avec humour et désinvolture – sur la question du pape et de la place de la religion dans cette société décervelée qui depuis belle lurette va à vau-l’eau.

Ce que j’ai retenu de votre propos, c’est cette notion de transcendance. Je l’ai retenue parce que je suis parfaitement d’accord avec vous mais n’en fais pas du tout la même approche.

Je crois que, fondamentalement, nous ne sommes pas très différents, en fait : Nous visons les mêmes espaces mais ne sommes pas montés à bord du même train pour les parcourir.

L’homme a besoin de religiosité et non de religion. J’appelle religiosité, cette espèce de sentiment métaphysique, poétique, par-delà les limites de l’être social et du carcan convenable du comportement. Ce sentiment impalpable mais tenace d’un ailleurs et d’un autrement, ce sentiment d’être, en profondeur, un élément inséparable du grand Tout et de participer, intimement, à la valse des étoiles.

Ce sentiment, cette émotion plutôt, est, pour moi en tout cas, comme l’eau retenue prisonnière et en ébullition dans la cocotte minute. Comme la vapeur qui s’en échappe par le petit clapet de sécurité et en sifflant pour libérer la pression de la tourmente.

L’exigence de l’existence et du recul des limites imposées.

Sans ce jet de vapeur, la cocotte explose à la gueule du cuisinier.

Parce que la vie qu’on nous fait vivre est une haute trahison. Depuis la nuit des temps. L’homme est sous pression et, quel que soit son niveau intellectuel et moral, sait bien que ça n’est pas ça, vivre. Il le sait par les tripes. Je me permettrai encore une fois de citer, en substance, les situs : Quand ce qui s’agite dans les tripes parviendra à remonter jusqu’au cerveau, l’organisation sociale du monde aliéné tombera d’elle-même.

Les conditions qui nous sont faites sont les conditions de la conservation de l’espèce, les conditions de sa survie. Loin des exigences ataviques de la vie.

Voilà en gros et peut-être mal dit.

C’est ce que vous appelez peut-être transcendance et c’est précisément tout le génie des religions que d’avoir compris cette émotion, de l’avoir récupérée, canalisée, théorisée, enfermée dans des dogmes et servie comme en étant l’expression la plus accomplie.

Le pape, là-dedans, s’agissant de la religion chrétienne-catholique, n’est que le gardien patenté de cette illusion distribuée en pâture. La soupape de sécurité pour que perdure le grand mensonge initial.

Le pape est une soupape. Parfois un sous-pape.

Il n’est pas d’une importance capitale, en plus. Toute proportion gardée, comme ne sont guère importants les bouffons politiques ou syndicaux, marionnettes désarticulées d’exigences plus occultes, plus larges, plus destructrices et sur lesquelles se fonde l’organisation désastreuse du monde.

Les grands de ce monde ne sont que les premiers valets – au sens hiérarchique du terme et selon l’organisation du travail rural dans la France du 19ème et du début 20ème – d’un mouvement qui les dépasse.

Tordre le coup au mensonge consiste donc, d’abord, à tordre le cou à ces laquais zélés du malheur humain.

En philosophie, comme en religion, comme en politique.

Comme partout et même, et surtout, dans nos propres vies.

Pour la survie de notre propre transcendance.

Bien à vous

Bertrand

samedi 2 octobre 2010

LETTRE # 20

Cher Bertrand

Chance de reprendre notre « correspondance » sur Non de Non autour de cette question du pape ! Ne suscite-t-elle pas entre nous non pas des désaccords, mais des divergences, ce qui est fort stimulant ? Je me souviens m’être surpris à penser que nos lecteurs du printemps devaient parfois s’ennuyer à nos lignes, tant nous étions souvent d’un avis commun sur beaucoup de choses.

Vous me dites que vous ne feriez pas, vous, l’amalgame entre les « croyants dispersés dans le monde sous l’égide de tel ou tel dieu » et l’extrémisme religieux. Je ne le ferais pas non plus Faut-il, pour autant, ne pas voir qu’il y a un lien de continuité entre les deux ? Pas d’amalgame, soit, mais un lien de continuité, oui. Si je vous accorde que tous les croyants ne sont pas fanatiques, accordez-moi qu’il faut bien croire en une sorte de transcendance pour se livrer à des actes fanatiques, non ? Je rajouterai même que pour l’heure, dans une religion maquée avec le politique comme l’est l’Islam (voyez ce qui se passe en Algérie, au Pakistan, pour ne pas parler de l’Iran) le fanatisme y est bien davantage visible qu’au sein-même du christianisme, du bouddhisme ou même de l’hindouisme, religion pourtant particulièrement violente intrinsèquement.

De la même manière, ne me choque pas cette façon qu’a le pape d’établir ce lien de continuité (pas d’amalgame là non plus, évidemment) entre l’athéisme purement philosophique et toutes les idéologies qui, niant toute transcendance à l’édifice social, ont pu en se radicalisant devenir extrêmes et tout aussi terroristes que le furent en leur temps les tribunaux de l’Inquisition – et voire même pires n’ayant (c’est le cas à chaque génocide) plus même besoin de se justifier devant le moindre dieu. Vous m’objectez que l’athéisme peut nourrir en soi une éthique capable de freiner les débordements les plus ignobles de la nature humaine. Hélas je ne crois pas à cela. Il faudrait croire à la bonté naturelle de l’homme, ce que les Lumières ont postulé, mais les idéaux des Lumières ont montré leur limite dès le romantisme. Pourquoi voulez-vous que l’homme sans Dieu soit meilleur que l’homme avec Dieu ? La foi dans le progrès, l’idée que le bonheur humain était à la portée de l’esprit, le scientisme et tout ce qui en a découlé, en a aussi montré les limites, comme la nécessité de contrôler les foules non plus par la superstition et la force, mais par la démagogie et le spectacle. Non, les athées ne sont pas meilleurs que les religieux lorsqu’en loges maçonniques plutôt qu’en temples ou en églises, ils prétendent à la gouvernance mondiale. Car ils sont hommes, voilà tout. Voilà ce que je pense au plus profond de moi-même.

