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mercredi 13 octobre 2010

NUITS ET JOURS

La peau rouge du rêve. Je me suis longtemps demandé d’où le romancier tenait cette sorte de sixième sens, en apparence inutile et parfois fort douloureux, un sens aussi nécessaire et habitué que les cinq autres, et qui contraint celui qui en est atteint à s’incarner dans un double, un autre soi-même, dès lors qu’il se met en tête d’écrire, ne serait-ce qu’une recette de cuisine ou la réflexion la plus prosaïque ; alter ego qui peut prendre n’importe quelle forme, de l’homme à l’insecte, suivant l’ensemble et le détail du spectre animal, selon sa motricité comme sa sociabilité, jusqu’au végétal, jusqu’au minéral, par la musique, le rythme, la couleur, de sorte que le romancier le plus timoré pourrait sans prétention exagérée présenter comme un auto-portrait la simple description d’une page blanche. Moi-même handicapé de manière chronique par ce sens de trop, il m’a sensiblement rassuré (et sans doute valorisé) de relier ce phénomène « sans cause extérieure » au fameux dérèglement des sens invoqué par Rimbaud1. Mais cette explication m’est demeurée obscure et oiseuse, jusqu’au jour où il m’a été donné de lire des romanciers indiens d’Amérique du nord (James Welch, Louis Owens, plus particulièrement), auteurs de tout premier ordre et pratiquant la fiction de la manière la plus détachée qui fût, comme si le roman eût coïncidé avec un mode de vie perdu, détruit, et le romanesque avec le récit de soi-même. Car il y a chez eux et chez les leurs un rapport très particulier au rêve, dont on peut tirer quelque sagesse. Pour eux, non seulement rêve et réalité ne sont pas faits d’une étoffe différente, mais ils se doublent précisément suivant des superpositions, des intrications et des dévoilements de réalités-signes, fulgurants et figurés, astringents, récurrents, dans une sorte d’ « entre-deux-mondes » où l’animal parle, tout comme les astres ou les saisons interviennent en personne. Interpréter de tels rêves, de tels rêves éveillés, ou de tels éveils rêvés, signifie moins les comprendre que d’apprendre à les lire, à les suivre, sous peine de perdre son âme, ou plutôt de ne jamais la trouver, et d’errer ici bas, sans identité2. Un excès de vanité ou une soif aveuglante de gloire, d’honneur ou de possessions, peut suffire à fausser l’évidence du rêve et envoyer l’être humain sur de fausses pistes, dont il ne reviendra plus jamais.

On trouve bien dans notre philosophie cette même idée d’une identité de nature entre rêve et réalité. Arthur Schopenhauer, pour ne citer qu’une image parente3, compare l’existence à un livre dont on tournerait au hasard, en rêve, les pages connues et inconnues que l’on feuillette à l’état de veille selon une reconnaissance chronologique. Mais les romanciers amérindiens inversent radicalement la donne : à les lire, c’est plutôt à l’état de veille qu’on tournerait au hasard les pages de l’existence, à l’aveugle, avec plus ou moins de bonheur et de courage; tandis qu’en rêve elles reprennent leur sens, suivant une logique d’apparence absurde, mais précisément libérées de la chronologie de diversions, de leurres et d’attendus, en dehors de laquelle on ne saurait supporter l’existence à l’état de veille, la supporter en conscience, en toute connaissance de cause.

Si j’avais su… J’aurais davantage exploré le rêve quand je l’avais encore à ma main, - exactement comme un auteur prend et perd pied dans sa fiction - , quand j’étais toujours à même de m’en souvenir sous toutes ses coutures et de le reprendre précisément là où je l’avais interrompu le matin précédent. J’aurais ainsi davantage senti et goûté le temps s’écouler, et j’aurais également suspendu une bonne part de celui qu’il m’a pris, par la suite - et qu’il me prend encore - pour m’éveiller à la vie. Certains conçoivent de l’ennui dans cet écoulement du temps, dans cet écroulement à retardement, seconde après seconde, d’une éternité l’autre. A-t-on pourtant jamais rien déniché de plus voluptueux ni conçu de tâche plus âprement humaine ? D’autres, plus sensuels, définissent d’ailleurs le bonheur à peu près comme les premiers définissent l’ennui, et forts du lot de désillusions dont ils se sont passionnés, ils le reconnaissent comme « un malheur qui s’ignore », comme le chantait Léo Ferré, je crois. C’est correctement raisonné, dans tous les cas, mais c’est déjà raisonner. Or, il ne s’agit jamais que de création, avec laquelle on n’en finit jamais qu’en finissant, un jeu dont il est tout de même fort étrange de se priver, puisqu’il n’en existe pas d’autre susceptible de nous porter comme, si on n’y prend garde, de nous mettre hors de notre portée. Un phénomène relevant sans aucun doute d’un manque sérieux de volonté, mais en rien sorcier, non, et qui se cultive au contraire avec les plus grandes précision et obstination, et ne s’épuise qu’en se renouvelant.

L’encrage et les blancs. Henri Cartier-Bresson racontait que durant une période de pénurie de pellicule argentique, durant la seconde guerre mondiale, il n’en avait pas moins continué à photographier la vie. Il se déclarait d’ailleurs capable de décrire avec précision ces photographies qui ne verraient jamais la lumière du regard extérieur, et dont le développement s’était imprimé, conservé et altéré dans sa mémoire sensible. Ainsi de l’écriture. Au fond, on n’a nullement besoin d’encre pour écrire, et tout auteur, et souvent pour se blanchir, noircit une multitude de pages qui gagneraient à rester blanches. Mais comment savoir lesquelles, s’il n’en reste rien ? Ainsi de la vie, des faits et gestes, des silences, des blancs. Nous sommes comme des photographes ne disposant d’aucune pellicule susceptible de fixer leur regard. Certains mitraillent jusque ne plus rien voir. D’autres préfèrent contempler leur nombril, ce qui est une occupation comme une autre. D’autres encore se contentent de regarder. On ne choisit évidemment pas sa nécessité.

La sensation et ses sens. Toute sensation est une hallucination qui s’ignore. Enlevez la chose, il reste l’image, le son… Il reste ses qualités, son impression. Enlevez l’impression, il reste le mot. Enlevez le mot, il reste la sensation. La sensation est sa propre chose. Les idéalistes l’appellent aussi bien Idée, les matérialistes Matière, les réalistes Réel… Tous les sens lui vont. Elle se passe de représentation humaine, et même de représentation tout court. Elle s’y dérobe et s’en enrobe, indifféremment.

Un chat devant un miroir. Il passe parfois des heures, immobile, à fixer son visage dans le miroir, attendant, dirait-on, que l’autre s’impatiente avant lui et cède à son regard. Rien de tel ne se produit jamais, évidemment, mais quelque chose de bien plus étrange encore : l’autre n’est simplement pas là, et ce chat n’en revient pas.

Le sentiment du déjà vu, une fois pour toutes. On attribue généralement, depuis Bergson, ce phénomène de « fausse reconnaissance », - ou si l’on veut, la certitude subite et parfaitement irrationnelle de revivre intégralement un passé révolu - à un état d’angoisse particulièrement corsé, propice à un dédoublement tel qu’on en conçoive une véritable hallucination de déjà vu, sans que rien d’objectif ne la provoque, et que tout, au contraire, réfute. Mais ne devrait-on pas plutôt attribuer toute angoisse, en général, à la nature hallucinatoire de la conscience humaine, farceuse en diable, pour laquelle rien n’apparaît jamais qu’en disparaissant, pour qui l’immédiateté ne se révèle jamais que par une médiation qu’elle exclut ? (Quand vous courez, pensez un seul instant vraiment, entièrement, pleinement conscient, que vous courez, et il est fort à craindre que vous vous cassiez la gueule dans la foulée…) De sorte que le sentiment du déjà vu serait moins une illusion qu’une désillusion, la chute brutale du but à atteindre, de l’espoir sous ses formes les plus diffuses, la parfaite coïncidence de l’existence avec elle-même, une prise de conscience sans raison ni objet, le simple sentiment de n’être que ça.

L’étrangère. Au lever du soleil, Elinborg, jeune islandaise de Keflavik, rêva d’une première étreinte amoureuse avec le taciturne Erlendur, dont la seule vue, depuis des semaines, la plongeait dans une euphorie incontrôlable.

L’éducation libérale qu’Elinborg avait reçue, la générosité prévenante de son père, comme les tempéraments expansifs de ses frères, ne l’avaient en rien préparée à l’attrait presque morose qu’exerçait sur elle un caractère aussi sombre que celui d’Erlendur, caractère doublé d’un machisme rentré et d’un égoïsme supérieur. Les manières abruptes et le parler à la fois paysan et hautain de ce gars-là l’embrasaient autant qu’ils la désolaient et la maintenaient dans une mauvaise conscience dont elle avait honte. Elle attirait énormément les hommes et feignait parfois de se reprocher de leur céder trop souvent, mais c’était véritablement la première fois qu’elle rencontrait un garçon aussi coincé qu’elle-même, et au rythme où se figeaient leurs rapprochements, elle commençait à se dire qu’il ne pourrait jamais rien se produire entre eux et qu’elle n’avait pas fini de s’en mordre les doigts.