Quant au nazisme, n’a-t-il pas été l’opération la plus aboutie pour couper l’Europe de sa source et de son histoire judéo-chrétienne, afin de l’expurger de tout sentiment humaniste ? L’aryanisme d’Hitler, dans la foulée du pangermanisme de Guillaume II, n’a cherché qu’à imposer la loi de son empire, et ce dernier se fondait sur la destruction de tout sentiment religieux autre que le culte de sa propre force. Le concept même de génocide, le prouve bien. Qu’il ait, malgré sa défaite militaire, en partie réussi, que les « démocraties occidentales » ne se gênent parfois que modérément pour reprendre ses méthodes, n’y changent rien.

Que Benoit XVI parle de l’athéisme comme d’une « vision tronquée de l’homme et de la société » ainsi que d’une « vision réductrice de la personne et de la destinée » ne me parait non plus en rien étonnant : de quoi, pour un croyant, la vision de l’homme ou de la personne est-elle tronquée, réduite, dans un point de vue athée, sinon de toute transcendance, évidemment ? N’est-ce pas justement la transcendance que l’athéisme nie ? Pouvez-vous me dire le contraire ? Ainsi, que l’absence de transcendance apparaisse aux yeux d’un pape comme une mutilation n’a rien de très étonnant.

J’en arrive à ce que je constate, moi, profondément : la société a besoin d’autorité (les Romains l’avaient bien établi) ; la société a besoin de transcendance (les chrétiens l’avaient bien compris). Tout ceci nécessiterait de grands développements, bien entendu : je parle de l’autorité au sens où Hannah Arendt la définit comme une « augmentation du pouvoir », non comme de l’autoritarisme démagogique ou violent. Je parle de la transcendance incluant la conscience de sa propre mort et celle de sa foi, non pas de superstitions ou de pensée naïve. En tout cas dans le concert du monde actuel, il serait à mon sens désastreux que le pape, dont la fonction est d’incarner tant bien que mal l’autorité de cette transcendance, se mît à tenir un langage adapté à la société moderne, à ses enjeux, ses attentes ou à ses ténors politiques de quelque bord. Si même les idéaux de sa personne l’y poussait soudain, puisse sa fonction le retenir ! Voilà pourquoi, sur la question caricaturale des capotes où certains auraient souhaité que le pape en vînt finalement (encourageant implicitement l’adultère, quand le mariage est un sacrement) à cesser d’être pape, comme sur celle-ci qui nous occupe à présent, vous me trouverez évidemment non pas forcément du côté du pape, mais du côté de ce qui me semble être, dans un monde en multiples crises télécommandées, les exigences de la raison.

Amicalement

Roland

vendredi 1 octobre 2010

LETTRES # 19

Bonjour Roland,

Je me permets de vous proposer cette correspondance sur un sujet qui, à première vue tout du moins, nous oppose presque diamétralement, quant à la teneur des propos tenus en Angleterre par le pape, propos établissant une corrélation entre « athéisme et nazisme » selon ma lecture.

Ce que vous réfutez.

Croyez bien que ma position est inconfortable car je me vois dans l’obligation de soutenir l’interprétation des journalistes, pour lesquels je n’éprouve pourtant pas un incommensurable et fol amour.

Le débat a été entamé sur votre blog, Solko, et j’ai lu les différents commentaires qui y ont été mis. Entre parenthèses, assimiler athéisme et divinisation de l’homme, comme le fait remarquer un de vos lecteurs, me semble tout à fait erroné.

C’est bien mal connaître en même temps l’athéisme et la divinisation. Mais ce commentateur, par ailleurs très fin, a dû être victime, comme nous le sommes à peu près tous, du style forcément lapidaire auquel nous contraint l'espace "commentaires".

L’athéisme est une conviction et une sensibilité de la solitude humaine et de sa dérision : l’humanité n’est pas la fille d’un dieu mais une espèce animale issue d’une évolution d’autres espèces et formes de vie, une espèce animale face à son destin d’espèce et seule responsable de ce destin, ce qui, peut-être, la différencie des autres espèces.

Je reprends donc chez vous la traduction du discours du pape :

« En réfléchissant sur les leçons dramatiques de l'extrémisme athée du XXème siècle, n'oublions jamais combien exclure Dieu, la religion et la vertu de la vie publique, conduit en fin de compte à une vision tronquée de l'homme et de la société, et ainsi à une vision réductrice de la personne et de sa destinée. »

Pourquoi diable ne lisons-nous pas les mêmes choses ? Parce que nous avons, en amont, l’un et l’autre une grille de lecture complètement différente. C’est de cette grille qu’il faudrait parler, Roland.

« En réfléchissant sur l’extrémisme athée »….Faire implicitement l’amalgame « extrémisme athée » et barbarie nazie, ne vous semble t-il pas franchement dégueulasse ?

Et d’ailleurs c’est quoi l’extrémisme athée ?

Est-ce que moi je fais l’amalgame entre l’extrémisme religieux, criminel, et les croyants dispersés dans le monde sous l’égide de tel ou tel dieu ?

Et est-ce qu’on peut définir, si on ne poursuit pas un but précis, le nazisme comme étant d’abord un athéisme ? Est-ce qu’on peut avancer cet athéisme comme un déterminant dans l’acheminement vers le crime et le génocide ?

C’est tout simplement prélever sur la bête le morceau qui arrange le mieux la sauce qu’on se propose de servir.

Le nazisme se définit (très, très brièvement) comme une idéologie raciste et pangermaniste, née de l’humiliation du traité de Versailles, idéologie qui a trouvé son terreau sur un tas de circonstances favorables.

Dire que le nazis se proposaient d’exterminer les juifs parce qu’ils étaient le peuple élu, est une aberration ! L’antisémitisme a d’autres sources beaucoup plus subtiles, que je ne développerai pas ici. Disons que dans le cas de l’Allemagne de 1933, vaincue, en crise, il a été facile de désigner les juifs à la vindicte comme étant les détenteurs de la richesse et les organisateurs de la misère d’un peuple.