La puissance de leur timidité magnifiait leur rencontre au point d’affadir jusqu’au grotesque les quelques aventures qu’Elinborg avait jusqu’ici tenues pour de véritables dons du ciel. Ils avaient dû, avant d’échanger quelques mots, absorber une quantité extraordinaire du Ouzo que le vieil Angelopoulos importait directement de son Polikastro natal. Ouzo dont ils avaient l’un et l’autre une habitude consommée, ce qui n’accéléra en rien les choses. Entre eux, au contraire, la glace se rompit à n’en plus finir, dans ce mélange de langueur et d’exaltation, propre à l’authentique passion naissante, qui les envoya fort proche du coma et du petit matin, affronter les steppes mouvantes du plumard, avec une agilité, une férocité et une précision qu’ils ne se connaissaient pas, le sang empoisonné par un alcool plus dur encore, plus pur et plus addictif.

En reprenant connaissance, Elinborg ne pouvait totalement se défaire du sentiment de voir Erlendur pour la première fois de son existence. Son trouble était d’autant plus prégnant qu’ils présentaient tous les symptômes de l’amour et se comportaient exactement comme s’ils s’étaient toujours connus, Erlendur y compris, dont les mouvements douloureux, depuis son inconscience alcoolisée et bienheureuse, trahissaient une habitude ironique et désabusée. Il était étendu là, sur les draps défaits, les pieds au soleil, et Elinborg ne parvenait pas, dos à la fenêtre, à se défaire de cette impression qu’elle manquait complètement, irrémédiablement, cette histoire qu’elle n’eût pourtant pu vivre avec davantage d’intensité. En ouvrant la porte-fenêtre de la chambre d’hôtel, Elinborg s’emplit avidement les poumons de la pollution vive et bruyante de cette étroite rue parisienne d’où, sans réelle surprise, quoiqu’un brin émerveillée, elle apercevait scintiller la tour Montparnasse. L’été déclinant, le bleu refusait de quitter le ciel, la façade glacée de l’immeuble de bureaux, en face, éblouissait de soleil. Il n’était pas loin de midi.

On frappa à leur porte pour s’enquérir de leur présence ou au contraire profiter de leur absence pour faire leur chambre, et Elinborg répondit dans un français parfait et légèrement supérieur, depuis les cimes cruelles de son bien-être, qu’ils se donnaient encore une petite heure avant de débarrasser le plancher pour une petite excursion roborative. Erlendur lui-même, dont le passage de la femme d’étage venait d’ouvrir un œil, et qui n’avait jamais quitté son village islandais natal que pour Keflavik, à quelques kilomètres, n’en marmonna pas moins lui aussi dans un français authentique, tâchant simplement de dominer ses expressions ivrognes et ses défauts de langage pour donner aux sentiments qui le traversaient une forme acceptable pour la silhouette nue, et parfumée au sexe, qui venait de quitter les faux jours de la fenêtre. La femme d’étage, à travers la porte, leur souhaita une heureuse journée et tourna les talons pour la chambre suivante.

Tout ce qu’Elinborg et Erlendur virent cet après-midi là, les musées, les alcools qu’ils partagèrent, les architectures dont ils traversaient les ombres, et même le début d’engueulade qu’ils déclenchèrent au coin d’un zinc parisien, tout les rapprocha d’une manière insupportable. Elinborg se montra à plusieurs reprises énervée contre elle-même, déjà consciente qu’elle ne pourrait jamais tenir des promesses d’amour aussi démentielles. Elle était toute à ce savoir, repliée, calfeutrée de tendresse ou au contraire un brin agressive, tandis qu’Erlendur n’en voulait rien savoir, suspendu à quelque détail de la physionomie d’Elinborg, à quelque scintillement duveteux et agaçant dans sa nuque blonde, - comme celui d’un miroir microscopique dont un esprit farceur eût joué, pour la seule distraction d’Erlendur-, ou à l’air perpétuellement ahuri de ses billes bleues d’enfant gâtée, d’enfant aimée de toutes parts, parlant les dialectes et les silences les plus désuets de l’amour, malgré elle et malgré la froideur de sa conscience.

C’était désormais dans un français plus relâché, mi-fainéant mi-argotique, qu’ils devaient se dissimuler à eux-même l’ennui que leur inspirait la vie parisienne, la lassitude hystérique dont débordaient les trottoirs, comme les chuchotements connaisseurs des musées qu’ils avaient visités. Ils finirent par dénicher une brasserie d’où ne plus bouger et où ils produiraient un effort extraordinaire pour s’intéresser à autre chose qu’à leur sexe. Coquin, voyou, crapule, tous les petits noms dont Elinborg perçait les feuilles de choux d’Erlendur avaient un doux parfum de faux reproche, de vraie nostalgie, comme si elle n’eût rien trouvé de plus aphrodisiaque que de lui faire ainsi ses adieux. Il ressentait lui aussi le côté définitif, unique et avorté de leur histoire naissante, mais feignait de comprendre qu’elle lui reprochait gentiment de ne penser à rien d’autre qu’à mélanger leurs sueurs aux fragrances vieillottes du parquet de leur piaule d’hôtel parisienne, ce qu’ils firent bientôt avec violence et humour, dans une sorte de répétition générale de toutes les étreintes qu’ils connaîtraient jamais par la suite, graves et sans limite, chirurgicaux du cœur ou naïfs comme des aveugles, jusque s’effondrer avec bestialité dans le sommeil.

Lorsque Elinborg reprit connaissance, épuisée, radieuse mais cette fois-ci seule, et à présent dans son lit de Keflavik, loin de la pollution grisante des façades parisiennes et tentant de conserver quelques traces, quelques enseignements, de ce rêve âpre et violent, elle se demanda soudain si elle était bien, quelques minutes plus tôt, cette Islandaise rêvant qu’elle était Française, ou si elle n’était pas plutôt, à présent, une Française rêvant qu’elle était Islandaise.4

Stéphane Prat

1 La poésie de Rimbaud est romanesque dans ses grandes largeurs, narrative, fictive, et j’aurais pour ma part une interprétation assez décevante de son silence précoce comme de la fulgurance de sa parole, en avançant l’hypothèse que le poète ne se serait pas exprimé ni tu autrement s’il s’était instantanément pris pour le personnage Rimbaud, s’il avait précisément manqué de clairvoyance et s’était perdu dans ses brumes exaltées. Toute hypothèse de ce genre pêche par le côté forcé de l’explication qu’elle prétend lever, et constitue sans doute déjà comme un « délire d’interprétation ». Je n’y accorde donc pas plus de foi qu’à cette autre qui veut que Rimbaud aurait précisément tout dit. (Un argument fort commode, entre nous soit dit, pour continuer de fermer sa gueule ; certains se comportent ainsi avec Guy Debord, qui lui aussi aurait tout dit, et dont on fait fréquemment une sorte de Rimbaud de la pensée critique) Or la parole comme le silence de Rimbaud tiennent précisément de l’inexplicable. Mais je dois bien faire remarquer que Blaise Cendrars s’est tu, poétiquement, d’une manière tout à fait comparable, mais n’en a pas moins continué à vivre, et notamment à écrire des romans, des récits, en exerçant autrement le sixième sens dont je parle, et qui ne sert à rien, finalement, sinon à exister.
2 Dans le roman de James Welch, intitulé Comme des ombres sur la Terre, (Albin Michel 1994, coll. Terre Indienne) dont l’action se situe fin XIXème au pied des Rocheuses, le personnage principal, un jeune indien Pikuni baptisé « Chien de l’homme blanc », - en raison de sa lâcheté supposée et de la poisse permanente et répétée que constitue son existence- , a toutes les raisons de douter, à l’adolescence, de cette bonne médecine qui lui permettrait de voir en rêve les signes qu’il saurait reconnaître à l’état de veille, ce qui lui donnerait un ascendant sur ses frères d’armes lorsqu’il s’agira de chasser, de survivre ou de mener quelque expédition contre une tribu ennemie. Cette bonne médecine, puissante et sûre, qu’on pourrait aussi bien appeler une bonne lecture de la vie, ou de la simple clairvoyance, plutôt que pouvoir prémonitoire, lui vaudra pourtant un jour, « un bon jour pour mourir », d’être rebaptisé Trompe Le Corbeau, après une expédition punitive contre la tribu éponyme (les sanguinaires Corbeaux). Ce nouveau nom comportera une part de méprise quant à sa ruse réelle face à l’ennemi, tout comme on se méprenait sur sa lâcheté. Mais je trouve qu’il a quelque sagesse à identifier un individu par la seule identité dont il puisse se prévaloir, en le nommant tout simplement tel qu’il se présente au monde. Et je retiens que c’était là par la seule clairvoyance que l’humain gagnait son nom, et qu’il pouvait ainsi changer, voire s’amender, et se rebaptiser lui-même.
Il convient évidemment de reluquer directement dans ce roman, véritable rêve éveillé, l’aspect prémonitoire des visions qui décidaient de la paix et de la guerre indiennes, les différents rituels, comme le dialogue que chacun entretenait avec son animal-gardien (esprit incarné dans un animal familier avec lequel chacun conversait, en rêve, et dont il tirait plus ou moins profit.)
3 Le Monde comme Volonté et comme Représentation - Livre premier : « La vie et les rêves sont les feuillets d’un livre unique. La lecture suivie de ces pages est ce que l’on nomme la vie réelle ; mais quand le temps accoutumé de la lecture (le jour) est passé et qu’est venue l’heure du repos, nous continuons à feuilleter négligemment le livre, l’ouvrant au hasard à tel ou tel endroit et tombant tantôt sur une page déjà lue, tantôt sur une page que nous ne connaissons pas ; mais c’est toujours dans le même livre que nous lisons. »
4 Il est un syndrome, dit « de l’accent étranger », qui fournit de cocasses illustrations à ce phénomène de flottement, d’indétermination de l’identité, très troublant, voire handicapant. Le quotidien Le Ouest France relatait le vendredi 17 septembre 2010, sous le titre de migraine linguistique, l’histoire de Madame Russel, citoyenne anglaise de 49 ans, qui s’était quelques nuits plus tôt endormie avec une forte migraine, et s’était réveillée avec un accent français à couper au couteau, accent très embarrassant (surtout en Angleterre…) et dont elle ne parvenait plus à se défaire. L’histoire ne dit pas ce que Madame Russel a bien pu rêver cette nuit-là… si elle savait également parler le français, ni d’où elle tenait un accent si prononcé, mais on peut gager que sa conscience aussi lui parlait cet anglais impayable, et même supposer qu’elle rêvât également avec ces intonations françaises, ou encore, pourquoi pas, en français. En tout état de cause, la cure de sommeil n’est sans doute pas le traitement indiqué pour ce type de pathologie.