En gros.

Que des Nazis aient été athées, soit. Mais juxtaposer les deux dans un même discours relève de la falsification rhétorique. Il y a bien des prêtres pédophiles et des musulmans terroristes, est-ce que moi, qui ne suis pas pape et suis un athée mais pas un matérialiste convaincu, j’irais dire, après le 11 septembre 2001 : « En réfléchissant sur les leçons dramatiques de l'extrémisme religieux du XXIème siècle, n'oublions jamais combien se rapprocher de Dieu, de la religion et de la vertu de la vie publique, conduit en fin de compte à une vision tronquée de l'homme et de la société, et ainsi à « une vision réductrice de la personne et de sa destinée » ?

Non. Jamais. Parce que je suis bien plus respectueux des diverses sensibilités, fussent-elles religieuses, que ce fou-furieux, maître du Vatican.

Et si vraiment, il veut faire une bouillabaisse avec crime et religion ou absence de religion, qu’il commence à comptabiliser les langues arrachées, les pendus et les brûlés vifs au nom de son dieu !

Et puis, il est Allemand, que je sache. Qu’il relise donc dans le texte les inscriptions gravées sur les ceinturons nazis et sur les chars de la Wehrmart : Gott mit Uns.

Ce à quoi Pie XII n’avait pas trouvé grand-chose à redire.

Comment Benoît XVI peut-il englober tant de phénomènes, phénomènes les plus dramatiques de l’histoire du XXème siècle, dans une seule cause du reniement de dieu, lui qui, à Auschwitz même a nié, en 2006, la responsabilité de l’ensemble des nazis et de l’Allemagne en déclarant « que ces atrocités avaient été le fait d’une poignée de criminels » ?

Une poignée athée ? Et les autres alors ?

Et comment une poignée d’athées pourrait-elle mettre le monde à feu et à sang ?

Et puis, quelle vision de l’homme et du monde ! S’il n’a l’épée de Damoclès d’un dieu suspendue sur son cou, l’homme est forcément un criminel !

Mais qu’est-ce que c’est que cette salade ? C’est du très, très, très mauvais Dostoïevski, qu'un seul couplet de Brassens suffit à descendre :

« Je n'ai jamais tué, jamais violé non plus

Y a déjà quelque temps que je ne vole plus

Si l'Eternel existe, en fin de compte, il voit

Qu'je m'conduis guère plus mal que si j'avais la foi ! »

Bien amicalement

Bertrand

vendredi 9 juillet 2010

LETTRE # 18

Cher Bertrand,

Il fut temps, je crois, où les jeunes gens qui lisaient Balzac avec une ferveur non feinte, (celle avec laquelle ils écoutaient aussi Wagner), trouvaient dans la Comédie Humaine une sorte de dépucelage social, qu’ils prenaient très au sérieux ; pour eux, le roman dit d’apprentissage fonctionnait à plein tube. Ce temps, c’était la fin du XIXème et le début du XXème. J’en trouve quelques témoignages chez des Lyonnais que j’affectionne, les Chevallier, Champeaux, Béraud :

« Ce fut un éblouissement. Il admira qu’on put apprendre tant de choses, tout en se laissant emporter au fil du récit romanesque. En quelques mois, les sciences les plus abstruses – la médecine, la procédure, la théologie et l’économie politique – lui révélèrent leur secret. Il avait maintenant une teinture de toutes les connaissances. Rien, de lui, demeurait étranger. Les plus savants débats s’ouvraient à ses lumières », écrit Champeaux[1]. Chevallier[2] rajoute pour sa part : « L’art passe pour un amusement aux yeux de ceux qui ne s’y sont pas affrontés. Mais nous lisions Balzac, qui connaissait bien la question (…) Michel-Ange, Shakespeare, Cervantès, Balzac ont accompli des choses plus étonnantes qu’Alexandre, César ou Napoléon. Les seconds se sont emparés d’une humanité passive, crédule et malléable ; ils l’ont modifiée et bouleversée. Mais les premiers ont créé une humanité fictive qui n’est encore point morte, et longtemps encore servira de compagne et de modèle aux humains. »

Quant à Béraud, il fit mieux, fort en gueule et vêtu comme un dandy dans le Lyon mille neuf cents, je crois qu’on peut sérieusement avancer qu’il se prit pour Balzac, encouragé en cela par une cour de fidèles admirateurs.

Puis les lectures qu’on fit du vaillant Honoré perdirent cette espèce de naïveté très Belle Epoque, très autodidacte. Les universitaires d’après-guerre, c’est triste à dire, avaient pris le pouvoir sur le monde des Lettres : à l’ombre soit d’un grand Wurmser, soit d’un grand Bardèche, les lectures de Balzac étaient devenues informées, idéologiques, partisanes : Valéry et sa marquise sortant à cinq heures étaient aussi passés par là, l’ancienne société dépeinte par Balzac avait été balayée par une guerre mondiale, une crise économique, une seconde guerre mondiale, Proust et Céline avaient parachevé le tout, l’un ayant conté le choléra qui avait frappé ses cimes, l’autre la gangrène qui avait dépecé sa base. Dans les facs ouvertes à tous les vents de l’après soixante-huit, on continuait à parler de Lucien de Rubempré et de Coralie, de César Birotteau et de Louis Lambert, de Madame de Mortsauf et de Vautrin comme de personnages réalistes. Soit. Mais qui, franchement, s’attendait encore à les rencontrer dans une station service ou sur un quai de métro ? Le sérieux Genette nous avait-il pas à tous expliquer en plusieurs tomes qu’il ne fallait plus confondre la personne avec le personnage ? Et la bataille contre l’Etat-civil, avec le temps écoulé et tant de thèses expirées, avait cessé, faute de combattants.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Ce que je vous disais dans une précédente lettre : Balzac fait chier la jeunesse ! Et pour ce qu’elle est intéressante, la jeunesse, Balzac le lui rend bien ! Quand j’habitais à côté du Père Lachaise, j’allais le lire, le cul posé sur sa tombe, face à celle de Gérard. J’ai toujours beaucoup aimé cette allée, pavée et ombragée, et si littéraire. Un après-midi, je l’ai déjà raconté sur Solko, je rencontrais un vieux monsieur qui se présenta à moi comme un amoureux de Nerval car, m’avoua-t-il, la lecture de Gérard lui avait sauvé la vie. Aussi fleurissait-il sans avarice le rectangle de sa tombe. Nous engageâmes la conversation, – une conversation très douce et fort érudite, qui rompait rudement avec l’odieuse sécheresse de ces années mille neuf cent quatre-vingts durant lesquelles le socialisme matois et décomposé de quelques rusés dirigeants français avait commencé à dresser la table dans le pays au libéralisme sauvage et mondialisé qui triompha depuis. Il me proposa, puisque j’aimais l’auteur de Louis Lambert, de me faire découvrir la tombe d’Esther, celles de Lousteau, de Goriot, de Nucingen… la tombe de leurs modèles, aurait corrigé Gérard Genette, mais ce vieux monsieur restait balzacien jusque dans le double discours. Et, plissant les paupières, humides de quelque réminiscence :

« Quelle pitié, l’abandon de ces travées... L'abandon de ce siècle…

– 1822... Deux ans avant Louis Lambert, fis-je alors remarquer devant l’une d’elle.

– C’est exact, me dit mon spirituel guide, retroussant contre sa nuque son col de fourrure de martre élimé. Puis, comme si ma remarque l’avait ramené à la réalité :

– Nous ne trouverons pas Louis parmi ces allées… »

Mais j’avais découvert, dans la statuaire du cimetière parisien d’où Rastignac avait poussé son fameux cri, et grâce à ce vieillard, une entrée nouvelle dans l’œuvre, une entrée de chair, si l’on peut dire. Il m’en avait fait flairer quelques relents.

Nous sommes d’accord une fois de plus : ce Splendeur et Misères des Courtisanes, qui voit une moitié de Paris se battre contre l’autre pour emporter la grâce d’un sourire de Lucien, est certainement l’un des meilleurs. La Cousine Bette, également. Et bien sûr ces Paysans. Mais, quand on trempe un doigt de pied dans la mer, on a souvent envie d’y plonger à nouveau le corps tout entier, n’est-ce pas ?

Voici donc juillet et le temps du farniente. Je veux dire, le temps du farniente social. Echangerons-nous de loin en loin durant l’été une plus clairsemée correspondance ? Je ne sais encore. Je vous retrouverai avec plaisir à la rentrée.

Amitiés

Roland


[1] Champeaux – Le roman d’un vieux groléen.

[2] Gabriel Chevallier – Chemins de Solitude.

jeudi 8 juillet 2010

LETTRE #17

Cher Roland,

C’est donc, si j’en m’en réfère à votre lettre de la semaine passée, à un homme momentanément libéré de ses obligations et devoirs professionnels que j’écris aujourd’hui.

Et j’en suis bien content pour vous. Vous avez maintenant rendez-vous avec le repos du guerrier, le vrai, pas le roman, et…Balzac.

Vous le savez : le dernier livre que j’ai lu de Balzac est un monument, que dis-je ?, une cathédrale de la littérature, les Paysans, mais savez-vous, à ce propos, que ces deux corniauds d’Engels et Marx avouaient qu’ils avaient plus appris sur la société française et sa paysannerie avec ce livre que dans tout ce qu’ils avaient pu apprendre – ou supputer car ils étaient surtout les génies de la supputation – par ailleurs.

C’est donc le livre que je vous conseille pour une lecture ou une relecture cet été. Un ouvrage fabuleux, sur lequel j’aimerais bien échanger avec vous…

J’ai relu aussi Splendeurs et misères des courtisanes… Un autre chef-d’œuvre de la Comédie humaine. De ces chefs-d’œuvre, oui, qui passent certainement à la barbe naissante de vos chérubins guignant le prestigieux diplôme (sourire désabusé).

Et me revient alors en mémoire, en vous lisant, une mésaventure que me raconta avec beaucoup d’humour Denis Montebello, mésaventure qui lui advint alors que, tout comme vous, il était astreint aux oraux du baccalauréat, il y a une dizaine d’années.

Moi, elle m’a fait tordre de rire, cette histoire, et vous verrez que votre candidat en tongues et en short qui a écopé d’un 4/20 était peut-être un ange à côté de celui dont je vais vous parler.

Surgit en effet devant Denis un candidat libre, militaire de son état….Un militaire libre…Rien à redire là-dessus. Un qui voulait peut-être monter en grade. Je n’en sais rien…Ou qui en avait marre de se faire traiter d abruti. Je n’en sais rien non plus.

Bref. Toujours est-il que Denis interrogea le pioupiou-candidat sur L’Ode à Cassandre de Ronsard…Celui-ci, le Pioupiou, pas Ronsard, déclara alors en se grattant la barbe, comme plongé dans une profonde cogitation (on avait dû lui dire que c’est comme ça qu’il fallait faire pour avoir l’air d’un intellectuel qui passe son bac) :

- Voyons, voyons, le poète a vers…vers…Disons quarante ans…

- Oui ….C’est bien possible…

- Elle, la fille, elle a peut-être seize ou dix huit ans…Voilà l’topo !

- Mais encore ?

- Comment ça, mais encore ?

- Que voulez-vous dire exactement ?

- Ben, j’vais pas vous faire un dessin, hein… I veut s’l’a faire, tiens, pardi ! Alors, il lui écrit une belle lettre qui dit tout ça poliment…

- Humm, humm… (raclement gêné de la gorge) Mais pensez-vous que ce soit là une raison suffisante pour que le poème ait traversé quatre siècles de mémoire ?

- Ça, j’en sais rien…Mais ça se voit qu’i veut s’la faire !