jeudi 9 septembre 2010

LA VIE A MORT

Le libraire mort-vivant (ou l’inactualité du livre). J’étais passé présenter Ethique à Quauhnahuac 1 à ce libraire. Un ouvrage collectif consacré à Clément Rosset, auquel le philosophe avait brièvement et magnifiquement participé. Au début de la même année, Clément Rosset avait fait paraître Tropiques, recueil de textes inspirés par un récent voyage au Mexique, livre que j’avais d’ailleurs commandé dans cette même librairie. Quelques semaines avant ma visite, encore, un introuvable, la folie sans peine, co-signé par Clément Rosset, reparaissait aux P.U.F dans une collection dirigée par Roland Jaccard, avec lequel Rosset, selon mes sources dormantes, aime à se mesurer au jeu des échecs. Mais il faut croire que pour ce libraire, écrire des livres ne suffit pas à faire de vous leur auteur, pas davantage que voyager ou jouer assidûment aux échecs ne saurait garantir à quiconque d’être réellement en vie, car il concluait notre entretien en me demandant, l’œil inquisiteur et endurci par le reproche, si je lisais aussi des auteurs vivants.

Ombre et lumière. Si la famille Stevenson avait su… Elle se serait pour commencer épargnée la culpabilité du désastre de sa santé, l’exil incessant destiné à maintenir les poumons de leur petit Robert Lewis au sec, ce qui lui développerait en douce, entre bienséance et bonne conscience, le sixième sens de la bohème et de l’errance. Son père se serait ensuite abstenu de lui couper les vivres lorsqu’il s’est mis en tête de rejoindre Fanny Osbourne, femme mariée, à Monterey, le temps qu’elle obtînt le divorce. Et il n’aurait jamais ourdi la censure dégobillante des écrits avec lesquels, précisément, R.L Stevenson comptait financer pauvrement son émigration. Ainsi ses écrits « d’émigrant amateur2 », dont Stevenson attendait quelque maigre retour financier, étaient-ils remisés, par anathème paternel, à mesure qu’il les expédiait en Europe pour publication, le laissant macérer à sa guise, outre-atlantique, dans l’inutilité misérable ou le travail contre-nature. Non seulement la disgrâce déterminerait davantage R.L Stevenson à partager sa vie avec Fanny Osbourne et ses rejetons, mais la misère aurait pour effet essentiel de frotter son caractère au souffre de l’oisiveté et d’étalonner son sang froid sur le fil ténu de l’asphyxie. Il ne faut miser ni sur la maladie ni sur les accès diphtériques de la faim pour contenir l’amour de l’existence. Ils en sont au contraire les plus puissants aiguillons.

Guerre et paix. Pendant la seconde guerre mondiale, on l’a nourrie avec les pâtées d’épluchures qu’on répugnait jusqu’ici à servir aux cochons de la ferme. Les maigres biens de sa famille, leur seul cheval de traie, leurs récoltes, leurs murs, leurs granges étaient réquisitionnés par l’occupant allemand. La petite recevait une orange pour Noël. On lui offrait une poupée en chiffon, à six ans, ce jour mémorable où sa mère mourait d’un rhume de cerveau. Depuis, elle a fait son chemin dans l’existence et semé quelques enfants dessus, qui ne comprennent rien à leur douleur et trouvent naturel que l’exaspération de la naissance se prolonge une existence entière, que la paix soit d’un autre monde, bien que selon toute apparence il n’y ait point d’autre monde que le néant dont on vient, et sur lequel ils feront aussi faiblement relief qu’ils en auront la force. Pour eux, le passage sera bref et rectiligne, d’une chute à une autre. L’un des enfants de cette enfant traumatisée par l’occupation armée, sinon le plus prometteur, du moins le plus jovial et enlevé, en concevra une telle rancœur qu’il ne trouvera jamais de merde suffisamment sèche où il ne pourra faire pousser, comme il respire, des trésors insondables. Sa traumatisée de mère, enfant à retardement perpétuel, vieillarde avant l’heure d’avant, n’éprouvera que mépris pour sa vie et respect indécrottable pour la mort que sera devenue sa vie. Le rejeton se cabrera, lui opposera l’héroïsme forcené de la mendicité, lui exposera en long et en large pourquoi il aura jeté aux gogues la breloque que le social vous décerne pour le pruneau que vous prenez dans le cul en fuyant la débâcle, le feu et ses massacres. L’enfant occupée lui répondra, avant de baigner son dentier dans son verre, qu’il ne sait décidément pas de quoi il parle, ce en quoi elle aura parfaitement raison, pour la simple et parfaite raison qu’elle ne saura absolument pas elle-même de quoi il lui aura parlé. La vie de l’une sera la mort de l’autre, au lance-flammes, et l’existence de l’autre tuera la première une seconde fois, à petit feu.

Les derniers traumatisés de la seconde guerre mondiale disparaissent peu à peu. Beaucoup de leurs enfants auront disparus avant eux, et bientôt notre esprit si « fleur au fusil » n’aura plus à souffrir des parallèles si grossiers, entre guerre et paix.

La solidarité finale. Les déclassés du monde riche et les parvenus du monde pauvre éprouvent les uns pour les autres autant de compréhension que libérés conditionnels et rescapés de Buchenwald se reconnaissent une parenté.

L’école du crime. La seule justice humaine dont un homme puisse jamais réellement bénéficier est-elle vraiment celle que lui seul serait à même de s’infliger ? Plus on avance dans la lecture des Mémoires de Lacenaire3, plus nous nous sentons enclins à répondre par l’affirmative, avec cette réserve terrible près qu’il est fort douteux qu’on puisse jamais se montrer aussi juste avec soi-même qu’un assassin de ce calibre, « qui, tout en méprisant ses semblables, a eu plus de violence à se faire pour arriver au mal, que beaucoup d’autres pour arriver à la vertu. »3

Le prix de la visite. « Quand j’aurais encore cent ans de vie, je fais trop peu de cas de toi, bon public, pour essayer de me faire valoir à tes yeux ; juge donc si, venant à toi, pour ainsi dire ma tête à la main, je me donnerais la peine de déguiser la vérité. » C’est encore Lacenaire qui parle, et c’est du reste ainsi qu’il entame ses mémoires. Mais nous pouvons fort bien garder la tête sur les épaules et n’en pas moins saisir qu’on ne trouvera jamais d’autre biographe que soi-même et qu’il est donc parfaitement inutile de se faire valoir aux yeux du bon public, en se travestissant à outrance. La vogue la plus récente de cette tendance au travestissement peut sembler paradoxale, puisqu’elle prétend précisément ne rien cacher. La vie serait chiante et à ce point ressemblante à un roman sans écriture qu’il y aurait comme une lâche tentative d’échappatoire à ne pas se la resservir telle quelle. Une version anorexique de l’Eternel retour, en somme. Mais il n’est de personnages plus effrénés, dans leur quête de biographie, que ces auto-fictives et ces auto-fictifs qui, sous prétexte de transparence, ne travaillent guère, en se découvrant, qu’à recouvrir les Mémoires qu’ils se défendent farouchement d’écrire. C’est un peu cher payer, que de ne pas vivre, pour le simple crime d’exister.

L’expressionniste. La voix de Jacques English était aiguë, stridente et son articulation méticuleuse. S’il se taisait soixante secondes dans son heure de cours, il fallait les réunir en une seule unité de temps pour appeler ça du silence.

En réalité il ne cessait jamais totalement de s’exprimer. Même en suivant un exposé oral, depuis le fond de la classe, comme un cancre surdoué, sa perplexité grondait, soupirait, exultait, son manque de conviction le tenaillait, les esquives, le mensonge le pompaient à grands bouillons, et l’orateur passait réellement un moment éprouvant en entendant la pensée du professeur sourdre et expirer, rager comme un charognard devant un amas d’os dont la moelle l’eût déçu et n’eût fait qu’agacer davantage son appétit de savoir.

Il avait un cou de taureau, le torse largement développé qu’il portait généralement en avant et se campait fréquemment sur une jambe avancée en balançant ses yeux bleu ciel, de gauche et de droite, comme un bluesman aveugle, en sueurs, la bave à la commissure des lèvres, émerveillé, insatiable, méticuleux et retors. Avec le temps et la répétition des représentations, son pull à grosse laine et col roulé, qu’il portait été comme hiver, année après année, et sans lequel on ne l’eût peut-être pas reconnu, semblait avoir été tricoté directement sur son torse, saisi sur le vif, pris en flagrant délit de penser.

Jacques English était un maître d’école qui enseignait la lecture et l’écriture avec la seule aide de l’introduction de la critique de la faculté de juger de Kant. (Ou de la phénoménologie de l’esprit, de Hegel, selon les années.) Les progrès de ses écoliers étaient excessivement lents et il les précédait, pas à pas, avec des encouragements outranciers qui les pétrifiaient. Il était d’une impatience à toute épreuve, un authentique fouteur de pagaille dans les consciences, d’une bonhomie furieuse et obstinée, effarante, dans la vie courante également.

On comprenait déjà la philosophie du bonhomme en l’apercevant se mener, par exemple, au tabac-presse de la gare de Rennes, en vélomoteur, dont il remplissait les sacoches de journaux de toutes obédiences. Car Jacques English se faisait une idée de l’information telle qu’on ne pouvait selon lui raisonnablement prétendre à une quelconque objectivité si on ne compulsait l’ensemble des canards qui, pris en eux mêmes, n’étaient que fatras d’opinions entre lesquelles il fallait opérer des recoupements avisés, qu’il convenait de soumettre à une élucidation en règle, sur la base d’un dévoilement impitoyable des leurres, des déformations et désinformations usuelles, dont il appréciait les mécanismes, comme un mécano, pour enfin remonter à la réalité des faits.

Il préparait le compte exact pour l’achat des ses canards et invariablement une rumeur indignée montait de la file d’attente lorsqu’il la remontait en l’ignorant, déposait sa monnaie sur le comptoir et repartait, avec un sourire goguenard, sans attendre que le buraliste eût fini de recompter son argent.

Sa conception de la philosophie était du même tonneau, alliant impatience et détermination féroces. Il estimait que le professeur manquait de respect à ses étudiants s’il ne plaçait pas la barre le plus haut possible : soi-même. Penser par soi-même était la seule tâche qu’il pouvait concevoir pour un amateur de philosophie, et il ne pestait jamais autant qu’en découvrant dans un travail sa propre phraséologie, singée, appauvrie, vidée de sa substance. On obtenait plus de considération de lui en ne mettant jamais les pieds dans ses cours. Il tenait la philosophie pour une science à retardement, un entrelacs d’explorations qui prenaient un jour leur déploiement réel et définitif et dont il fallait bien se contenter. Il estimait qu’un homme, une femme, avant quarante, cinquante ans, ne pouvait espérer avoir suffisamment campé sa relation au monde pour lui donner une dimension philosophique partageable.

Courait une légende selon laquelle Jacques English aurait été écarté du doctorat, non pas pour des motifs idéologiques, conformistes ou partisans, mais tout simplement faute de juré capable, en France, d’apprécier et de juger sa thèse. Le terme de légende semblait même on ne peut moins approprié, puisque ses champs de recherche se nourrissaient de textes de Edmund Husserl qu’il n’avait pas encore lui-même traduits4 et portés à la connaissance de ses contemporains. Sources que Jean-Paul Sartre ou même Maurice Merleau-Ponty (que Jacques English avait eu pour maître), ne connaissaient que par ouï-dire, dans les grandes lignes, peu, mal, ou pas du tout. En tous les cas, Jacques English n’a jamais obtenu le titre de professeur et il devrait se contenter de celui de Maître de conférence, mais il s’en contenterait dans le sens plein du terme, avec une jubilation malicieuse et communicative qui lui donnerait un ascendant considérable sur ses confrères adoubés. Il se comportait d’ailleurs avec eux exactement comme avec ses écoliers : seule l’expression claire et nette était en mesure de déclencher son écoute et de suspendre un instant son élan. Sinon, le regard scrutateur, en deçà, belluaire bienveillant, il continuait son chemin, escarpé et luxuriant.

Stéphane Prat


1 Grognard n°14, juin 2010.
2 R. L. Stevenson, La Route de Silverado , Phébus, 2000.

3 Mémoires. Lacenaire. Ed. du Boucher p 94. Pierre-François Lacenaire est guillotiné le 9 janvier 1836, à la suite de Victor Avril, son complice dans un double meurtre. Henri-Clément Sanson, exécuteur de la sentence se souvient ainsi de Lacenaire: « Jamais assassin n’avait si fortement captivé l’opinion publique, jamais meurtrier dans cette voie qui conduit de la prison à la salle d’assises et à l’échafaud, n’avait été suivi de regards plus curieux et plus enthousiastes, j’allais presque dire fêté de pareilles ovations. (…) Le vol pour but, l’assassinat pour moyen, tel avait été le système que s’était tracé un des hommes qui se soit le plus audacieusement mis en guerre avec la société. » (Sept générations d’exécuteurs, 1688-1847. Mémoires des Sanson, 1862-1863) Mais c’est sans doute cet autre contemporain de Lacenaire, le Comte Giacomo Leopardi, au destin d’ailleurs étrangement parallèle au sien, qui a décrit avec le plus de justesse la férocité, la ruse et la pureté du suicide social tel que Lacenaire l’a réalisé : « Si la même fin attend l’innocent et le coupable, mieux vaut avoir mérité de périr, fait dire Tacite à l’empereur Othon. Je crois que c’est à peu près là le sentiment de ces hommes à l’âme forte et faite pour la vertu qui, une fois entrés dans le monde, et ayant éprouvé l’ingratitude, l’injustice et l’infâme acharnement des hommes contre leurs semblables, surtout s’ils sont vertueux, embrassent le parti du mal ; ils ne sont pas comme les faibles, vaincus par la corruption ou entraînés par l’exemple ; ils ne sont pas non plus gagnés par l’intérêt ou l’attrait excessif des petites satisfactions humaines, ni même par l’espoir de se protéger de la malignité des autres. Ils sont mus par un libre choix, pour se venger des hommes et leur rendre coup pour coup, en employant contre eux les mêmes armes. Leur malignité est d’autant plus profonde qu’elle naît de l’expérience de la vertu ; et d’autant plus redoutable qu’elle s’ajoute, chose peu commune, à la grandeur et à la force d’âme, et devient ainsi une sorte d’héroïsme. »

4 Jacques English a traduit, annoté et commenté les ouvrage suivants de Edmund Husserl : PHILOSOPHIE DE L'ARITHMÉTIQUE. Paris, PUF, 1972, "Épiméthée". ARTICLES SUR LA LOGIQUE : 1890-1913 Paris, PUF, 1975 "Épiméthée". PROBLÈMES FONDAMENTAUX DE LA PHÉNOMÉNOLOGIE. Paris, PUF, 1991 "Épiméthée". Edmund HUSSERL - Kasimir TWARDOWSKYI: SUR LES OBJETS INTENTIONNELS. 1893-1903. Paris, Vrin, 1993 "Bibliothèque des textes philosophiques". SUR LA THÉORIE DE LA SIGNIFICATION. Paris, Vrin, 1995, "Textes philosophiques".

Ouvrages personnels de Jacques English : SUR L'INTENTIONNALITE ET SES MODES, Paris, P. U. F. (Epiméthée'), 2006. LE VOCABULAIRE DE HUSSERL. Paris: Ellipses: 2002: 144 p., collection "Vocabulaire de ." [Texte repris en 2002 in: Le vocabulaire des philosophes; Philosophie contemporaine: 20e siècle.].

lundi 21 juin 2010

USURPATIONS D’IDENTITE

Comment mon pseudonyme est devenu mon nègre. On lui reprochait de ne jamais me citer ni même mentionner mon existence. Intrigué de retrouver si fréquemment mes paradoxes extrapolés selon ses perspectives critiques, on ne trouva d’abord d’explication plus convaincante à ce silence que cet autre moi-même ne fût en réalité autre que moi-même, que j’eusse en somme trouvé spirituel d’écrire sous un pseudonyme et en mille mots ce que j’écrivais en cent mots sous mon propre nom. On se lançait dans des lectures comparatives, on exhumait des ouvrages épuisés, on interrogeait mes parti-pris esthétiques pour juger s’il était concevable que mes théories épurées s’encombrassent de ses couvertures pompières, de ses titres grandiloquents. C’était pourtant peu s’avancer que d’établir de troublantes correspondances entre nos deux univers. Nous nous intéressions aux mêmes auteurs, et nos thèses étaient si parentes que je commençai à craindre qu’on ne prétendît bientôt mes écrits directement tirés des siens. Fort heureusement, ces rumeurs et correspondances étaient examinées avec toute la docte rigueur requise, et désormais mon supposé pseudonyme passait au mieux pour un vulgaire plagiaire, au pire pour un de mes disciples sans envergure, au style ampoulé et redondant. Mais dans tous les cas de figure, et derrière tous ces masques un peu pitoyables, son existence ne faisait désormais plus aucun doute, et on ne s’étonna pas outre-mesure qu’il signât une nouvelle préface pour un choix d’aphorismes que j’avais moi-même amplement cités et commentés, d’un auteur dont il avait également traduit un récit de voyage, ce qui le rendait, sinon incontournable, du moins incontestable. On recevait simplement avec une circonspection un brin méprisante l’indélicatesse qu’il avait commise en choisissant, pour illustrer ce livre, un de mes amis dessinateurs les mieux renommés. Et fort de sa nouvelle notoriété, il eut tout loisir de laisser mon éditeur venir à lui, pour le prier de co-signer avec moi un ouvrage que j’avais pourtant écrit seul dix-neuf ans plus tôt, et auquel, par je ne sais quelle opération magique, sa présence était censée offrir un nouvel éclairage. Ainsi mon pseudonyme passait-il du statut de plagiaire à celui de nègre enfin reconnu.