Je ne me souviens plus de la note obtenue par tant de franchise désarmante. Ce dont je me souviens en revanche, c’est d’avoir dit à Denis que ce gars-là aurait finalement mérité une très bonne note s’il avait passé une épreuve d’histoire parce qu’il était tombé en plein dans le mil sur les profondes motivations de Ronsard…

Mais il méritait aussi un zéro pointé parce qu’il avait oublié qu’il passait là une épreuve de littérature.

À méditer, mon cher Roland…

Et bien amicalement à vous.

Bertrand

vendredi 2 juillet 2010

LETTRE # 16

Cher Bertrand

Votre histoire de garagiste humaniste (ça rime) à Pralognan-la-Vanoise me rappelle certains montagnards que je connus autrefois – enfin, il y a une trentaine d’années...

Je me souviens de leur teint buriné, de la malice qui striait leur regard quand ils jetaient, un doigt sur la visière de leur casquette en parlant de nous – les gens de la ville – : « c’est bientôt la saison des doryphores », pour dire que les vacances arrivaient. C’était prononcé je ne dirai pas avec gentillesse, mais en tout cas sans réelle méchanceté, et avec une grande liberté de ton.

Il y avait alors non loin de Gap, au col du Noyer, un type qui s’était spécialisé dans le ramassage et la revente des bois du torrent. Il n’en revenait pas, comme les doryphores étaient tout ravis de lui racheter ses bouts de bois tordus ! Ses bouts de bois tordus qu’il s’était contenté de nettoyer, vernir, et fixer sur un socle. Mais figurez-vous que, pas plus tard que ce matin, une histoire de doryphore particulièrement cocasse m’est advenue.

Vous me demandez à la fin de votre lettre si je suis ou non en vacances. Je croyais l’être, voyez-vous, mais le Rectorat de Lyon, qui ressemble de plus en plus à un Big-Brother de sous-préfecture désargentée, s’est rappelé mercredi dernier à mon bon souvenir en me convoquant à Villefranche-sur-Saône à 50 bornes de Lyon pour remplacer au pied levé (quelle expression !) un collègue arrêté. Me voilà donc hier traversant dans un train de banlieue ce pays des Monts d’or, jadis si joli et désormais si défiguré par ces hangars en tôle qu’on voit partout (siège social d’entreprises, halles à chaussure, pépiniéristes en gros, grande surface écolo…).

Avec un départ à 7h15 d’une gare de desserte, je croyais avoir repéré un itinéraire assez commode et ce matin jeudi, à 7h10, j’attendais un train sur un quai de Lyon-Vaise.

Il faut vous dire que depuis que j’ai quitté Paris, je ne suis plus très familier avec la banlieue et ses protocoles. D’une humeur peu amène, je me demandais à quel auteur j’allais faire la mauvaise farce de commencer la journée en sa compagnie, en repassant dans mon souvenir ceux qui campent sur les listes des candidats : il y avait là Balzac (le Père Goriot et Eugénie Grandet), Camus (L’étranger), Voltaire (Candide) Molière (Dom Juan), Marivaux (L’Ile aux esclaves) et l’inévitable Baudelaire. Rien, je vous laisse le constater, de furieusement audacieux.

Le train arrive, je grimpe dedans en continuant à tenter d’organiser les délices de cette journée (quatorze candidats – ça devient vite lourd et surtout monotone, pour ne pas dire mortifère). Un bon moyen de s’en rendre compte est de se placer sur un pont d’autoroute et de regarder défiler les bagnoles. Chacun, à l’intérieur de son bolide, se croit très singulier, original, mastodonte. Mais vu du dehors et d’en dessus…

Nous en avons tous fait l’expérience, n’est-ce pas ?

L’examinateur, c’est un peu cela qu’il ressent et qu’il vit en son for intérieur devant le cortège des explications, toutes si concurrentielles dans la fadeur de l’insipide...

Mais bon. Voilà soudain qu’un nom de gare bizarre, sur un panneau, m’interpelle : Ce n’est pas le train de ? Non Monsieur, vous êtes monté dans celui d’avant… Le contrôleur me conseille de laisser filer encore trois quatre petites gares où seuls les omnibus comme le tortillard dans lequel je me suis fourvoyé s’arrêteraient, puis de descendre à la prochaine d’ampleur, et d’attendre un train de retour jusqu’à la bifurcation, afin de récupérer le prochain train pour Villefranche-sur-Saône. Je rigole intérieurement. Pendant ce temps-là les candidats auront bigrement le temps de réviser leur littérature !

Je préviens le lycée avec le portable dont je me sers d’ordinaire comme d’une montre, car j’ai toujours eu horreur de ces machins-là à mon poignet. Je ne pensais pas, un jour, téléphoner avec ma montre : tout arrive, ainsi donc ! Vous serez au lycée à quelle heure ? Allez savoir ! La SNCF, d’une part, le pays Beaujolais, d’autre part…

Je commence à goûter quelques secondes de joie, à ressentir la ferveur du disparu. Vous savez : le type dont on s’aperçoit enfin l’existence parce que d’un coup il manque, et qu’on cherche un peu partout (pas pour la bonne raison, me direz-vous !). Deux heures plus tard (vers dix heures du matin), je me pointe au lycée, comme une fleur, aurait chanté Fréhel. Huit candidats en nage devant la porte. Le défilé débute. Je me dis qu’en interrogeant durant l’heure du repas, c’est jouable. Passent trois quarts d’heure. La porte s’ouvre et un surveillant entre avec une collègue de lettres venue, elle, de Vénissieux. Le lycée s’étant – me dit-on – inquiété, on avait appelé le Rectorat qui avait donc convoqué cette suppléante-bis qui avait été

retardée, elle, par un ralentissement sur l’autoroute. C’est là que je me suis senti doryphore. Un monde de doryphores, voilà notre société (comme disent les élèves – j’ai pris ce déterminant possessif en horreur !).

Bref, nous voilà donc deux interrogateurs pour cinq élèves restant parmi ceux du matin, on trouve une autre salle, et tout le monde semble à nouveau content.