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Crime parfait et admiration. A une certaine époque, les auteurs de littérature fantastique, les faiseurs « d’histoires qui font trembler » ou les ferrailleurs de romans noirs, ne concevaient meilleur preuve d’amitié et d’admiration que de métamorphoser leur maître ou leur cadet prometteur en personnage de fiction, et de l’y tuer, avec force invention et panache. Lovekraft, par exemple, sut apprécier à sa juste valeur ce genre d’hommage, et quand il rendit la pareille à son protégé Robert Bloch, celui-ci en conçut une gratitude indéfectible[1]. Je ne considère moi-même rien de plus élogieux que d’offrir ou de recevoir de cette manière une identité de meurtrier, à condition que le crime parfait soit recherché.

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Ajustage d’identité. Depuis le jour où j’ai expédié une lettre aux Artichauts de Bruxelles, je me suis donné pour tâche essentielle de ne plus (me) raconter de salade. Les Artichauts de Bruxelles, c’est Yves Le Manach[2], écrivain ajusteur défriseur, parigot plus belge que le belge, théoricien de l’éclaircie et critique de la forme. Au contact de la théorie anti-matérialiste de Le Manach, je me suis juste ajusté. Avant ça, je n’étais pas vraiment à côté de mes pompes, j’étais plutôt dans les pompes d’un autre. J’ai donc rendu ses pompes à l’anarchiste, et je lui ai repris les miennes. C’était une histoire de presque rien, juste un mot qui manquait à mon vocabulaire : individualiste.

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Le trompe l’œil de la sagesse. Pour peu qu’il ait une ou deux choses à dire sur l’existence, tout romancier peut assez aisément passer pour un philosophe. Il lui suffit de s’en tenir à son idée ou à ses deux idées fixes, d’ôter les guillemets aux dialogues de ses fictions et d’introduire dans ses fables les guillemets de citations fictives. On a de la philosophie une idée si vague qu’on y reconnaîtra immanquablement, ici ou là, les échos de fragments présocratiques enfouis.

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L’homme des cavernes et son ombre. Ma main à mitonner que si les hommes de Neandertal avaient subsisté à notre place, ils se seraient baptisés homo sapiens sapiens et perdus en conjecture à propos de notre disparition, et savamment chicanés sur la question de savoir s’ils eussent dû nous concéder quelque part de leur patrimoine génétique.

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Le feu et le sens de l’humour. Un vieil homo sapiens chemine, derrière un chiard de son espèce, vêtu comme lui de peau de bête, le crâne et les oreilles parés de morceaux d’animaux fraîchement tombés dans ses pièges rudimentaires. Ils ont de la corne au pied, leur couenne s’assombrit et se crevasse au rythme des intempéries et des saisons. Ils marchent en scrutant les bruits qui les environnent, en flairant, en silence. Le vieillard claudique à la traîne de son cadet. La vieillesse l’a rendu infirme et imprudent. Sa cruelle progéniture, continuellement en alerte, lui donne des ordres ou l’informe par le regard, par un signe de tête ou une hésitation, précis, une main sur l’arc, une flèche à silex entre les doigts, l’autre en visière ou paumée sur l’oreille. Le chiard commande, bien qu’il n’ait pas encore atteint l’âge de se reproduire.

Ils ne peuvent pas se tenir en permanence à bonne distance olfactive des animaux sauvages, dont ils doivent emprunter les sentiers insensibles pour rejoindre le bord de mer qui les nourrit, où ils se réunissent et se reposent de la vie. Quand en chemin ils croisent un grizzly, ils lui laissent précautionneusement le passage, car l’animal n’a pas encore peur d’eux. N’était leur incapacité à survivre par leurs propres forces physiques, ils se comportent exactement comme des animaux. L’homo sapiens n’a pas encore fait de lui-même une proie, anomalie encore trop latente pour que l’animal sauvage s’en effraie. Le grizzly ne fait pas encore de différence. S’il n’aime pas l’homo sapiens, c’est essentiellement qu’il ne goûte ni sa chair ni sa manie de piller sournoisement ses ressources les plus succulentes.

Au bord de la mer, un feu et quelques uns de leurs jeunes congénères attendent le vieillard et son guide aux aguets. Quelques chèvres aussi, qui jugent les animaux sapiens suffisamment inoffensifs pour leur céder du lait en échange de leur protection incertaine. Des loups coexistent avec ces biquettes et leurs compagnons sapiens. La flèche et la fronde humaines ne les domestiquent en rien, ils ne se privent pas de croquer, de temps à autre, une de « leur » biquette. Seul le confort du feu, qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs, bride leur instinct.

Les chiards sapiens qui ont préparé le feu et aménagé ses alentours, relâchent comme un seul animal leur attention en identifiant l’arrivée des leurs à travers le vacarme des vagues, que se disputent des lions de mer dans un ballet incessant de plaintes, de chants de lutte et de contentement. Le vieillard s’approche du feu avec avidité, songeant aux coquilles de mollusques s’ouvrant généreusement sur un filet de braises et libérant leur chair tendre et corail. Qui sait, si ce jour est un bon jour pour mourir, ils auront agrippé quelque crabe à rôtir, le mets préféré de ce vieil édenté trop bavard.

Car nous ne sommes pas à l’orée de l’humanité, contrairement aux premières apparences, mais bien à son aube, et pour être plus précis nous entamons ici la peste écarlate, nouvelle où Jack London décrit une Californie déshumanisée, comme le reste de la planète, par une pandémie fulgurante, réduisant jusque l’idée même de civilisations successives au rang de fantasmes décomposés, d’élucubrations pures et simples, de la part de ce vieillard, qui se trouve être un des quelques survivants à ce cataclysme virologique.

Autour du feu, il contera en vain « la vie d’avant » aux chiards de ses chiards. Son auditoire n’entendra de ses mots que des sons répétitifs, séniles et moches, dont on ne saisira que très lointainement le sens, par rapprochements manqués avec le langage fleuri et pauvre de la survie : « Pourquoi tant de phrases à propos de tout, qui ne signifient rien ? »[3] lui reprochera-t-on.

Ses jeunes compagnons ont néanmoins le sens de l’accueil. Ils s’empressent de contenter le vieillard et lui tendent des moules fraîchement ouvertes par le feu. Affamé, édenté, il tente de gober le mollusque et se brûle le palais à un degré atroce. Ses sens sont si lents et émoussés qu’il n’a pas même perçu le chaud à travers la brûlure. Il recrache le morceau en pleurant de douleur. Les jeunes animaux ratés se tordent de joie en regardant leur ancêtre sous la torture, en larmes, honteux de lui-même, de son râtelier sans croc et de sa faim permanente. Ils le consolent en lui offrant des coquillages doucement tiédis, mais dont ils ont malicieusement assaisonnées la chair de sable fin, qui lui écorche encore les gencives. Et pour couronner le festin, ils lui servent la carcasse savoureuse d’un crabe, dont le vieux - qui n’a cessé, en chemin, de saliver à l’idée de s’envoyer la chair encore vive d’une araignée des mers - broie fébrilement les pinces, pour s’apercevoir que la carcasse en est aussi vide que son propre estomac.

Les chiards ne se lassent pas de ce genre de plaisanteries auxquelles l’ancêtre se laisse toujours prendre. Ils ne se privent jamais de les lui resservir, bien qu’elles le diminuent à chaque fois, au moral comme au physique, de quelques semaines de survie. Et finalement, dans cette fable cruelle de London, au terme des civilisations englouties comme à leur origine, il y a le feu et la découverte d’un langage dont on ne sait que faire, et avec le feu le savoir de sa propre disparition, et pour digérer tout ça : un sens de l’humour positivement mortel.

La devise du docteur No. « N’est pas animal qui veut. »

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Stéphane Prat

Illustration : Nathalie Prat



[1] Voir l’entretien avec Robert Bloch publié sur le site de l’éditeur Moisson rouge, à l’occasion de la sortie de son livre Le crépuscule des stars. 2008.

[2] Yves Le Manach, ouvrier ajusteur, a mené une critique sociale assez radicale, et notamment de l’idée de conscience de classe, du marxisme en général, qu’il décrit, après d’autres, comme une maladie chronique. Les éditions Champ Libre, publiaient en 1973 son essai Bye Bye Turbin ! qui connut un certain retentissement. Il est depuis publié par Jean-Jacques Cellier, éditions La Digitale, Baye, Finistère.

(A lire la présentation que Madeleine Ropars à Yves le Manach : http://www.cridelormeau.com/pages/magazine/ecriture/lemanach.htm)

Il y est largement question de ses Artichauts de Bruxelles, (samizdats sur des sujets divers et variés, une sorte de « roman auto-biographique en pièces détachées » qu’Yves Le Manach expédiait par la poste à ses lecteurs ou au contraire à ses contradicteurs). Si le « côté récit » de ces Artichauts est séduisant, s’y développe une philosophie politique singulière et très documentée.

Les éditions la digitale rassemble régulièrement quelques uns des Artichauts de Bruxelles : Corbière, Rimbaud, Blanqui et l’Eternité (2002), Le « fritisme »- frites, tribalisme et identité (2004) Les éditions L’insomniaque en choisissaient également pour constituer un recueil, intitulé Artichauts de Bruxelles, en 1999. A la Digitale encore, on trouve toujours Le Matérialisme saisi par derrière, propos sur l’essence humaine, ou Ôtez vos culottes, gardez vos enveloppes etc… Ses précédents livres.

[3] La peste écarlate. Jack London. p 316. Gallimard-Hachette, Œuvres, Tome V.

vendredi 11 juin 2010

LE NORD PERDU

Charlatanisme ordinaire. L’appellation de « science humaine » est censée prémunir une discipline raisonnée contre l’accusation de charlatanisme. La prétention scientifique de telles disciplines paraît pourtant fort modeste, si on entend par ce terme ce qu’entendent les scientifiques de toutes disciplines, à savoir que leurs théories peuvent être réfutées. Mais qu’elles soient humaines, voilà en revanche qui s’avère plus douteux. Fortes de leur inexactitude, érigeant même la subjectivité en principe d’irréalité suffisante, maints psychologues, philosophes, sociologues ou psychanalystes qui ont pignon sur rue, fenêtre sur cour et sur l’inconscient collectif, n’en font pas moins profession de charlatans, et se rejoignent précisément dans cette prétention à une science qui ne soit pas humaine, qu’aucun fait, qu’aucun acte ne saurait remettre en question ni étonner.

Révisions scolaires. Comment un pouvoir politique, n’importe quel système de pouvoir politique, ne travestirait-il pas dans son sens une histoire écrite, dans ses grandes lignes, par des mythomanes ? Sa falsification est si spontanée et réclamée que le révisionniste le plus grotesque y introduit toujours, malgré lui et en niant jusqu’aux faits les plus atroces et les moins discutables, de la réalité.

Le dentiste est toujours le mieux déchaussé. Quelques minutes d’entretien avec ce médecin de l’esprit suffisent amplement à expliquer pourquoi il n’emploiera jamais le terme de folie, y compris à propos des cintrés les plus ravagés : le trouble mental travaille sans relâche son visage, ses silences, ses mots, et il lui faudrait, pour appeler un fou un fou, admettre qu’il ne pourra jamais voir personne d’autre que lui-même dans le miroir de sa présence. Mais il ne faut pas exagérément en vouloir à ce genre de praticien du rien : l’ophtalmologue ne se montre guère plus clairvoyant en auscultant un aveugle.

Appel à témoins. Un jour, l’homme se décide à consulter un psychiatre. Cela fait si longtemps qu’il débloque qu’on peut se demander ce qui l’y décide ce jour-là, à part la hantise de la mort, de plus en plus cocasse et surprenante. La curiosité, donc, la fatigue, l’humour, la peur, un fendard et savant mélange de tout ça, qui pourrait avoir trait à la connaissance de soi-même, l’espoir d’un petit renseignement ou d’une confirmation sur soi avant de passer l’arme à gauche, qui sait ? En tous les cas, il se décide, et dans la salle d’attente où il se rend et prend place, c’est du très sérieux. Les attitudes et mimiques des « client(e)s » occupés comme lui à attendre sont pour le moins étranges et intrigantes. L’homme éprouve même un divertissement salutaire en conjecturant sur les troubles mentaux plus ou moins ordinaires qu’il leur imagine. Mais sa décision de consulter un psychiatre commence à battre de l’aile. Et si je me souviens bien, c’est en s’apercevant que les gros titres du journal qu’un de ses voisins parcourt avec une attention agressive, sans jamais en tourner les pages, sont présentés à l’envers, que notre homme se lève pour mettre les voiles ; mais quand au même instant une secrétaire, autant que je m’en souvienne, fait irruption dans la salle d’attente pour y accueillir le « client suivant », l’homme comprend brusquement, aux quelques mots échangés entre la secrétaire et le « patient » convoqué, qu’il s’est trompé de salle d’attente, de porte comme de praticien. Je ne sais plus du tout s’il s’agit de la salle d’attente d’un cabinet juridique, d’un avocat ou d’un agent d’assurance ou quoi, mais en tous les cas il ne se trouve pas dans la salle d’attente d’un psychiatre, ça non, et à l’évidence, ici, attendent des femmes et des hommes socialement stables, équilibrés, et le cabinet du psychiatre, où notre homme a pris rendez-vous par bigophone, se trouve en fait en face, sur le même palier, ou peut-être à un autre étage.

Quiconque aura lu le roman de gare dont est tirée cette situation renversante et sera en mesure d’en corriger les imprécisions ou inexactitudes, est invité(e) à se manifester auprès de la rédaction de « non de non ! » qui lui offrira, en même temps que sa gratitude, une consultation gratuite.[1] Car, en l’état actuel et approximatif de mes souvenirs de lecture, je suis incapable de vous dire si l’homme se rend finalement à son rendez-vous chez le psychiatre, ou s’il décide de s’en remettre à un homme de loi, visiblement plus compétent en matière de dégueulasserie et de folie ordinaire.

Le salaire de la peur. Les critiques adressées à la psychanalyse concernant ses honoraires exorbitants me semblent parfaitement injustes. A l’évidence, il est des atrabilaires ruinés dont elle ne pourrait se passer, et des sympathisants fortunés dont elle ne voudrait à aucun prix.

L’erreur médicale. La paranoïa de cet homme est d’autant mieux établie qu’il a lui-même archivé, codifié et dissimulé les preuves de ses crimes, au cas où le commando dont il subit le harcèlement depuis des années finisse par avoir sa peau et par neutraliser les éléments qu’il cherchait à compiler contre eux. Quand la police l’arrête, il leur révèle rapidement, en gage de parfaite bonne foi, où se trouvent les pièces à conviction : une photo de sa femme, morte, (dont on tardera pas à retrouver le corps, l’homme reconnaissant encore sans la moindre difficulté lui avoir asséné les coups et blessures mortels, l’ingrate ayant sournoisement cédé à la pression insistante de leurs harceleurs) ; il y a également la carte « sim » de son portable, pour conserver les traces les plus fidèles possibles de ses communications, dont un message de cinq minutes sur le répondeur de son père, absolument inaudible en dehors d’une confusion mentale extrême. Ou encore les quelques effets de son enfant de quelques mois, kidnappé par sa propre femme, pourtant déjà, au moment des faits, en phase de décomposition avancée dans l’appentis de son jardin. La paranoïa de ce meurtrier est tellement flagrante que le juge d’instruction ordonne une expertise psychiatrique, ce qui ne se produit ordinairement pas lors d’une instruction. Au terme d’un interrogatoire médical sans rapport avec les faits, le psychiatre n’entend que le plaisir de l’incohérence et juge le criminel parfaitement responsable de ses actes. Rien ne permet selon lui de ne laisser à la justice le bénéfice de la dissimulation, de la comédie macabre pour éviter les barreaux, comme naguère on feignait la folie pour échapper au service militaire. L’instruction sera interminable. Trois juges finiront leur carrière sur ce cas impayable. Bien des années plus tard, alors que le meurtrier purgera toujours sa peine, le psychiatre insistera sur la jouissance qu’a éprouvé le prévenu à « rouler la justice dans la farine », avec des mensonges et des complots imaginaires à propos desquels personne, à part lui-même, n’a daigné douter de l’authenticité délirante. Le procès, indéfiniment retardé, sera une semaine de palabres insoutenables, où le prévenu gueulera à la face des proches de ses victimes qu’ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient, qu’ils avaient eu grand tort d’espérer s’en tirer aussi facilement, et qu’ils ne tarderaient pas à se trouver à sa place et lui à la leur ! Quant à ses propres père et mère, il ne les reconnaît pas. L’avocat de la défense, continuellement invectivé et contredit par son client, n’aura d’autre recours que de lui emboîter le pas et de reprocher aux proches de la morte de n’avoir réagi à temps devant des signes si démentiels de danger. Le prévenu n’aura de cesse, pour préciser la nature des ses persécutions et l’horreur de sa souffrance, de préciser plus crûment les circonstances de ses crimes, les détails saignants de son trouble et pourquoi, et pour cause ! on ne retrouvera jamais le corps de son enfant. La peine sera elle aussi démentielle. Le cintré fera appel, verra sa peine aggravée de dix ans, en purgera vingt, et l’appareil judiciaire consentira à une sortie en l’assortissant d’un suivi psychiatrique. Le psychiatre qu’on lui aura commis d’office jugera que l’enfermement aura rendu son client parfaitement paranoïaque, mais n’en conclura pas pour autant qu’un traitement psychiatrique lui eût été mieux indiqué que la prison.

Légende banquisarde.[2] A propos de la justice des chercheurs blancs, des légendes extraordinaires courraient les veillées banquisardes du Nord-Ouest terrestre de l’année 1910, où neuf êtres humains sur dix disparaissaient de faim ou de froid. Bien avant que le sauvage rebaptisé Tue-deux-fois disparût lui-même, son histoire faisait grosse impression sur les clans banquisards et influait régulièrement sur leurs décisions vitales.