Au final, car je ne vais pas retenir l’attention de la planète entière pour une affaire aussi ridicule (nous ne sommes pas, hein, des footballeurs) j’ai quand même un constat à partager avec vous qui aimez Balzac, je le sais, mon cher Bertrand. Nous sommes une espèce en voie de disparition. Ni les conseils de Mme de Beauséant ou de Vautrin à Eugène, ni le défi final jeté du Père-Lachaize, ni la description de la pension de la maman Vauquer, ni celle de l’avarice de Grandet ou de la mélancolie de sa pauvre fille ne trouvent grâce à leurs yeux : ça les fait chier, dixit un grand abruti en caleçon et en tongs, venu passer le bac un jour de canicule comme s’il se rendait à la plage et à qui j’ai mis 4/20 avec un plaisir non dissimulé. Ou, pour le dire plus pimprenelle, car il y a aussi beaucoup de pimprenelles qui passent le bac de nos jours, « ce n’est plus de notre goût ».

Voilà où nous en sommes. Jusqu’à mercredi prochain, je poursuis ces périples réjouissants entre Lyon et Villefranche et puis je serai vraiment en vacances. Je relirai peut-être un Balzac. Histoire de me dépolluer l’esprit, non de non ! Le petit train en cadeau, pour finir.

Bien amicalement

Roland

jeudi 1 juillet 2010

LETTRE # 15

Cher Roland,

Le temps sur la Pologne de l’est est redevenu radieux, voûte au dessus de la plaine et des forêts d’un bleu qui n’aurait rien à envier aux cartes postales, brise légère et soleil au zénith.

Un temps de vacances. Mais ici point de ruées sauvages des bermudas et des jeux de boule, point de longues files d’attente pour aller se griller la couenne sur le sable, point de stands de chichis huileux, crêpes et autres barbes à papa pour touristes ventripotents.
À peine si, au cours de l’été, un ou deux farfelus venus de l’Hexagone viendront sur ces frontières méconnues, humer un peu l’air continental, le plus souvent sur les traces du passé tumultueux de ces contrées.
Certains à la recherche de leur propre mémoire, un lointain grand-père, ou une grand-mère, ayant vécu dans ce pays dont ils ne savent rien…Avant le grand cataclysme. Les Polonais, quant à eux, ceux qui auront les moyens de partir en vacances, rejoindront le nord du pays, le sable blanc de la Baltique ou alors, carrément à l’opposé, l’ombre des Carpates et, pour les plus aventureux, l’Adriatique ou la Mer noire. Moi, je ne rejoindrai rien ni personne. J’attendrai patiemment les lumières obliques de septembre, ma saison de prédilection, puis octobre pour rejoindre la France pendant une dizaine de jours.
Cette longue introduction pour faire écho à votre fin de lettre de la semaine dernière réclamant gentiment un sujet un peu plus gai que nos échanges précédents. Et justement, je veux vous raconter une anecdote de vacances. Je veux vous la raconter parce que, nous qui ne croyons plus guère aux sentiments humains, qui fustigeons avec juste raison l’ambiance délétère et souvent crapuleuse des relations humaines, c’est une anecdote de l’optimisme.

Il est vrai qu’elle me survînt voici une vingtaine d’années…Mais bon…Elle tend néanmoins à prouver qu’il y a encore du beau monde sur terre.

C’était donc en 1990, je crois. J’allais rejoindre des copains qui campaient à Pralognan-La-Vanoise, vous connaissez sans doute, dans les Alpes. Je m’y rendais à bord d’une Simca 1300, voiture assez confortable, ma foi, mais dont on m’avait dit, à moi qui n’y connais rien du tout, que ces voitures-là n’étaient pas très indiquées pour la montagne, qu’elles avaient tendance à « chauffer » et que le joint de culasse était fragile. Je savais vaguement qu’un joint de culasse cassé, ça faisait bouillir la marmite et ça finissait par tout déglinguer dans le moteur. Mais bon, ça n’était pas obligatoire que ce foutu joint cassât justement dans ma voiture et pendant mes vacances, toutes montagnardes qu’elles fussent.

Hélas ! Hélas ! Voilà qu’escaladant le dernier col, pas très loin de ma destination finale, l’aiguille se porta soudain jusqu’aux 100 degrés. Je stoppai. J’allai vérifier sous le capot. Ça bouillait de partout là-dedans…Impossible de continuer…Mes vacances commençaient par un cauchemar.

Je laissai refroidir ce foutu moteur et refis le plein du radiateur avec de l’eau puisée sur le bas-côté de la route, de l’eau qui ruisselait des rochers. Je fis deux cent mètres, même chose, même remède et et cætera.

Je vous laisse imaginer ma colère et mon dépit…Je me voyais contraint de rejoindre coûte que coûte un garage, de faire réparer et, vu mon budget, d’annuler toute ma villégiature.

Une voiture s’arrêta cependant à ma hauteur et le chauffeur, un autochtone, apercevant le panache de fumée blanche qui sortait de dessous le capot levé, me renseigna qu’il y avait un garage à 1 Km environ, dans un tout petit hameau. Je réussis effectivement à rejoindre le susdit garage. Il était tout petit, pas très en ordre, accroché au flanc de la montagne et il y avait là deux ou trois véhicules en réparation. Pas plus.

Je fulminais. J’enrageais. Je faisais déjà des plans pour abandonner là ma voiture, rentrer en stop et revenir plus tard la récupérer… J’interpellais donc le garagiste qui venait tout sourire à ma rencontre…Ce sourire m’énerva encore plus et je lui dis sur un ton pas du tout aimable que le joint de culasse était cassé, que c’était la chienlit et que…

Il était un homme maigre, entre deux âges, et, comme tous les garagistes du monde, il m'écoutait en s’essuyant les mains, qu'il avait à peu près propres, avec un chiffon on ne peut plus dégueulasse .