Douze ans plus tôt, Tue-deux-fois avait occis un chercheur d’or condamné par le froid et qui, à bout de ressource, avait conçu comme délivrance ultime d’ouvrir son chien par l’abdomen, pour y plonger les doigts et y retrouver quelques sensations. A vrai dire, la température ambiante était si basse que le chercheur blanc ne pouvait guère espérer ainsi qu’un sursis de quelques minutes. Se redresser sur ses jambes lui demandait un effort extraordinaire qui ne générait plus en lui la moindre souffrance. Il ne sentait plus le contact avec les éléments ni la pesanteur de son propre corps. Ses articulations avaient disparu. L’homme s’était déjà rejoint de si près que cela n’eût fait aucune différence à ce qu’il s’éventrât à la place de son chien. Celui-ci continuait de lui obéir, et ce n’est pas la méfiance mais l’odeur de la mort qui le retenait de s’abandonner aux caresses feintes de son maître et à l’étranglement qu’il eût été de toute manière incapable de lui infliger. Le chien n’avait donc nul besoin de Tue-deux-fois pour échapper au chercheur d’or épuisé, mais le sauvage n’en égorgea pas moins l’homme, moitié par amitié pour l’homme, moitié par amitié pour le chien.

Tue-deux-fois ne s’épancha pas pour justifier son acte, qui le laissait lui même très songeur, mais il le confirma sans détour ni précision excessifs, et les chercheurs blancs réunis en tribunal décidèrent d’extraire le sauvage de son environnement de glace, sans nuit, à ses soleils sans sommeil, pour le mener vers des territoires vierges de toute neige, quelque soit la saison, et lui infliger à l’ombre cette peine fort étrange consistant à lui épargner de devoir se procurer ses moyens de subsistance. Manger et rêver contentèrent si bien notre sauvage que ses geôliers finirent par se fatiguer de sa bonhomie indéfectible. Ils ne le nourrissaient plus qu’une fois sur deux, et ne le réveillaient qu’à contrecœur pour la promenade. Ce fut pour tous, geôliers comme détenus, un formidable soulagement quand on établit sans l’ombre d’une ambiguïté que le chercheur d’or occis par Tue-deux-fois était un fieffé égorgeur de femmes et d’enfants. Son crime reconnu comme justice involontaire, le banquisard fut donc libéré dans des prairies où paissaient des cornes noires aux épaules d’ours, des prairies aux cieux foisonnants, aux cris luxuriants, de la vie à n’en savoir que faire. Le sauvage se crut sur une toute autre planète, où ses rêves de bien-être les plus dépaysants ne l’avaient jamais perdu, et dont son incroyable voyage jusqu’ici le long de l’épine dorsale du monde, pieds, mains et cou entravés, ne lui avait montré que des songes imparfaits. Son émerveillement mêlé d’effroi était si véhément que le premier fermier qu’il rencontra dans ce désert d’abondance lui trancha la nuque, à la hache, laissant Tue-deux-fois pour mort au milieu de nulle part, la substance cérébrale à l’air libre.

Hasard farouche ou détermination surnaturelle, le chien du chercheur d’or que Tue-deux-fois avait délivré de l’espoir quelques mois plus tôt avait parcouru quatre mille kilomètres pour rejoindre le trou ensoleillé où le sauvage purgeait sa peine et dont les habitants trouvaient si distrayant de le tirer comme un loup. Le chien manqua de quelques minutes la levée d’écrou de son nouveau maître, et il lui fallut vingt-quatre heures pour retrouver son corps et douze supplémentaires pour attirer attention humaine sur lui.

Tue-deux-fois ne vivait plus que par la procuration de son esprit, mais il vivait. Les fermiers, forts croyants, qui chargèrent son corps dans leur carriole, craignant sans doute un espoir insensé en lui prodiguant des soins, firent un bivouac interminable et terriblement arrosé, et une fois parvenus en ville continuèrent de se saouler deux jours durant sans se soucier de leur cargaison agonisante. Quand ils regagnaient une perception habituelle de leur existence, Tue-deux-fois avait rouvert les yeux, alité sur les bottes de foin d’un maréchal-ferrant, la nuque enrubannée et l’air hagard. Il restait là des semaines, des mois délicieux et inquiétants, étendu dans le foin, enrubanné et hagard, jusqu’à ce que vie s’ensuivît. Il parla d’abord «blanc » comme un perroquet, puis comme un enfant questionna l’essence de chaque chose que le maréchal-ferrant lui désignait, et enfin maîtrisa suffisamment le dialecte blanc pour évoquer avec cet homme si prévenant les projets magnifiques qu’il se sentait sur le point de se réaliser. Tue-deux-fois douta d’abord de sa raison, puis de celle de son sauveur, en entendant celui-ci expliquer qu’il comptait fermement réaliser ses rêves en les vendant, lui, Tue-deux-fois, sa tête enrubannée, son air hagard et son chien.

Mais une fois parfaitement rétabli, Tue-deux-fois était vendu, encagé et exposé, avec son chien, que les terres tempérées avaient rendu apathique, presque niais et indifférent à la captivité. Tue-deux-Fois était un phénomène surnaturel parfaitement réel qu’on venait voir de loin. Les médecins se succédaient auprès de lui pour parvenir à cette même conclusion qu’au vu de l’entame qu’avait laissé le tranchant de la hache dans la région spinale du sauvage, il était parfaitement inconcevable qu’il fût encore en vie, et si clairvoyant, si affable. Le spectacle faisait grande recette. L’émerveillement qu’on éprouvait devant ce sauvage immortel se teintait nettement de jaune quand on réalisait que ses semblables respiraient l’air dont on se prétendait le propriétaire depuis maintenant quelques décennies.

A la faveur de la promenade qu’on leur octroyait après chaque journée de représentation, il interrogeait longuement le chien, fumait beaucoup de ces cigarettes roulées qu’on abandonnait entre les barreaux de sa cage, avant de faire naître dans le regard de son chien un quelconque mal des grands espaces et du froid, mal qui prit encore quelques semaines à se préciser.

Et tous deux prirent finalement la direction du nord, sans d’autre obstacle que les hésitations du chien et les muscles de Tue-deux-fois qui s’étaient atrophiés et leur imposaient des pauses et des retards inopinés et périlleux. Il y eut encore des prairies et leurs cieux carnassiers, encore des troupeaux de cornes noires aux épaules d’ours, le réconfort inquiétant des reliefs de l’épine dorsale du monde, puis à nouveau la fidélité, le compagnonnage de la mort, le gel, les lacs amples comme des mers dont les bacs échouaient sec ou se disloquaient avant de toucher l’autre rive, puis d’autres chercheurs d’or en route vers d’autres rumeurs de concessions, qui virent dans le loup de Tue-deux-fois un fameux chien de tête de traîneau et en son maître un animal sauvage qui avait l’avantage de parler, de manier admirablement la pagaie et de flairer à temps les pièges mortels que font les courants silencieux sous l’épaisseur de glace la plus rassurante.

Quelques mois plus tard encore, le temps de se lasser du commerce des fuyards blancs, de leurs dettes d’honneur comme de leur amour-propre versatile, Tue-deux-fois retrouvait enfin ses frères banquisards, disséminés dans les coins les plus rigoureux, car en plus du froid et de la faim, les chercheurs blancs prenaient désormais les meilleurs d’entre eux dans les mailles de leur inconscience. Mais les proches de Tue-deux-fois n’étaient plus, et il les reconnaissait à peine dans les visages et tuniques bigarrées de leurs enfants. Les descriptions de ces deux années passées chez les chercheurs blancs, sous leur soleil unique, à fouler des terres dont les cieux foisonnaient comme une mer, étaient si extraordinaires que les enfants les moins crédules ne pouvaient y prêter foi sans conclure que Tue-deux-fois était bel et bien revenu de la mort.

Mais il y avait vis-à-vis de la justice des chercheurs blancs une incompréhension beaucoup plus forte encore, beaucoup plus effrayante et énigmatique que la mort. Une incompréhension sauvage. Et nous-même, à un siècle de ce récit, si nous pouvions nous glisser au cœur de leur conseil tels des chiots attirés par les caresses immobiles de leur feu, et entendre leur incompréhension devant cette étrange raison blanche qui entend rendre justice à la mort d’un homme en privant son meurtrier de la nécessité de combattre pour vivre, on se tiendrait plus solidement pour des êtres civilisés et considérerions sans doute que ces sauvages ne voyaient d’autre justice que la mort ou ne pouvaient concevoir qu’on laissât la vie sauve à un meurtrier. Mais en réalité, si l’histoire de Tue-deux-fois prit ce tour légendaire, c’est qu’avant et après elle, on avait vu des chercheurs blancs traiter un crime identique de manières fort différentes. Et on se sentait comme en sursis, dans une insécurité aveugle, bien plus redoutable que le froid ou la faim, environnés de ces chercheurs blancs capables, pour le même crime, de nourrir un homme et de lui faire découvrir les pays les plus fantastiques, comme de le faire danser au bout d’une corde, ou, avec la même bonté et détermination, l’abandonner dans un canot, sans vivre, sans vêtement et sans arme, sur l’artère en crue de la terre. Et ces mêmes chercheurs blancs tenaient pour un tel miracle qu’un homme échappe à une blessure mortelle, qu’ils ne trouvaient rien de plus juste que de l’encager derechef, comme s’il venait de tuer un homme pour la seconde fois.

Stéphane Prat


[1] Nous avons concocté un questionnaire de bienvenue, lui-même intrigant à plus d’un titre .

[2] Texte inspiré par les racontars recueillis dans « l’amour de la vie » de Jack London.

mercredi 26 mai 2010

SERIE CRIMINELLE

synopsis du déjà vu. Cette série télévisée a la délicatesse de ne s’occuper que de criminels psychopathes. Son dernier épisode s’ouvre par une citation, en « voix off », de Blaise Pascal. Un petit quelque chose sur le vertige de l’amour, bien senti, absolument tragique. Mais cette maxime, dans ce contexte, entendue sur les gros plans pornographiques d’une famille décimée, démembrée, au sens propre de ce terme, libère le parfum neutre d’une pensée morale sans épine, aussi inoffensive et vaine qu’à sa place à peu près n’importe quelle phrase publique de Nicolas Sarkozy sonnerait comme un ordre de révolte, de purification éthique, de terrorisme à la nique-ta-mère à l’explosif. Les profileurs de cette série font ensuite face à des récidives de plus en plus élogieuses et reconnaissantes. Les tortures qu’ils doivent reconstituer à partir des restes humains que cet allumé sème sur son passage atteignent une simplicité insupportable, et envoient à chacun(e) des messages si clairs et personnels que les enquêteurs en sont bientôt réduits à écumer les égouts de leur propre humanité, et l’empathie, si indispensable à leurs investigations, ennemi nécessaire, les abandonne à leur sort. Rapidement ils finissent par ressembler de suffisamment près au jobard qu’ils traquent pour douter de son existence même, comme de leur premier syllogisme moral. A chaque nouveau crime, ils ont un temps d’avance encore plus court sur eux-même et ne supportent plus de se manquer de si peu. En désespoir de cause, ils convoquent la télévision, les journaux, qui ne parlent bientôt plus que des supplices extraordinaires que cet ennemi public promet à quiconque lui témoignera de la peur, de l’indignation, de l’admiration. L’Etat s’en mêle et multiplie les intimidations, les menaces, en direction du barge, et à chaque drame un de ses représentants apparaît, outré, dur. Azimutés, entraînés par les lames de fonds qu’ils ont eux-mêmes déclenchées par l’opinion publique, les enquêteurs psychologues retournent la nation sens dessus dessous et de fonds en comble pour finalement découvrir le « frappadingue en série » confortablement installé dans sa résidence présidentielle, occupé à visionner, sur ses petits écrans plats, les faits et gestes de ses sbires, de ses ennemis, vivant grassement sur le dos de ses névroses comme de ses frustrations. Le schéma de ce genre de série, comme le schéma de notre actualité, est toujours, de près ou de loin, lié aux mêmes mécanismes de pouvoir. Et leur fin, à proprement parler, est toujours la même. Pourtant, cette fois à nouveau, on ne l’aura pas vu venir.

Non, c’est non. Le noir éclaire nos zones d’ombre et irradie de nuances pures et saugrenues, de morts vivantes, c’est désormais banalité que de le rappeler. Il atteint ces tropiques irrespirables sous lesquels nos convictions les mieux chevillées rejoignent parfaitement nos peurs, nos superstitions et nos folies ordinaires, comme l’ombre, le reflet, l’écho, dans des circonstances favorables, se confondent avec leur source vive. L’auteur de polar peut intriguer autant qu’il l’entend, s’il n’accède à cette clairvoyance paradoxale, il ne présentera jamais que de la « blanche » qui a mal tourné, du conforme non conformé; et inversement un noiraud authentique (voir le cinéma d’Alfred Hitchcock ou celui de Douglas Sirk) fera de la banalité la plus confondante un cauchemar de confusion. Il va du refus et de nos insatisfactions, comme du noir et de nos superstitions ; si celles-ci gardent le dessus, il est à craindre qu’on refuse essentiellement de se regarder en face.

Frayeur par effraction. Ce n’est le plus souvent pas le caractère odieux du crime qui nous effraie, mais l’art de la diversion qu’à son épreuve nous nous révélons à nous-même, le déploiement inépuisable de son fait dans notre esprit, qui leurre nos déductions les plus prudentes et ruine jusqu’aux assises sceptiques de notre jugement. On change un criminel pour un autre suivant une conviction intime tout aussi déterminée que la conviction contraire l’était cinq minutes plus tôt, à l’appui de preuves souvent identiques, mais qui procèdent de petits arrangements avec soi-même, décident sur le tas et au petit bonheur des dissimulations à dévoiler et de celles qui demeureront actives. Ce jeu n’est pas infini mais il est incontrôlable. La terreur se comporte, dans tout esprit humain, exactement comme chez elle.

Etre à la philosophie ce que Peter Falk est au cinéma. Avec toute philosophie, il convient de se comporter comme le lieutenant Colombo avec une suspecte éplorée : feindre d’avoir oublié la question qui vous a amené(e) à la questionner, l’inviter à pallier à vos insuffisances et à débrouiller elle-même l’énigme qu’elle vous oppose, en levant adroitement les contradictions, les incohérences de ses propres allégations, et ne poser la question cruciale qu’en prenant congé d’elle, l’air confiant, la main sur le front, la vue la plus basse possible. Si elle ne vous propose que le silence, vous pouvez encore lui laisser le bénéfice du doute et vous préparer à une enquête âpre, où aucun détail ne sera à négliger, où l’excès de confiance travaillera sournoisement contre soi. Mais si la philosophie cuisinée parvient à formuler la seule explication acceptable, la seule capable de la sortir de son mauvais pas aporétique, vous pouvez être certain(e) de la confondre sans devoir vous fouler outre mesure : ce n’est plus qu’une question de temps.

L’exquisité du cadavre. Le flegme, l’humour désabusé du médecin légiste est un ressort criminel inaltérable, qu’aucun acide ne corrodera, qu’aucune surprise ne peut distordre. Et je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu parler ni vu, en réalité comme en fiction, de légistes insatisfaits au point de garnir eux-même leurs chambres froides. Ils semblent bien se contenter de ce que la vie leur donne. Il faut croire que ces médecins-là aiment beaucoup trop la mort pour la donner.

L’énigme. En noir et en blanc, l’existence reprend instantanément de sa couleur véritable.

Simenon et le crime d’exister. Maigret : Vous venez de me dire que vous ne connaissiez pas cet homme. Pourquoi alors l’avez-vous tué ? Le juge : Moi !? Mais je ne connaissais pas cet homme, pourquoi donc aurais-je tué un homme que je ne connais pas ? Maigret ne s’offusque pas que le juge lui retourne sa question, bien au contraire. Il vient pourtant de le surprendre sur le pas de son perron, en sueurs, exsangue, tirant vers la mer le cadavre de cet inconnu enroulé dans un tapis. Une scène d’une transparence parfaite. Pourtant, Maigret entend la sincérité du juge, blême, au bord de la suffocation dans la lumière aveuglante de la cuisine où ils ont rentré le corps. Ils l’ont installé sur la table et interrogent ensemble sa présence inexplicable. Le juge est proprement éberlué, et son incrédulité est déjà moindre quand il se tourne vers le commissaire, qu’il ne connaît pourtant que depuis quelques minutes et qu’il n’avait à priori aucune chance de rencontrer devant sa maison alors qu’il tentait d’en faire disparaître un macchabée. Il ne fait pour Maigret aucun doute que le juge se demande en toute bonne foi ce que cet homme fait là, froid, étendu sur la toile cirée de sa table de cuisine. Dès cet instant, Maigret le croit. Et alors que tout désignera ensuite plus lourdement le juge, Maigret continuera de le tenir pour innocent, se fiant non pas à une intuition, ou à une impression favorable produite sur lui par cet homme très suspect, mais tout bonnement à ce raisonnement d’allure tautologique : si on peut certes tuer un homme qu’on ne connaît pas, on ne peut tout de même pas avoir tué un homme qu’on n’a jamais vu ![1]

C’est une caractéristique constante, non seulement des personnages de la série des Maigret, mais des personnages de Simenon en général, que de s’en tenir finalement à la vérité, même quand ils mentent sur le fond ou ne veulent pas savoir grand-chose d’eux-mêmes. Pour la plupart en fuite, y compris Maigret peut-être, les doubles de Simenon, quoiqu’ils fassent et aussi loin qu’ils fuient, finissent par se rattraper au coin d’une rue, en allumant une cigarette, en apercevant dans la vitre d’une voiture la silhouette d’une femme, d’un homme qu’il n’a jamais vu auparavant et qu’il ne reverra plus : si on peut certes changer, et éventuellement changer le monde en changeant, on ne peut pas changer de monde.

Stéphane Prat


[1] Ce raisonnement est tenu par le juge lui-même, dans la nouvelle de Simenon, Maigret et le juge. On doit cet extrait, et cette réplique du juge qui sonne comme un aphorisme à Bertrand Van Effenterre qui en faisait l’adaptation pour la télévision en 1992 : Maigret et la maison du juge, où Jules Maigret est joué par Bruno Crémer, tandis que Michel Bouquet interprète le juge.