Il me répondit alors, très calme : Le joint de culasse ? Oh, là, oh, là, pas si vite ! Pas si vite ! On va voir ça… Oui, on allait voir…Pour moi, c’était déjà tout vu et je faisais déjà des calculs désastreux dans ma pauvre tête.

Le garagiste souriant se pencha sur le moteur, examina, défit quelque chose, bricola, refit le plein d’eau et me dit, bonhomme, que je pouvais y aller. C’était le thermostat qui était coincé. Il l’avait enlevé. Il n’y avait plus de problème.

J’étais métamorphosé.

Ce que je devais ? Mais rien, voyons, pour une bricole pareille, et bonnes vacances !

Moi, le parano, l’anti-marchand, le pourfendeur d’une société de voleurs et d’escrocs, j’en étais sur le cul…Cet homme, visiblement un pauvre, un qui n’était pas surchargé de travail, qui galérait sans doute, tenait entre ses griffes une proie toute cuite et il la laissait partir en lui souhaitant bon vent !

J’en ai été ému jusqu’aux larmes, Roland…Et jamais je n’ai oublié cet homme. J’y repense même souvent. Je le cite parfois dans une conversation.

Où qu’il soit, je lui souhaite toujours tout le bonheur possible.

Il a été pour moi un contre-exemple et je suis fier de le tirer, même anonymement, de l’ombre pour lui rendre dans cette lettre, honneur et fraternité.

Cet homme, cet inconnu, avait été tout simplement honnête et humain. Il avait été normal dans une société basée sur l’anormalité.

Amitiés et….Bonnes vacances, cher Roland !

Bertrand

vendredi 25 juin 2010

LETTRE # 14

Mon cher Bertrand

J’entendais Bixente Lizarazu, l’autre soir, affirmer avec stupeur sur RTL qu’il était vidé après avoir vécu (en tant qu’observateur de la Coupe du Monde africaine) des journées de folie à commenter les exploits des Bleus. Proche, déclarait-il, d’éprouver ce fameux syndrome de Stockholm… Vous savez, cette empathie irrationnelle qu’un otage finit par ressentir envers ses ravisseurs lorsqu’avec eux, il est retenu dans un lieu clos trop longtemps. On finissait autour de moi, disait Lizarazu, par admettre qu’après tout, insulter son entraîneur, ce n’est pas si grave ; que se mutiner pour rire juste avant un match de coupe du monde, ça n’avait rien de dramatique, que pour un entraîneur vaincu, ne pas serrer la main de son collègue adverse avant de quitter un terrain peut se justifier. Dans une telle logique, on finit par se dire que des comportements qu’on jugeait impensables jusqu’alors peuvent dorénavant, après tout, se concevoir. Et finir par devenir des comportements normaux. C’est alors, disait-il, qu’on est impacté. « J’ai été, impacté par ces deux semaines de folie : Ils ont tout oublié, je me demande même si c’est encore des footballeurs, si je me trouve dans la réalité ou dans un film ».

Et Lizarazu de conclure par un : « J’ai besoin de dormir » sans appel.

Je vous parle de ceci en écho à l’évocation que vous faites d’une école que j’ai connue dans mon enfance, et qui a été depuis soufflée, rasée, désintégrée par quarante ans de réformes, dont la dernière en date n’est qu’une ultime mise au point. Avoir besoin de dormir… être impacté : la première fois que j’ai ressenti ça, je débutais dans un collège de Seine Saint-Denis et je venais d’entendre dans un conseil de classe de quatrième une collègue affirmer de certains élèves en fin de deuxième trimestre qu’ils avaient fait des progrès, ils apportaient leurs affaires…

Etre pris en otage dans ce genre de situation que les politiques nationales, de droite comme de gauche, ont, chacune à leur tour, créée, entretenue, cautionnée, c’est être lâché, abandonné avec ces gosses dans un mensonge à la fois politique, pédagogique, sociétale, c’est être impacté comme Lizarazu dans sa lointaine Afrique ; et je crois sincèrement que la plupart des professeurs qui n’ont pas eu la chance de quitter ce genre d’établissements à temps sont réellement atteints de ce syndrome, parfois même à leur insu : car à force de se retrouver en empathie avec leurs élèves, ils ont fini par admettre leurs codes, leur langage, leurs manières de n’être jamais responsables de rien, de croire qu’il suffit de s’excuser ou de signer des chartes, et ont fini par ne plus comprendre jusqu’à leur propre autorité, ni se sentir liés à ceux dont ils la tenaient. Là est la clé.

Ajoutez quelques cyniques crapules (véritables Domenech de l’Education nationale) qui ont su produire les discours de façade, parfois assis dans les plus confortables sièges de la rue de Grenelle ou du festival de Cannes… dans la foulée de ces salauds, combien de professeurs de lettres, par exemple, ont fini par admettre que le slam, c’était bien de la poésie, que la belle langue n’était finalement qu’un artifice bourgeois, la grammaire un exercice vain, le port du voile une tenue comme une autre pour étudier plus commodément Don Juan ou le Tartuffe, que ne jamais ouvrir un livre était une forme de culture et ne pas savoir écrire dix lignes quelque chose qui, au fond, relevait de l’évolution des choses.

Votre instituteur avait quelque chose de précieux dont la République Océdéhienne a dépourvu ses nouveaux maîtres, de la maternelle à l’Université : une véritable autorité, qu’il tenait du politique, et non de je ne sais quelle vertu individuelle.

J’ai eu l’heur de ne pas exercer trop longtemps dans ces zones que l’institution qui adore les euphémismes appelle « difficiles » : mais je vois bien que même si le bateau ne coule pas partout pareil, il n’est point de contrée épargnée. Pour n’avoir pas suffisamment pris le soin d’éduquer ses marmots – ses riches comme ses pauvres –, le pays (parmi d’autres) s’apprête à vivre des années difficiles. Ce qui vient de se passer avec ces footballeurs jeunes, autistes et capricieux, où l’on trouve des loubards comme des fils à papa, n’est que le générique d’ouverture. Le mauvais film est encore devant nous.

Un éminent professeur, pour lequel j’ai gardé au cœur le respect le plus vif, m’a dit, alors que j’entrais dans ce métier : « Ne soyez pas confus : pour votre hiérarchie, vous n’êtes plus là pour transmettre la moindre culture à quiconque, soit, mais simplement pour maintenir la paix civile. Mais souvenez-vous que pour maintenir la paix civile, vous n’aurez pas d’autres moyens que de transmettre de la culture ».

Aujourd’hui, cet énoncé abrupt respire, certes, l’idéal de temps anciens. Je l’ai gardé pourtant dans un coin de l’esprit (ce que j’appelle prendre soin…).

Pas un an, depuis, qu’il ne m’ait toutefois été bien utile. Alors…

Bien à vous, mon cher Bertrand. Pour ne pas déprimer nos lecteurs davantage, le bac comme le mondial étant derrière nous, il nous faudra trouver la semaine qui vient un sujet plus réjouissant.

Amicalement

Roland

jeudi 24 juin 2010

LETTRE # 13

Cher Roland,

L’été polonais est vraiment caractériel. Après des 35 degrés étouffants, voilà la fraîcheur automnale qui s’installe pour un temps, balayant les paysages d’un grand coup de pinceau d’aquarelle, gris, humide et venteux. Pour vous qui enseignez, disons que ces paysages ressemblent alors plus à une rentrée qu’à une sortie vers les grandes vacances.

Et je rebondis donc, comme on dit en un curieux langage, sur ce que vous évoquiez, dans un sourire effleuré, la semaine dernière : l’éducation nationale est un lieu où on s’occupe encore un peu de l’homme, à l’instar, peut-être, du secteur santé.

Alors, vous auriez dû parler d’oasis plutôt que de lieux. Et tant que cet oasis ne sera pas complètement asséché par les vents (au sens vendéen du terme quand ils sortent du plus bas étage) de la Sarkozie triomphante, restera peut-être un petit espoir de ne pas atteindre bientôt les cent pour cent d’abrutis.

Mais il est vrai qu’il y a bien longtemps que je ne sais plus exactement ce qui se passe – tout comme ce qui ne se passe pas – en ces respectables citadelles de l’éducation.

Ce que je sais, en revanche, c’est que je dois à peu près tout à cette institution et que j’ai toujours du mal à cracher dans la soupe.

Fils de pauvre, pour ne pas dire fils de rien, mon destin social était tout tracé, on ne discutait pas avec les étoiles de la ségrégation sociale : atelier de menuiserie, de peinture en bâtiment ou derrière le cul des vaches, avant qu’un instituteur ne pointe son doigt sur ce garnement turbulent et déjà révolté mais qui, apparemment, semblait présenter quelques dispositions intéressantes pour la lecture, l’écriture et l’histoire, quoique hermétiquement fermé au calcul de la vitesse, de l’heure de départ respectif de deux trains qui se croisent et aux robinets qui fuient.

Cet instituteur, donc, grande blouse grise sur une chemise à peu près blanche, longs doigts jaunis par l’abus des Camel, pomme d’Adam saillante et poilue, formula un jugement sans appel : Ce gars-là, dit-il à ma mère quelque peu médusée, pas question de l’envoyer en apprentissage après ses 14 ans. Direction le Cours complémentaire (Collège), je m’occupe de tout, de la bourse, de l’inscription, et tutti quanti…

Ah, si vous vous occupez de tout, dans ce cas-là, vous devez certainement avoir raison…

Bien…Me voilà donc interne à 11 ans, pleurnichant, me considérant comme puni, banni du clan initial…Adieu les nids d’oiseaux dans la campagne, les vagabondages, les escapades et etc.…Repéré cependant encore une fois par un professeur de français qui, singeant l’instituteur, déclara : Ce gars-là, au deuxième trimestre, latin obligatoire, me voilà embarqué dans la première déclinaison et tout et tout, puis, toutes les déclinaisons bien sues, dans le Gaffiot, Tacite, Cicéron et bientôt Baudelaire, Zola, Maupassant, Flaubert et tous les autres qui ne m’ont plus quitté mais qui, au contraire, en ont appelé bien d’autres à la rescousse, jusqu’à l’envahissement délectable.

Mes copains, eux, mes amis, mes frères de vie, disaient que c’étaient là des conneries qui ne servaient à rien. On allait au bal ensemble, le samedi et le dimanche, embrasser les filles ou faire le coup de poing, ça dépendait, et ils avaient l’avantage sur moi d’avoir toujours un sou en poche, fruit de leur labeur hebdomadaire, alors que moi, je n’avais jamais rien. Normal, tu travailles pas, qu’ils rigolaient en m’offrant généreusement à boire et mes entrées sous le Tivoli.

La vie, ça se vivait avec un marteau, une clef à mollette ou une varlope, qu’ils disaient encore.

Ils avaient raison aussi. Plus tard, intoxiqué par quelques théoriciens mal lus parce qu'écrits pour être mal lus, me voilà embarqué à renier l’intellect et à glorifier tout ce qui semblait ne pas y participer. Je dis bien « semblait »… Jusqu’à aller travailler en usine, comme un curé en mission, presque.

Vu les abrutis que j’ai rencontrés là-dedans, et que je n’aurais surtout pas voulu qu’ils fussent un jour promus au rang de dictateurs, j’ai vite balancé à la poubelle de mon discernement naissant les théories et me suis mis à mordre goûlument dans la vie…

Depuis, je n’ai fait que ça.

Je dois donc tout à un instituteur et à un prof de Français. Où qu’ils soient aujourd’hui, sur un nuage ou dessous la fraîcheur des pissenlits, je les salue fraternellement.

Mais, au fait, qu’est-ce que je leur dois, au juste ?

La littérature, l’écriture ont-elles fait de moi un homme heureux ?

Hum….Que très partiellement alors.

De vous écrire aujourd’hui, peut-être…Allez savoir !

Bien amicalement

Bertrand

Illustration : Avant-concert, à Poznan